jean-claude milner

  • Le profil perdu désigne, en peinture, un mode de repré sentation : le sujet est saisi de dos, il tourne la tête vers le spectateur, en sorte qu'on voit la moitié de son visage et le dessin de son profil, mais tout cela est enveloppé d'ombre.
    De même, chaque chapitre du présent livre s'appuie sur une donnée partielle. Puis il déploie les implications du détail choisi. Même en poussant l'analyse aussi loin que possible, il n'atteint jamais l'intégralité de Mallarmé.
    Mais en choisissant plusieurs angles différents, l'ensem ble peut espérer saisir de lui une série de profils, inclinés de diverse manière et dont la lumière changeante fait ressortir des reliefs inattendus.

  • Il est temps de relire la Révolution à la lumière du XXIe siècle. Il a duré une décennie ; la Révolution française aussi. Pour cette raison, elle doit être privilégiée. Déclaration des droits et Terreur, pour opposées que soient ces deux mémoires, chacune permet d'interpréter l'autre.

    Au fil du déchiffrage, apparaîtront la révolution soviétique et la révolution chinoise. Il faudra bien réveiller les somnambules : si elles sont des révolutions, alors la Révolution française n'en est pas une. Si la Révolution française est une révolution, alors elles n'en sont pas.

    Or, les droits de l'homme existent ; ce sont les droits du corps parlant. La révolution française les a rencontrés. De ce fait, elle a approché le réel de la politique. Au réel, les autres ont substitué la triste réalité de la prise de pouvoir. C'est pourquoi il n'y a qu'une seule révolution. Ce que nous voyons du XXIe siècle permet de relire la Révolution ; la révolution, relue, permet de comprendre ce que nous voyons.

  • De l'ecole

    Jean-Claude Milner

    • Verdier
    • 15 October 2009

    " Sait-on que l'école en France assure une fonction décisive? Par elle, la démocratie formelle a pu s'établir dans ce pays où, pourtant, le protestantisme n'avait pas triomphé.
    Exemple longtemps unique et paradoxe historique dont, encore aujourd'hui, on n'a pas épuisé les effets. Affaiblir l'école, calomnier les savoirs, c'est déséquilibrer une machine délicate, aussi délicate à vrai dire que peut l'être toute liberté individuelle. Voilà pourtant ce à quoi se dévoue, avec un acharnement inlassable et un aveuglement opiniâtre, une alliance secrète et imbécile. " Ainsi m'exprimais-je en 1984, en présentant le livre qui reparaît aujourd'hui.
    Un quart de siècle a passé et pourtant, je n'ai rien modifié. C'était inutile. Après examen de ce qui a été dit et fait en matière d'école et de savoirs, j'ai conclu que je n'avais été démenti sur rien d'essentiel. Ou plutôt, j'avais été confirmé sur tout l'essentiel. J.-C. M.

  • Depuis le XIXe siècle au moins, on en tombe d'accord : le gouvernement des êtres parlants est décidément une affaire trop sérieuse pour qu'on la confie aux êtres parlants.
    Mieux vaudrait le confier aux choses. Elles se gouvernent toutes seules ; pourquoi ne gouverneraient-elles pas les hommes ? Le politique le plus sage serait alors celui qui explique ce que veulent les choses ; l'expert le plus sérieux se bornerait à traduire ce qu'elles disent silencieusement ; la stratégie la plus prometteuse se donnerait pour programme la transformation acceptée des hommes en choses.
    Un mot résume ces croyances : évaluation. Longtemps anodin, il désigne aujourd'hui un ensemble de pratiques nouvelles et menaçantes. A chaque étape, l'évaluation met en place les procédures propres à instaurer l'absolu gouvernement des choses. Non seulement, elle saisit les hommes dans leurs activités extérieures évaluer les conduites, les résultats, les productions, mais elle prétend sonder les profondeurs de l'intime.
    Aujourd'hui, on se prépare à évaluer les sujets comme sujets. A les frapper pour toujours du sceau de l'inerte. Plus radicalement qu'aucun de ses prédécesseurs, l'homme de l'évaluation est devenu chose, la dernière des choses, la plus passive d'entre elles, le jouet de toutes les forces qui passent. Il est question ici de la politique du siècle à venir.

  • Il y a d'une part la langue, comme entité objective, qu'on peut décrire et même formaliser ; il y a d'autre part cette langue oú l'être parlant inscrit son désir, son inconscient, sa subjectivité.
    Elle ressemble à la première ; en fait, du point de vue matériel, elle en est indistinguable, mais elle se déploie tout autrement: dans les jeux de mots, dans la poésie, dans les homophonies. pour rendre compte à la fois de la ressemblance matérielle et de la différence radicale, lacan avait forgé en un seul mot : la langue. les grammairiens et les linguistes rencontrent la langue en un seul mot, mais ils ne veulent parler que de la langue en deux mots.
    /> Quand ils parlent de la langue (en deux mots), la jouissance qui les saisit leur vient de lalangue (en un mot). bref, ils sont sans cesse renvoyés d'un point à un autre. dans ce battement, s'installe, tantôt au départ, tantôt à l'arrivée, l'amour de la langue.

  • Le couple problème/solution a déterminé l'histoire du nom juif en europe.
    Le nazisme n'a fait qu'en disposer la forme ultime. l'europe ne peut pas feindre l'ignorance. d'autant moins que son unification, tant admirée, est la conséquence directe de l'opération hitlérienne. car il faut conclure. dans l'espace que dominait hitler, c'est-à-dire sur la quasi-totalité de l'europe continentale, l'extermination des juifs a été accomplie. ce que les experts politiques, depuis 1815, tenaient pour un problème difficile à résoudre avait, du même coup, disparu - en fumée.
    Les choses sérieuses pouvaient commencer. aujourd'hui, le chemin est parcouru. l'europe est présente au monde, au point de s'y arroger des missions. une entre autres : faire régner la paix entre les hommes de bonne volonté. de ces derniers, cependant, les juifs ne font pas partie. c'est qu'ils portent en eux la marque ineffaçable de la guerre. l'europe, héroïne de la paix en tous lieux, ne peut que se défier d'eux, oú qu'ils soient.
    Elle ne peut qu'être profondément anti-juive. les porteurs du nom juif devraient s'interroger. depuis l'ère des lumières, ils s'étaient pensés en fonction de l'europe. la persistance du nom juif au travers de l'histoire, la continuité des haines qu'il soulevait, tout cela devait trouver une explication dont les termes soient acceptables par l'europe. si celle-ci a basculé dans un antijudaïsme de structure, alors tout doit être repris depuis le début.
    Comment le nom juif a-t-il persisté ? par un support à la fois matériel et littéral dont l'europe ne veut rien savoir : la continuité de l'étude. comment l'étude a-t-elle continué ? par une voie dont l'europe moderne ne veut rien savoir : la décision des parents que leur enfant aille vers l'étude. pourquoi la haine ? parce qu'en dernière instance, le nom juif, dans ses continuités, rassemble les quatre termes que l'humanité de l'avenir souhaite vider de tout sens : homme/femme/parents/enfant.

  • Pour qu'il y ait politique, il faut que les êtres parlants parlent politique.
    À partir de là, on peut soulever diverses questions : depuis quand, comment, pourquoi parle-t-on politique ? Premier élément de réponse : la politique commence avec la découverte qu'un être parlant peut en asservir d'autres sans avoir besoin de les mettre à mort. Le langage peut suffire. Deuxième élément de réponse : la politique permet à des êtres parlants de vivre dans le même espace, sans avoir à s'entretuer.
    Mais vivre, mourir, tuer, cela concerne le corps. Parler politique, c'est donc aussi une technique du corps. Cette technique n'existe pas partout et, là où elle existe, elle n'use pas partout des mêmes procédés. En Europe, de nos jours, parler politique, c'est discuter politique. La discussion politique est une coutume locale, dont il convient de restituer le système. Elle repose d'abord sur une croyance : il faut que celui qui ne décide pas fasse semblant de se mettre dans la position de quelqu'un qui décide.
    De là un rapport essentiel au théâtre et à la mimétique. Toutefois, il serait insupportable à ceux qui discutent d'admettre qu'ils sont uniquement des mimes. Par chance, certains événements historiques semblent attester que ceux qui ne décident pas peuvent matériellement prendre la place de ceux qui décident. On parle alors de révolution. Prise entre mimétique et révolution, la discussion politique entre au labyrinthe.
    Un mot historique peut servir de fil d'Ariane. On l'attribue à Napoléon, s'entretenant avec Goethe: " Que nous importe aujourd'hui le destin ? Le destin, c'est la politique. " Analyser ce mot, vocable par vocable, cela permet de construire une grille de déchiffrement. On peut alors sortir des mirages et commencer d'affronter, en être parlant, le réel de la politique.

  • L'universel en éclats

    Jean-Claude Milner

    • Verdier
    • 27 February 2014

    Les mots et les choses nous enserrent dans une forêt obscure. Mais, dit-on, nous avons ce qu'il faut pour nous guider : nous sommes capables d'universel.
    La lumière de l'universel est forte, constante et sûre. Telle est du moins la conviction que nous ont léguée plus de deux mille ans de philosophie. Paul de Tarse l'a renforcée, au nom du Christ. La politique a pris le relais.
    Mais le doute est un devoir. Qu'arriverait-il, est-on en droit de se demander, si l'universel était un feu précaire ?
    Il faut s'en approcher, sans crainte ni respect. On découvre alors que l'universel n'est pas né tout armé de la pensée d'un dieu, mais qu'il est oeuvre humaine. Il a une histoire et même des aventures.
    Le roman de l'universel passe par les détroits de la parole, il ouvre des précipices et les unicités explosent. Solitaire pour tous, l'explorateur ne découvre pas une belle statue immobile, mais un labyrinthe mouvant de métamorphoses.
    Je convie les êtres parlants à m'accompagner dans cette expédition.

  • Le projet de cet essai a plusieurs aspects.
    Dans sa première partie, il reprend les principales figures de ce qu'on a appelé le " structuralisme ". saussure, dumézil, benveniste, barthes, jakobson, lacan, foucault. chacun de ces auteurs a son parcours propre et leur originalité réserve parfois des surprises. dans la seconde partie, il s'agit de mieux comprendre ce que recouvre le nom de " structuralisme ". car ce nom est équivoque. il désigne d'une part une entreprise proprement scientifique et d'autre part un mouvement de mode.
    Chacun des deux épisodes doit être compris pour lui-même. du point de vue de la science, le structuralisme construit un paradigme nouveau; il remet en cause la répartition traditionnelle entre sciences de la nature et sciences humaines; il amorce l'effacement simultané de deux noms chargés d'histoire : le nom de nature et le nom d'homme. mais le mouvement de mode a lui aussi son importance. il a profondément bouleversé les dispositifs d'opinion, tels qu'ils s'étaient constitués au sortir de la deuxième guerre.
    Parmi les enjeux du présent ouvrage, il y a celui-ci : tenter de restituer les déplacements et les innovations qui organisèrent, dans l'espace de la langue française, les années soixante.

  • Attaquée par les populismes, critiquée par ses membres, décrédibilisée aux yeux des citoyens, l'Europe, à la veille d'élections cruciales, traverse une crise grave. Dans un entretien passionnant, Jean-Claude Milner interroge les conditions de la survie de l'Union.
    Mythe de la fin de l'histoire, ennui de la paix, critique du néolibéralisme, le philosophe aborde aussi la justice sociale, dont il dénonce l'abandon au profit de l'enrichissement. La culture européenne, puisqu'elle existe, n'est pas à créer mais à retrouver.
    Dans ces entretiens éblouissants d'intelligence, de vivacité et de vérité, Jean-Claude Milner ne cède à aucun dogmatisme, pense le présent en mettant en perspective le passé et fait montre d'une pondération critique rare.
    De la vertu des Pères fondateurs à l'incurie de Bruxelles, c'est l'idéal européen qu'il s'agit de sauver.

  • L´oeuvre de J.K. Rowling raconte l´évolution d´un garçon qui devient peu à peu adulte ; en même temps, elle aborde des questions importantes concernant la société britannique moderne. Cela apparaît plus clairement dans les films que dans les romans, c´est pourquoi le livre se concentre sur les films.

    Le monde magique se présente d´abord comme un monde idéal, où l´on respecte à la fois les individus et la nature. Mais peu à peu, des failles apparaissent. Il se révèle que face à Voldemort, les sorciers sont vulnérables. Cela provient à la fois d´une fragilité morale et d´une insuffisance politique. Parce qu´ils sont imbus de leur supériorité, ils n´ont pas su mettre en place un système institutionnel digne de ce nom. En l´absence de limites morales et politiques, le monde magique devient littéralement bestial.

    Harry Potter comprendra les vraies raisons qui font que Poudlard et Dumbledore sont essentiels. Il ne s´agit pas d´une lutte entre le bien et le mal, mais du choix entre l´humanité et l´animalité. On doit tirer du monde magique des leçons pour la société réelle. Comment construire une société véritablement humaine ? Le maître-mot apparaîtra à la fin : il s´agit de la tolérance.

  • Dans Clartés de tout, Fabian Fajnwaks et Juan Pablo Lucchelli, deux psychanalystes, interrogent Jean-Claude Milner sur son parcours et sur la place que Jacques Lacan y a tenue.
    En répondant à leurs questions, Jean-Claude Milner a été amené à réexaminer ses propres positions sur la linguistique et sur la science moderne, sur sa théorie des noms et en particulier du nom juif, sur la transformation des relations entre capitalisme et bourgeoisie, sur la Révolution et sur la politique. Il est apparu que le nom de Lacan était mentionné à chaque étape. Jean-Claude Milner a eu ainsi l'occasion de mieux préciser sa dette : Lacan, selon lui, doit fonctionner comme un opérateur de clarté, non d'obscurité.
    Le projet de livre surgit en cours de route. Pour qu'il soit mené à bien, les questions et les réponses devaient être ajustées et ajointées. Clartés de tout est le résultat de ce travail.

  • Dire que la linguistique est la science du langage est un truisme.
    Pourtant, tout ici est obscur et facteur de confusions, à commencer par la multiplicité des écoles de linguistique. mais on peut et doit supposer que, par-delà les différences qui les séparent les unes des autres, il existe un programme général : construire une science du langage. reste à exposer ce programme dans son détail et à mettre au jour les propositions qui le rendent légitime.
    La première tâche est de reprendre la question à son fondement : si l'on entend la science au sens strict que lui donnait galilée, la linguistique peut-elle s'en réclamer et se distinguer ainsi des pratiques fort anciennes qu'on regroupe sous le nom de grammaire ? quel type d'objet est désigné quand on parle de langage ?
    Sur la science, sur le langage, sur la linguistique, sur la grammaire, l'auteur s'est donc proposé de prendre au sérieux toutes les interrogations légitimes, et de montrer comment elles s'articulent ?.

  • Faire constater clairement qu'il y a de la pensée chez lacan.
    De la pensée, c'est-à-dire quelque chose dont l'existence s'impose à qui ne l'a pas pensé. tel est le projet.
    Il faut établir qu'existent chez lacan des propositions suffisamment robustes pour être extraites de leur champ propre, pour supporter des changements de position et des modifications de l'espace discursif en revanche, il n'est pas nécessaire d'être exhaustif; il suffit que quelques propriétés de ce type soient reconnues pour quelques propositions.

    Ainsi caractérisé, ce projet se définit en extériorité,et en incomplétude: situer quelques reliefs extérieurs (koyré, kojève, jakobson, bourbaki, etc. ) que le discours lacanien a heurtés, contournés, divisés, non sans en recevoir une forme et non sans leur en conférer une. on peut appeler cela un matérialisme discursif.

  • Ce recueil ne rassemble pas ces trois écrits - Constat; Le triple du plaisir et Mallarmé au tombeau - au seul prétexte qu'ils sont du même auteur.
    Chacun, à sa manière, traite d'une même question : la révolution a-t-elle eu lieu ? Avec la chute des monuments de 1917, le nom même de révolution s'est-il pour nous à jamais abîmé (Constat) ? Faudrait-il alors donner raison à Mallarmé qui prétendait que " rien n'a eu lieu " après un siècle de journées révolutionnaires, tenant contre Hugo que l'espoir est vain, parce qu'il n'y aura pas, dans l'avenir, de journée pour le peuple, et contre Baudelaire, que le deuil est vain, parce qu'il n'y en a pas même eu dans le passé (Mallarmé au tombeau) ? Faut-il désormais conclure que l'issue ne saurait venir que de sujets isolés, tels Sade, Baudelaire, Pasolini ou Foucault, qui, après que la sexualité occidentale eut été mise en ordre, appelaient à quelque désordre, à quelque intensité (Le triple du plaisir) ? Le lecteur découvrira un style, une voix singulière.

  • Pourquoi assistons-nous, impuissants, au délitement de notre démocratie ? Quels sont les liens qu'entretiennent les catholiques avec les droits de l'homme ? Pourquoi la défaite de 1940 est-elle à l'origine des crises que nous vivons aujourd'hui ? Jusqu'à quel point l'école reconduit-elle les inégalités sociales ? C'est à ces questions et à bien d'autres, que Jean-Claude Milner a voulu répondre dans ce livre d'entretien.
    Des origines de la séparation des pouvoirs telles que conceptualisées par Montesquieu, au rôle des notables et de la petite bourgeoisie intellectuelle dans le jeu politique, de la guerre d'Algérie aux raisons qui en font, aujourd'hui encore, une ligne de fracture idéologique, du regroupement familial au port du voile dans l'espace public, sans oublier notre rapport ambivalent à l'État-Nation et à l'Europe...
    C'est en revisitant les traces du passé, que Jean-Claude Milner éclaire le présent.
    Après Relire la Révolution Jean-Claude Milner poursuit, avec cet échange vif mais nuancé, sa relecture de l'état de l'histoire de France.

    Docteur en philosophie, Philippe Petit est journaliste, essayiste et ex-producteur sur France Culture. Il est l'auteur d'une trentaine de livres d'entretien et d'un essai remarqué sur Sartre, La cause de Sartre (2000).

  • Ce livre s'inspire de la notion de détail que Daniel Arasse a développée pour la peinture : on peut déterminer l'enjeu essentiel d'un tableau en partant d'un fragment infime. Il en va de même pour les textes de philosophie. Pour les comprendre entièrement, il faut parfois s'appuyer sur un détail : une phrase difficile, une citation inattendue, une allusion cachée.
    Jean-Claude Milner a choisi d'explorer des textes ou expressions célèbres, et pour rendre hommage à la peinture, qui a inspiré sa démarche, a examiné l'analyse que Lévi-Strauss donne d'un tableau de Poussin. Ainsi, Platon, Marx, Nietzsche, Kafka, Lacan, Primo Levi et Benny Lévy, Foucault, Lénine ont nourri sa réflexion.
    C'est à partir de cette notion du détail que Jean-Claude Milner explore plusieurs problématiques contemporaines et importantes : la place de la folie aux détours du projet philosophique ; la question de l'homme, telle qu'elle se pose après les ruptures historiques (guerres, révolutions, entreprises d'extermination) et enfin la question de la langue politique. Comment se fait-il que des mots puissent être systématiquement détournés de leur sens ? Comment se fait-il que des expressions apparemment limpides masquent des équivoques ? C'est une source des dangers qui menacent nos sociétés et contre lesquels ce livre préconise l'étude détaillée de quelques cas réels.

  • Le triple du plaisir

    Jean-Claude Milner

    • Verdier
    • 1 November 1998

    La pensée antique s'était formée du plaisir une représentation construite.
    Un paradigme : étancher sa soif, assouvir sa faim.
    Un axiome : le plaisir est incorporation. On ne peut saisir ce que cela entraîne qu'en distinguant, de part et d'autre et d'autre du plaisir, deux autres termes : l'acte sexuel et l'amour. Plaisir, coït, amour constituent ainsi le triple du plaisir. Si le plaisir est incorporation, les termes peuvent-ils se combiner harmonieusement ? Telle est la question des sages.
    Elle recèle un piège : au régime de l'incorporation, plaisir et coït jamais ne se noueront. Ou : il n'y a pas de plaisir sexuel. La philosophie propose ses solutions. Platon d'un côté : chasteté, prédilection, amours masculines ; Lucrèce de l'autre : multiplication des contacts, indifférence, amours féminines tout autant que masculines. Si opposées qu'elles soient, les deux solutions s'inscrivent dans un même paradigme, fondé sur la même évidence.
    Voilà précisément ce que les modernes refusent. Nous sommes tous bien convaincus que le plaisir sexuel est possible en droit. C'est là le symptôme d'un bouleversement. Il a des conséquences. Une au moins : nous ne pensons plus le plaisir au registre de l'incorporation, mais au registre de l'usage. Témoignent du changement, la théorie marxiste de la valeur et la théorie freudienne du fétichisme. Ainsi le plaisir devient-il de part en part marchand et la marchandise devient l'alphabet du plaisir.
    A un tel univers, le charme fait grandement défaut. Aussi la philosophie revient-elle et notamment Platon. Emmailloté le plus souvent dans les langues académiques, réduit à des bêlements plaintifs, il arrive parfois qu'il fasse entendre son discours avec une violence digne de lui. C'est le moment de Sade, de Baudelaire, de Pasolini, de Foucault. Ne trouvera-t-on cependant, pour nous délivrer, que les cygnes d'autrefois, pris dans les glaces de notre temps et condamnés au sol dur ?
    Je ne le crois pas.

  • à la question : existe-t-il une vie intellectuelle en france ? l'auteur répond résolument : non.
    La vie intellectuelle n'est pas une donnée naturelle à la france, comme chacun semble le croire. bien au contraire, la société française lui est hostile, toute à ses rêves de clocher. quand d'aventure, une vie intellectuelle y trouve accueil, c'est par exception et à la suite de décisions guidées le plus souvent par un simple calcul d'intérêt. un épisode historique autorise une vérification quasi expérimentale : la troisième république.
    Ce fut un des rares moments où la vie intellectuelle fut reconnue pour une chose d'importance. cela suivait d'une nécessité politique ; il fallait établir un régime républicain dans un pays qui n'en voulait pas. face à une société réticente, la machinerie politique jugea opportun de rechercher un appui auprès des gens d'étude - savants, artistes, écrivains. en échange, elle leur proposa quelques libertés et même quelques refuges ; sa provisoire bienveillance alla jusqu'à ne pas leur demander s'ils étaient ou non des français de souche.
    De cela, à ce jour, il ne reste rien. tout simplement parce que la société s'est habituée à la forme républicaine et en a fait un clocher de plus. du coup, la vie intellectuelle ne sert plus à rien. jean-claude milner analyse les trois scansions qui ont jeté bas les dispositifs par quoi l'intellectuel pouvait se croire chez lui en france : la catastrophe de vichy, la rupture de la guerre d'algérie et le triomphe de la conception faible de la démocratie comme reflet inerte de la société.
    " là où la société règne, toute pensée s'éteint. ".

  • " jamais un philosophe ne fut mon guide.
    " roland barthes résumait ainsi l'une des caractéristiques majeures de sa propre vie. il faut conclure : la pensée de barthes ne fut pas philosophique. pourtant, il n'avait jamais cessé de se tourner vers la philosophie, lui empruntant quelques formes de langue un certain usage de l'article défini, une transposition des adjectifs en substantifs, le recours aux majuscules. or la langue engage tout chez barthes.
    En autorisant la philosophie à marquer la langue de son sceau, il faisait un pas vers la philosophie. ou plutôt dans la philosophie. ce pas philosophique le mena de sartre à platon, sans autre guide que lui-même. dans la caverne, pour en sortir sans rien perdre des qualités sensibles. puis pour n'en pas sortir, ayant cru découvrir qu'on pouvait y demeurer, dans quelque lumière à la fois éblouissante et intégralement endogène ; il se réclama du signe, en hommage à saussure, qui fut pour lui porteur d'une révélation.
    Hors de la caverne, enfin, dans la lumière immobile du chagrin, sous le regard de la mère disparue, mais pour redescendre aussitôt, selon la loi, librement consentie, de la pitié. jouant des mille éclats d'un cristal de pensée, roland barthes écrivit à la fois un roman d'éducation et une phénoménologie de son propre esprit. page à page, texte par texte. j'ai souhaité en restituer la trame et le parcours.

    J. -c. m.

  • « aujourd'hui, le présent est humilié. naguère, il fut arrogant. assez pour convoquer l'histoire et la révolution, comme si elles venaient de naître. j'ai pris part à cette arrogance. je m'appuie encore sur elle pour m'interroger à son propos. le gauchisme, mai 68, le maoïsme, qu'en puis-je dire aujourd'hui qui soit à la hauteur de ce que je sais ? les noms donnent la clé de l'énigme. des noms imaginaires - ouvrier, mao, france -, le maoïste que j'ai été passe aux noms réels. parmi les noms réels, le plus réel d'entre tous s'est fait entendre : le nom juif. après avoir confronté l'europe à ses propres penchants, après avoir dessiné la figure du juif de savoir, j'ai rencontré le juif de révolution. grandeurs et vanités, le triptyque est achevé. qu'on le replie ou le déplie, on y reconnaîtra le lieu des discordes à venir. » j.-c.m.

  • Le mouvement part du sonnet de Mallarmé, " le vierge, le vivace".
    Le sonnet est commenté vers par vers, mot à mot. Une interprétation se dispose : le sonnet résume ce que Mallarmé pense de l'histoire du XIXe siècle tout entier, en tant que cette histoire se déploie dans la poésie. S'opposant point par point au Cygne de Baudelaire, dédié à Victor Hugo, il traite de ce dont Hugo et Baudelaire sont les emblèmes : le premier, héros de la journée révolutionnaire, assez puissante pour délivrer de la pesanteur glaciale et de l'ennui indistinct des temps modernes; le second, portant le deuil de cette journée, toujours marquée par la défaite.
    A Hugo, il est opposé que l'espoir est vain, parce qu'il n'y aura jamais de journée, jamais d'aujourd'hui (vierge, vivace et beau); à Baudelaire, il est opposé que le deuil même est inutile, parce qu'il n'y a jamais eu de journée. L'interprétation du sonnet trouve ses répondants dans les proses, sans oublier la note assassine sur Rimbaud, et dans le Coup de dés. Elle se résume ainsi : " rien n'a eu lieu ", ou " le XIXe siècle n'a pas eu lieu ".
    La thèse est inévitable si l'on croit ce que dit Mallarmé de la poésie. Et donc aussi de la prose. Que devons-nous dire, nous, à la fin du XXe siècle? Devons-nous être mallarméens? Que devons-nous penser de la poésie et de la prose? Que devons-nous penser de ce qui a eu lieu ou pas?

  • Ils sont issus de la même génération. Ils ont tous les deux traversés les années rouges à la fin des années 1960. Alain Badiou est né en 1937 à Rabat, Jean-Claude Milner en 1941 à Paris. Mais s'ils furent l'un et l'autre maoïstes, le premier fixait toute son attention vers la Chine quand l'autre s'en détournait déjà. Cette polémique originaire sur le destin du gauchisme s'est nourrie de nouvelles et profondes divergences à propos du rôle de la philosophie et de la politique au fil des années. La controverse oppose deux grands penseurs que tout rapproche et que tout éloigne. Qu'ils évoquent l'ère des révolutions, et en particulier la Commune et la Révolution culturelle chinoise ; qu'ils se penchent sur les grands massacres de l'Histoire ; qu'ils discutent de l'infini, de l'universel, du nom Juif, de l'antisémitisme, de la violence, du rôle des intellectuels, du progrès, du capitalisme, de la gauche, de l'Europe. Le scepticisme bon teint de Jean-Claude Milner se heurte constamment à la passion doctrinale d'Alain Badiou. L'amoureux de Lucrèce se frotte à la cuirasse de l'héritier de Platon. Les arguments minimalistes de Jean-Claude Milner croisent les propositions maximalistes d'Alain Badiou. Et ce débat hors normes débouche finalement sur de nouvelles interrogations.
    Car il n'est de meilleur remède à la puissance écrasante de la raison médiatique que la reviviscence des grandes disputes de l'esprit.

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