• Je l'aime, moi non plus ? Nos amours sociologiques ne sont plus ce qu'elles étaient. Pour beaucoup, la sociologie aurait perdu bien de ses attraits et de sa force de séduction. Science des sciences, elle nous avait fait d'exaltantes promesses. Elle ne se proposait rien moins que d'expliquer comment se forme et s'organise la multiplicité des rapports possibles entre les humains, comment naissent les croyances, les valeurs et les idées, etc. N'allait-on pas enfin, en sa compagnie, répondre, à la fois empiriquement et conceptuellement, aux questions léguées par la philosophie, voire avant elle par les religions ?
    Que de beaux textes, que de percées apparemment décisives cette sociologie nous a laissés ! Pourtant, plus le temps passe et plus on a le sentiment que le but qu'elle s'était fixé s'éloigne et l'espoir de réponses enfin assurées aux questions de départ semble toujours plus improbable.
    Ce numéro se propose de sonder les coeurs et les raisons d'une telle mélancolie sociologique. Mais il invite aussi et surtout à ne pas désespérer de cette discipline que nous avons en effet tant aimée.

  • Comment une ville pourrait-elle être conviviale (voire convivialiste) à l'heure de l'économie globalisée, débridée et financiarisée qui trouve dans les métropoles hyperconnectées le terrain par excellence propice à son développement ? Comment dépasser les visions technocratiques qui, en réduisant les problèmes urbains à des questions utilitaires et fonctionnelles, aboutissent à la déshumanisation des villes et à la perte de ce qui a fait leur grandeur et leur charme ? Comment éviter la ségrégation sociale généralisée entre les hyperriches, les moins riches, les classes moyennes, les pauvres et les miséreux ? Comment, sans irénisme, réintroduire la nature en ville et y instituer un « commun urbain » ? Quelle place redonner à l'idéal démocratique à toutes les échelles de la vie urbaine ?
    Comme le suggèrent les contributions ici réunies, qu'elles proviennent de chercheurs, de militants ou d'élus, la convivialité ne se décrète pas. La ville conviviale doit être saisie en actes et sans cesse remise sur le métier de la pratique habitante et citoyenne. Ville faite par et avec les gens, plutôt que pour eux. N'est-ce pas à cette condition que nos villes pourront refaire cité, le lieu même du « bien vivre » ?

  • En matière d'horreur, l'imagination humaine est sans limites. Les grandes idéologies politiques modernes en donnent une explication économiciste : s'il y avait assez pour satisfaire les besoins de tous, la haine et les con?its disparaîtraient.
    C'est oublier que le besoin est sans cesse alimenté par le désir. Désirons-nous ce que désire l'autre, dans l'envie et la jalousie ? Désirons- nous être reconnus en af?rmant notre valeur ou bien à la hauteur de nos dons ? Est-ce de la rivalité pour être reconnu que vient le mal ? À moins qu'il ne procède de quelque chose de plus radical, le simple plaisir d'être en meute. Il est par ailleurs des colères, des violences légitimes ; on ne peut accepter l'inacceptable. Mais jusqu'où le sont-elles ?
    Cette haine, ces désirs de meurtre, en?n, comment ont-ils été endigués et pourraient-ils l'être mieux ? Par le meurtre d'une victime émissaire trans?guré en sacri?ce puis en religion (Girard) ? Par la réciprocité positive des dons ou celle, négative, des vengeances, peu à peu transformées en droit (Mauss) ? Par une démocratie en?n pleinement advenue ?
    D'où vient le mal ? Comment l'apprivoiser ? N'est-ce pas la question des questions ?

  • Se recevoir les uns les autres, c'est la marque de l'amitié. Pour elle, par elle, nous donnons et recevons des visites. Hospitalité ordinaire. Mais recevoir des inconnus, des étrangers, n'est-ce pas autre chose ? Et autre chose encore d'en recevoir un, plusieurs, beaucoup ; pour un temps ou pour toujours. Devons-nous accueillir les inconnus inconditionnellement - du seul fait qu'ils nous le demandent - au nom de ce que Jacques Derrida appelait la Loi de l'hospitalité, dont il est tentant de chercher une illustration dans l'hospitalité des Anciens ? Mais ce n'est plus notre monde. Au nom de quoi, alors ? De notre commune humanité ? Encore faut-il qu'elle s'accorde avec les normes de la commune socialité, sauf à servir de travestissement à des visées mercantiles ou criminelles, voire à alimenter l'envers de la philoxenia : la xenophobia, la haine de l'étranger.
    Que de contradictions traversent l'hospitalité contemporaine ! Peut-être, et tel est le pari de ce numéro, cesserions-nous de naviguer à vue si nous nous dotions d'une bonne boussole : celle du don et de la norme de l'inconditionnalité conditionnelle. Elle nous invite à reconnaître la pluralité des formes du don d'hospitalité, leurs ambivalences et leurs tensions. Nous pourrions alors renouer, sans irénisme, avec cette morale maussienne qui veut qu'on donne beaucoup à recevoir et qu'on reçoive beaucoup à donner.

  • Après Machiavel expliquant qu'il importe peu que le prince soit bon ou juste pourvu qu'il donne l'apparence de l'être, c'est Hobbes qui sonne le glas de tout ce à quoi les humains avaient cru jusque là en affirmant l'inexistence et l'irréalité du « souverain bien » des anciens. Dans ce sillage, toute la pensée moderne s'est déployée comme une pensée du soupçon. Aves les moralistes français, bien sûr, avec l'utilitarisme, avec l'économie politique anglaise, avec Marx, Nietzsche, Freud et avec, désormais, la posture constructiviste-déconstructionniste généralisée qui fait office de vulgate de base pour tous les jeunes chercheur.e.s en sciences sociales ou en philosophie.

    Impossible, bien sûr, de ne pas accepter tout l'héritage de cette pensée critique. Mais il devient urgent de se demander si, devenue ritournelle quasiment mécanique, elle n'a pas épuisé sa fécondité. Ou si, pire encore, elle n'est pas devenue largement contre-productive. D'abord déployée à des fins d'émancipation - émancipation des illusions religieuses ou morales, émancipation de toutes les formes de domination, politique, économique ou symbolique -, on ne voit que trop les affinités électives qu'elle entretient désormais, fût-ce à son corps défendant, avec le néolibéralisme, extraordinaire machine à détruire toutes les formes de socialité instituées. Avec l'extension planétaire de son règne, Marx et Engels l'avaient déjà parfaitement exprimé dans le Manifeste du parti communiste, tout - le beau, le bon, le bien et le juste - part en fumée et se dissout dans l'air. Dans l'air de la spéculation financière, parfait doublon de la spéculation conceptuelle critique critique.

    Bien sûr, toutes les réflexions critiques sur les idées mêmes de beau, de bon, de bien ou de juste doivent être connues, intégrées et assumées. Mais si nous voulons avoir une chance de proposer une alternative effective au néolibéralisme et au capitalisme rentier et spéculatif, alors il nous faut rompre une bonne fois, non avec la critique, toujours nécessaire, mais avec la posture criticiste systématique et accepter une certaine réalité du beau, du bon, du bien et du juste. Ou, à tout le moins, les conserver avec ferveur à titre d'idéaux régulateurs. Ou encore, si nous voulons nous donner une vraie chance de sauver le monde, un monde si violemment menacé, alors il nous faut apprendre à nous réconcilier avec lui et à voir sa beauté. Pourquoi, à quoi bon entreprendre de le sauver sinon ?

  • La réception courante de l'oeuvre de Marcel Mauss, principal héritier scientifique d'Emile Durkheim, le plus souvent limitée à sa seule dimension ethnologique, en sous-estime considérablement l'importance. Négligeant son engagement politique (aux côtés de Jaurès puis de Blum, dans la perspective d'un socialisme associationniste), elle ne voit pas non plus son extraordinaire pertinence pour la sociologie générale et pour la philosophie sociale et politique. En un mot, Mauss aurait été un précurseur supplanté par l'éclat de ses disciples ou héritiers, savants (Lévi-Strauss), littéraires avant-gardistes (Bataille) voire psychanalytiques (Lacan), ou réfuté par ses critiques philosophiques (Derrida). Voilà pourquoi il reste en grande part un « inconnu illustrissime ». A rebours de ces lectures paresseuses, qui manquent l'essentiel, on lira dans ce numéro spécial les contributions d'une trentaine d'auteurs du monde entier, réunis à Cerisy-la-Salle en juin 2009 par la même certitude de la parfaite actualité de Mauss aujourd'hui dans leurs domaines respectifs. Loin d'une commémoration savante et embaumante, elles montrent comment la pensée de Mauss rivalise avec les plus grandes, en sociologie ou en philosophie, et permet de jeter une lumière éclairante, comparable à aucune autre, sur les aspects les plus divers du monde contemporain.

  • Freud, génie, imposteur, messie laïc ? Loin de ces débats, la vraie question est de savoir quel est le statut de l'anthropologie, de la sociologie ou de la philosophie des psychanalystes ? Car, de Totem et Tabou à Malaise dans la culture, pour en rester à Freud, il y a bien - ou il y a bien eu - une sociologie, une anthropologie et une philosophie analytiques. Comment expliquer qu'elles entretiennent si peu de rapports avec celles des sociologues, anthropologues et philosophes professionnels ? Que ces derniers ne s'intéressent plus guère à elles et, réciproquement, que les analystes ne se soucient plus d'eux ?
    Une telle ignorance mutuelle, fortement dommageable à tous, est le point de départ du décryptage proposé dans ce numéro : outre l'évident narcissisme disciplinaire de la petite différence, les causes sont sans doute à rechercher du côté du déclin général de l'idéal du savoir, lié à celui de l'idéal démocratique. Quant aux remèdes, ne s'agit-il pas de chercher un terrain commun du côté du paradigme du don initié par Marcel Mauss, avant ses dévoiements, somptueux il est vrai, par Lévi-Strauss ou Bataille ? Et de réfléchir aux liens entre don, symbole, jeu, reconnaissance et objet transitionnel ?

  • « La santé n'a pas de prix. Mais elle a un coût ». Chacun connaît la chanson. Pour autant, que se passe-t-il lorsque, comme aujourd'hui, l'hôpital se moque de la charité ? Vouloir marchandiser et comptabiliser tous les soins ne constitue-t-il pas une stratégie absurde ? Le triomphe de l'économisme et de la raison utilitaire ne nuit-il pas gravement à la santé ? Et paradoxalement, ne se révèle-t-il pas au bout du compte inefficace, coûteux et anti-économique ?

  • Où il est montré (entre beaucoup d'autres choses) que non seulement la psychanalyse est en définitive aussi ou plus efficace que les psychothérapies concurrentes, mais que c'est à la psychanalyse que ces dernières doivent l'essentiel de ce qui marche chez elles. Ce constat purement empirique - qui remet en cause les condamnations positivistes trop rapides, qu'on croyait presque acquises, notamment à l'Inserm -, ne fournit toutefois en tant que tel aucune justification des théories analytiques, quelles que soient les multiples obédiences dont elles relèvent. La confrontation de la psychanalyse, de la philosophie politique et des sciences sociales reste donc plus nécessaire que jamais.
    On la mène ici, dans la foulée du précédent numéro, autour de la thématique de l'émancipation, qui figure l'idéal moderne par excellence, tant individuel que collectif. Comment l'entendre ? S'émanciper, est-ce ce devenir un individu ? Un sujet ? Un peuple souverain ? Et qu'est-ce à dire ? Quoi de plus libre, de plus émancipé, par exemple, que le sujet économique (et son apothéose, le trader), enfin affranchi de toute relation de don avec ses semblables, n'ayant d'obligation qu'envers lui-même et ses « préférences » du moment ? Est-ce là notre idéal ? Certainement pas !
    Il reste donc à expliciter quelle émancipation il nous est effectivement permis d'espérer.

  • La tentation naturelle des sciences sociales, et en particulier de la sociologie, est de postuler que rien n'est naturel, puisque toute institution, toute croyance, toute valeur est le résultat d'une construction historique et sociale.
    Et, en un sens, cette affirmation est irréfutable. Mais, mal comprise, elle est aussi dangereuse. Devons-nous en déduire que tout se vaut, et donc que rien ne vaut ? Qu'il n'existe aucun critère permettant de fonder nos valeurs et d'arbitrer entre elles ? Que le choix de la démocratie plutôt que du despotisme, de la paix contre la guerre ou de la justice contre l'arbitraire est radicalement indécidable ? Voilà le défi de pensée central que les sciences sociales et la philosophie morale et politique doivent relever, pour ne pas sombrer dans l'insignifiance.
    Les deux précédents numéros de la Revue du MAUSS en avaient examiné certaines des dimensions épistémologiques et socio-économiques. Il faut maintenant aller au coeur du débat et se demander résolument : " Y a-t-il des valeurs naturelles ? " Au fil des réponses proposées ici, on voit s'ébaucher une stratégie de réponse proprement maussienne, mais qui pourrait bien rallier l'ensemble des suffrages. Elle s'articulerait à partir de deux propositions : pour l'homme, la nature c'est la culture ; ce qui institue la culture en tant que telle, c'est le geste du don qui arrache les sujets à la naturalité et à l'instrumentalité pour les ouvrir à l'altérité et à la liberté.

  • Notre principal défi n'est pas d'imaginer de solutions techniques, économiques et écologiques à, la crise, mais d'élaborer une nouvelle pensée du politique au-delà du libéralisme, du socialisme, de l'anarchisme et du communisme. Il s'agit en somme de faire renaître l'espérance pour qu'elle puisse alimenter la volonté.

  • Quand on est «pris» par un sport, qu'on s'y adonne, on se donne à fond. Ce rapport entre sport et don (comme entre jeu et don dans le précédent numéro du MAUSS) parle immédiatement, mais comment le penser ? Le sport est porteur de valeurs de don, de désintéressement et d'adonnement, mais aussi de performance, de compétition, de rationalisme techno-scientifique. Vecteur d'équilibre, de mesure, de santé et d'amitié, il l'est tout autant d'excès.
    Excès d'engagement, excès des salaires versés aux stars, excès de dopage et d'intérêts financiers, excès de bavardages médiatiques. Pour analyser ces tensions ce numéro (co-construit avec les acteurs de l'Agence pour l'éducation par le sport, qui coordonne des centaines d'associations) entend penser le sport dans son rapport au don, tel qu'analysé par Marcel Mauss et le MAUSS. Comme un engagement qui confère en principe le primat à l'intérêt pour autrui (à l'amitié) sur l'intérêt pour soi, et à la liberté-créativité, au beau geste, sur l'obligation.
    Mais, comme le don mal dosé, ce rapport peut s'inverser en son contraire. C'est sous cet éclairage anthropologique que sont développées plus particulièrement les questions suivantes : - Quelle est la part du jeu dans le sport ? Comment le sport est-il né du jeu ? Et quelles modalités du jeu subsistent dans le sport ? - Que subsiste-t-il du fair play dans un sport contemporain rongé par le professionnalisme, l'argent, le dopage et, parfois, la tricherie organisée ? Faut-il lutter contre ces évolutions, ou est-ce un combat perdu d'avance ? Et si oui, comment ? - Dans une société en voie de mondialisation dans laquelle les repères moraux, religieux ou civiques traditionnels se brouillent, le sport, l'éducation par le sport ne restent-ils pas les meilleurs et les plus sûrs ferments d'une éducation morale réussie, parce que le sport est une école de réciprocité, une formation à l'obligation de donner, recevoir et rendre dans laquelle M.
    Mauss voyait «le roc de la morale éternelle» ? - Comment, plus généralement, faire du sport le vecteur d'un triomphe de l'esprit du don à l'échelle mondiale, autrement dit du convivialisme ?

    Avec des contributions de : Jean-Philippe Acensi, Marianne Barthelemy, Stéphane Bornhausen, Fabrice Burlot Alain Caillé, Jean-Paul Callède, Philippe Chanial Benjamin Coignet, Robert Damien, François Gauthier, Damien Issanchou, Jean-Claude Michéa, Julien Pierre, Isabelle Quéval, Jean-Paul Russier, Anne Saouter, Axe Nguema Dou, Gilles Vielle-Marchiset, ...

  • Faut-il s'émanciper de tout ? Non seulement des puissances ou des tutelles qui nous dominent, mais aussi - pourquoi pas ? - de notre famille, de nos traditions, des rôles si pesants que nous avons à jouer dans la vie sociale, des solidarités qui nous aliènent, de notre corps qui nous entrave, de nous-même enfin ? Après tout, n'est-ce pas ce que nous suggèrent en ligne d'horizon le néolibéralisme et son avant-garde, le transhumanisme ? Dès lors n'est-ce pas, paradoxalement, de l'idée d'émancipation qu'il nous faudrait nous émanciper ? Les contributions réunies dans ce numéro plaident pour une thèse moins radicale et plus opérationnelle : autant il y a des émancipations particulières légitimes à conquérir, autant la perspective d'une Émancipation avec un « É » majuscule se dérobe dès qu'on tente de la fixer.
    Face à l'épuisement des grands discours politiques de la Modernité et leur incapacité à articuler ces émancipations singulières, les luttes sociales risquent d'avoir du mal à trouver une boussole. Mais voilà qui confère une mission enthousiasmante aux sciences sociales, tant elles devront contribuer à l'avenir, par leur puissance d'analyse, à l'émergence de nouvelles grammaires émancipatrices.

  • Plus que le silence, la parole est d'or. Et si elle l'est, n'est-ce pas, fondamentalement, parce que la parole est don ? Qu'est-ce, en effet, qu'une conversation, une simple salutation, sinon un flux de paroles données, reçues et rendues ? Bavarder, plaisanter, n'est-ce pas s'adonner, par jeu, au pur plaisir de l'échange des mots ? Au fond, pour détourner la formule fameuse de John Austin, dire n'est pas seulement faire, mais donner.
    Une telle hypothèse ouvre une perspective audacieuse, insuffisamment explorée. Elle est ici déployée tant pour esquisser une conception résolument relationnelle du langage qu'une approche généreuse de la parole : parole-offrande, telles la parole poétique, la prière, la confidence ; parole-alliance, celle du serment et de la promesse ; mais aussi, notamment en psychanalyse, parole salvatrice, parole qui soigne en permettant de revenir à soi. Comme si les personnes et les sociétés humaines avaient besoin, pour s'affirmer, se manifester et perdurer, de se nourrir sans cesse de ces liens ténus, fragiles, que constituent ces mots qui s'échangent de bouche à oreille.
    Pour autant, la parole qui se donne possède autant de charmes que de dangers. Elle est aussi lourde de violence potentielle. Ce pourquoi il faut apprendre à « tenir sa langue »...

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  • On ne desserrera pas l'emprise toute-puissante de l'économie (et de la finance) sur nos vies, on ne bâtira pas un « autre monde » sans ébranler la croyance en la science économique orthodoxe, celle qu'on enseigne à l'identique sur toute la planète désormais, et qui nous persuade qu'il n'y a pas d'alternative, pas d'autre voie possible. Or, chose étrange, ce paradigme standard, le modèle économique tout-puissant auquel tout le monde affecte de croire, est, en même temps, d'une extrême faiblesse, presque intégralement réfuté, si bien qu'à de multiples égards on peut aussi bien dire que personne n'y croit plus guère. D'où vient alors sa force ?
    Au premier chef, de l'éparpillement de ses critiques, de la dispersion qui règne entre les écoles économiques hétérodoxes. Chacune déclare séparément que le roi est nu, alors que ce qui les unit est infiniment plus important que ce qui les sépare, et qu'elles convergent vers ce que l'on peut appeler une économie politique institutionnaliste. Encore faut-il en prendre conscience et en tirer les conséquences. On trouvera ici les linéaments de cette économie politique institutionnaliste et un appel à l'union des économistes, fort nombreux, qui ne se satisfont pas de l'état de leur discipline et de son enseignement.

  • Faudrait-il en finir avec l'Université, pour être résolument « moderne » ? N'est-ce pas cette mort programmée qui est au coeur des textes ministériels de 2007-2008 et de la mobilisation, d'une rare obstination, qu'ils ont provoquée chez les universitaires et chercheurs ? Certes, l'Université doit être réformée.
    Tout particulière-ment en France où elle est le parent plus que pauvre, misérable, des « grandes écoles ». La réforme LRU, avec son exhortation à l'autonomie a pu, un temps, séduire. Mais elle se traduit en fait par une diminution des moyens et par un contrôle renforcé sur les enseignants-chercheurs. Accélérant la fragmentation générale des connaissances, transformées en supposés savoirs experts, évaluées par une expertise automatisée, ce vent de «réformes» mène à un abandon peut-être irréversible de l'idéal humaniste et démocratique du savoir.
    Devons-nous défendre l'institution et les «corps», réputés synonymes de lourdeur ? Notre réponse, progressiste, est oui : ils sont les conditions de la liberté de penser et de la fécondité scientifique, et donc de la vitalité de nos sociétés. Encore faut-il que les propositions de réforme viennent d'abord de la communauté universitaire elle-même. Ce à quoi ce numéro - qui réunit des textes venus de bords bien différents - voudrait contribuer.
    A la réinvention d'une démocratie universitaire.

  • Les prisons françaises sont dans un état moral et physique dramatique. Loin de permettre aux délinquants de réparer leur délit en s'en distanciant et en se réparant eux-mêmes pour accéder, à la sortie, à une vie normale, elles renforcent la haine, l'inadaptation et les motivations à une délinquance accrue. La sortie de prison se révèle du coup particulièrement problématique. Comment l'aménager pour qu'elle ne conduise pas à l'effondrement et/ou à la récidive ? Qu'elle ne soit pas un accélérateur de la délinquance ?
    Ce numéro entend y répondre, à partir des contributions issues d'un colloque organiséà Caen en février 2012. Mais, au-delà même de la question des modalités souhaitables de la sortie de prison, il convient de se demander comment sortir du régime ac-tuel de l'institution Prison et de son monopole du châtiment légitime, si contre-productif et délétère. C'est en mettant à profit l'éclairage du paradigme du don que l'on explore les possibilités d'une voie moyenne, ne laissant pas les populations carcérales à l'abandon et leur ouvrant la possibilité d'accéder à un pardon qui ne soit pas absolution, mais don d'une potentialité de renouveau. Il n'y a sans doute pas de débat de société plus explosif et plus urgent que celui-ci aujourd'hui.

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  • Après deux mille cinq cents ans de philosophie, deux ou trois cents ans de sciences sociales, plus d'un siècle de psychanalyse et quelques décennies de théories féministes puis de gender studies, peut-on encore espérer avancer dans la réflexion sur les rapports des femmes et des hommes ? Tel est le pari de ce numéro qui, en opérant un léger déplacement, propose d'interroger, du point de vue du don, leurs ambivalences, réversibilités et complexités.
    Qu'il s'agisse de donner la vie, de prodiguer des soins, de manifester leur sollicitude (care) envers les autres, mais aussi de faire don de leur beauté et de leurs charmes, les femmes n'ont en effet cessé d'être identifiées, sinon assignées au don. Pandora, première femme et première épouse pour les Grecs, n'était-elle pas ce cadeau des dieux fait aux hommes ? Mère de tous les dons. Mais aussi de tous les maux...
    Pourquoi les dons des femmes sont-ils, paradoxalement, tout à la fois célébrés et déniés, comme si le don véritable ne pouvait qu'être masculin ? Plus encore, l'idée même d'un don féminin a-t-elle un sens ? Doit-on nécessairement la réduire soit à une prescription de Dame Nature, soit à une pure construction sociale et culturelle ? Comment, en définitive, penser un sujet féminin dans un autre rapport au don que celui qui l'aliène ?

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  • Que peut-on et doit-on conserver de Marx ? Se poser cette question, c'est se demander ce qu'il nous est (encore) permis d'espérer. Si Marx a eu l'importance historique que l'on sait, c'est parce qu'il est celui qui a su lier l'aspiration au savoir absolu à l'émancipation universelle. Mais au prix de contradictions et d'impasses qu'il nous importe de surmonter définitivement. Marx, penseur par excellence de la contradiction, a été lui-même le penseur le plus contradictoire ou tiraillé qui soit. On peut en effet tout aussi légitimement le percevoir comme le plus empreint d'économisme ou le plus anti-économiciste, le plus utilitariste ou le plus anti-utilitariste, le plus humaniste ou le plus antihumaniste, le plus individualiste ou le plus holiste, le plus scientiste ou le plus antiscientiste, le plus libertaire et le plus autoritaire. Et surtout, à la fois le plus nihiliste et le plus optimiste.
    Ce qu'il nous reste à déterminer, c'est le bon équilibre entre ces termes opposés. Et ce n'est pas chez les héritiers proclamés de Marx qu'on le trouvera, mais chez ceux qui s'en sont inspirés, pour le prolonger en le critiquant, comme Marx, critique impénitent, l'aurait fait lui-même : Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis, André Gorz, Karl Polanyi et tant d'autres. Et, surtout, Marcel Mauss, de tous, curieusement, le plus proche de l'inspiration marxienne et celui qui apporte les réponses les plus profondes aux questions centrales soulevées par Marx.

  • L'amour des autres est irréductible à l'amour de soi ou à l'amour-propre... c'est ce que le précédent numéro de La Revue du MAUSS a clairement établi. L'amour des autres a sa réalité et sa consistance propres. Mais de quels autres s'agit-il ? Aimer les siens, ses proches, n'est pas trop difficile ni trop distinct, en somme, de l'amour de soi. Mais peut-on aimer - et de quel type d'amour - les étrangers, les réprouvés, les malheureux qu'on ne connaît pas ? Les autres « autres » ?
    Ou encore : peut-on donner sans attente ni espoir de retour, « donner quelque chose contre rien », d'une façon radicalement asymétrique, hors de toute réciprocité ? Et quel est alors le statut de ce don ? De la charité, de la pitié, de la compassion ? Vieilles questions, inlassablement reprises par toutes les religions et les morales.
    Qu'on regarde ici du point de vue de la philosophie, des sciences sociales et de la psychanalyse, avec une attention toute particulière portée au débat sur le care (la sollicitude) qui, avec la question de la reconnaissance - et en liaison étroite avec les gender studies -, occupe aujourd'hui de plus en plus de place sur la scène philosophique et sociologique. Pour se demander, enfin, si l'amour des autres peut être une politique.

  • Tout semble aujourd'hui donner raison à Hobbes : l'homme n'est-il pas effectivement un loup pour l'homme et rien d'autre ? Le pouvoir et l'intérêt ne sont-ils pas les seuls mobiles de toute action ?
    Est-ce si sûr pourtant ? Prisonniers de l'axiomatique de l'intérêt qui a dominé la pensée occidentale depuis au moins trois siècles, nous avons oublié la force du courant qui s'y est constamment opposé : le « contr'Hobbes ». Son concept le plus central et le plus fécond est celui de la sympathie, qui a structuré les Lumières écossaises, de Shaftesbury à Hume et à Smith. La sympathie, cette capacité de l'homme à se réjouir comme ses semblables de leurs joies ou à souffrir avec eux de leurs peines. Dans le prolongement de cette découverte philosophique essentielle, la sociologie, la psychologie, mais aussi l'économie, la biologie et l'éthologie n'ont cessé d'approfondir cette question. Ce numéro donne à voir l'ancienneté et l'étonnante actualité de cette tradition « sympathique », mais aussi ses ambivalences, voire son étrangeté.
    Car la sympathie a ses faces d'ombre. Et si l'homme est un animal sympathique, c'est pour le meilleur. et pour le pire.

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