• J'appelle des visages, des souvenirs, et ce ne sont pas toujours ceux que j'appelle qui se présentent. Et comme s'ils n'attendaient que ça, ils affluent, en vrac, se donnant la main. Je les accueille sans savoir où ils vont me conduire, ni ce qu'ils vont produire. Répartis dans des dossiers étiquetés, descendus de leurs étagères, sortis de leurs tiroirs, les souvenirs sont là, déposés sur mon bureau, attendant avec impatience ? espoir ? que je prenne le temps de m'y arrêter.
    Il y a des choses dont on se souvient "comme si c'était hier" et d'autres - quel plaisir ! - qui surgissent, là, soudain, que j'avais oubliées au point qu'elles m'apparaissent nouvelles. D'autres encore, dont je ne mesurais pas l'importance, mais dans quoi, comme à mon insu, le temps a déposé ce que je vais m'acharner à comprendre et essayer de traduire. Oui, les souvenirs, il faudrait pouvoir leur parler. Ils doivent tout savoir de nos regrets, de nos remords.

  • Quoi de neuf sur la guerre? En principe rien, puisqu'elle est finie. Nous sommes en 1945-1946, dans un atelier de confection pour dames de la rue de Turenne, à Paris. Il y a là M. Albert, le patron, et sa femme, Léa. Leurs enfants, Raphaël et Betty. Léon, le presseur. Les mécaniciens, Maurice, rescapé d'Auschwitz et Charles dont la femme et les enfants ne sont pas revenus. Et les finisseuses, Mme Paulette, Mme Andrée, Jacqueline. Et il y a l'histoire de leurs relations et de leur prétention au bonheur. Dans l'atelier de M. Albert, on ne parle pas vraiment de la guerre. On tourne seulement autour même si parfois, sans prévenir, elle fait irruption. Alors les rires et les larmes se heurtent sans que l'on sache jamais qui l'emporte. Alors, «ceux qui ont une idée juste de la vie» proposent simplement un café ou un verre de thé avec, au fond, un peu de confiture de fraises. 1981-1982. Le journal intime de Raphaël, alors qu'en France progressent les activités antisémites. Trente-cinq ans après, quoi de neuf sur la guerre? Rien de neuf sur la guerre. Parce que, comme le disait M. Albert en 1945 : «Les larmes c'est le seul stock qui ne s'épuise jamais.»

  • Ce quatrième roman de Robert Bober s'appelait initialement Je vadrouille autour de mon passé.Je vadrouille autour de mon passé, j'en ramasse, ici et là, de menus morceaux, il en traîne un peu partout, je tâche à le reconstituer, comme si l'on pouvait exister une fois de plus...(Henri Calet, Le Tout sur le tout)Et si ce texte qui décrit au plus près la démarche de Robert Bober figure toujours en exergue du premier chapitre, il a été finalement préféré trois vers de Pierre Reverdy qui disent parfaitement l'atmosphère qui règne dans ce livre où le personnage principal, Bernard, qui est également le narrateur, va être amené apparemment par hasard, mais il n'y a pas de hasard en ces matières, à plonger dans l'histoire récente de sa famille. Une histoire qui n'est pas tout à fait anodine : nous sommes à Paris, au tout début des années soixante. Le père de Bernard a été raflé et déporté à Auschwitz, d'où il n'est pas revenu. Sa mère s'est remariée avec un ami d'enfance qui, lui, après lui avoir donné un autre fils, est mort dans un accident d'avion.La rencontre d'un certain Robert Bober qui avait été son moniteur en colonie de vacances va donner à la vie de Bernard un tour nouveau. Robert est assistant de François Truffaut sur le tournage de Jules et Jim, il propose à Bernard d'y figurer. Et c'est à partir de là, parce qu'il emmènera sa mère voir le film, que tout va s'enclencher.Mais tandis que Bernard mène son enquête personnelle sur sa famille, et sur ses origines, sur la mort de son père et sur celle de son beau-père, une enquête qui le mènera et nous avec lui jusqu'en Pologne, le Paris de la guerre et de l'après-guerre s'animent. C'est une évocation extrêmement minutieuse d'un monde dont nous n'avons aujourd'hui plus idée qu'à travers les photos de Robert Doisneau ou de Willy Ronis. C'est drôle et terriblement triste à la fois, animé, vivant, nostalgique - mais sans arrêt sur image - et vient nourrir la quête de Bernard. On pense à cette phrase de Patrick Modiano dans Livret de famille, elle aussi citée exergue de tout le livre : « Je n'avais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance ».

  • Berg et Beck

    Robert Bober

    Berg a vingt ans. Beck en a onze. Un jour pourtant ils avaient le même âge. Ils habitaient la même rue, allaient dans la même école. Le matin du 8 juin 1942, ils se sont attendus pour y arriver ensemble. Une étoile jaune était cousue sur le côté gauche de leur poitrine. Quelques semaines plus tard, Beck fut arrêté avec ses parents. Parce qu'on ne parla plus de lui, Beck ne manqua à personne. Et on oublia sa voix et son visage. En 1952, Berg devient éducateur dans une maison d'enfants de déportés 'avec la tâche insurmontable de leur apporter une consolation' et où pourtant parce qu'il y a le jazz et les Marx Brothers, la bicyclette et les cerfs-volants, il y aura aussi des instants de joie, des moments de vie volés. Et c'est dans ce lieu que Berg retraverse toutes ces années qui l'ont séparé de Beck. De Beck trop tôt, trop vite en allé. Il lui écrit alors des lettres qui, bien sûr, ne sont pas faites pour être lues, mais pour 'garder intacts nos onze ans puisque c'est l'âge que tu as gardé' et 'que ce n'est pas parce que tu ne répondras pas que l'histoire va devoir se passer de toi'.

  • Vienne avant la nuit

    Robert Bober

    Dans les premières années du siècle dernier, l'arrière-grand-père de Robert Bober, Wolf Leïb Fränkel, tenta d'émigrer aux Etats-Unis, en avant-garde de sa famille restée en Pologne. Refoulé à Ellis Island, il décida de s'installer en Autriche, à Vienne, où la vie était pour les Juifs plus facile qu'en Pologne, et il y fit venir sa femme et ses enfants.

    Wolf Leïb Fränkel est mort en 1929, avant que la nuit nazie ne tombe sur l'Europe. A l'époque, Vienne était une ville cosmopolite, ouverte, une capitale intellectuelle et artistique, effervescente. Modeste ferblantier, il est peu probable que Wolf Leïb...

  • Ce nouveau roman de Robert Bober qui se déroule entre 1949 et 1964 commence dans un atelier de couture que nous connaissons bien, celui de Monsieur Albert (Quoi de neuf sur la guerre?). Il nous raconte l'histoire de trois vestes que les clients vont inexplicablement bouder parmi la collection d'été. Des «laissées-pour-compte» qui vont d'abord se languir dans l'atelier mais, à cette occasion, découvrir aussi qu'elles sont douées de pensée et, entre elles, de parole. Alors, elles vont, tout en s'interrogeant sur les raisons qui les ont mises dans cette situation, observer et commenter ce qui se passe sous leurs yeux : occasion d'approfondir cette vie d'atelier déjà abordée dans Quoi de neuf sur la guerre? et les personnages qui le peuplent. Puis, malgré tout, chacune partira vers son destin, le théâtre pour l'une (elle aura même l'honneur de vêtir Danielle Darrieux!), la vie d'étudiante pour la deuxième, quant à la troisième, son histoire ne nous sera révélée que dans les dernières pages du livres. Ce dispositif narratif permet à Robert Bober non seulement d'évoquer avec le talent qu'on lui connaît le Paris d'autrefois, les métiers, les hommes et les femmes, mais aussi de parler de l'exclusion, de la pensée, du langage. il lui permet des détours et des développements sur la mémoire et sur l'histoire, sur le théâtre. Il charge son livre d'une humanité pleine de chaleur et de fraternité.

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