• Une guerre est ce moment particulier de haines et de souffrances, un " monde d'hommes " où l'on respire la poudre, où se devinent les lâchetés et l'héroïsme des combattants. À l'écart du champ de bataille, les femmes seraient-elles condamnées à n'être seulement que des veuves portant toute leur vie le deuil d'un frère, ou d'un mari, disparu ?
    Dans le vaste océan de livres consacrés à la guerre d'Algérie, les écrits de Jeanne Terracini apparaissent pourtant.
    Voici une oeuvre écrite et publiée par une femme pied-noir, qui s'exprime sous l'angle de la révolte et de la mélancolie, ou de l'obsession d'un passé perdu, celui de l'Algérie avant 1962 ( précision : il s'agit d'une oeuvre romanesque dont est évidemment absent tout parti-pris politique).
    Le regard sur le réel de Jeanne Terracini se forme et s'exerce à partir de certains héritages historiques, le rapport quasi-charnel à l'Algérie, et le refus d'une dispersion de la mémoire autour de ce temps colonial englouti.
    Evoquant la mort de sa mère, Jeanne Terracini dit qu'à l'exil, pourrait alors succédé une perte de mémoire, c'est-à-dire une mort symbolique : " Ces quartiers, ces rues, ces jardins, cette baie, cette mer, ce ciel couraient dans ses veines mêlés à ses peines, à ses espoirs, à ses joies. Toute l'activité qui l'avait portée s'estompait, se diluait dans l'écoulement de la mémoire sur cette arène où les morts abandonnent leurs jours comme des pierres sur des pierres. " Jeanne Terracini, née en 1911 dans une famille juive, et qui fut l'ami d'Albert Camus, fait revivre sa jeunesse algéroise dans Si bleu le ciel, si blanche la ville, (Albin Michel, 1996), laissant deviner les premières fissures de l'ère coloniale et la fin tragique de l'Algérie française.
    Mais il ne faudrait pas réduite l'oeuvre de Jeanne Terracini au contexte historique dans lequel elle fut écrite. Car l'art de la romancière dépasse les conjonctures sociologiques et historiques et dévoile des pans de l'existence que seul le roman est capable d'explorer, pour atteindre l'universel.
    Dans Une mère et son fils, par exemple, dont Aldo Naouri a dit qu'il s'agissait d'" un chef d'oeuvre de l'amour maternel... et les dégâts qu'il produit ! On a là l'illustration d'un idéal auquel il faut d'urgence tordre le cou ", Jeanne Terracini ose s'affronter à un sujet sulfureux et tabou : un fils peut-il devenir le pire adversaire de sa mère et réciproquement, d'éloignement en éloignement, une mère peut-elle renoncer à l'amour maternel ?

    La grande romancière Jeanne Terracini partage avec Albert Camus, son contemporain et ami, l'univers en miettes d'après guerre où l'individu cherche à tâtons des valeurs. Tragique et nihiliste, il devient tristement opaque, étranger à l'autre, à soi-même, à ses parents, au lecteur.

  • Sujet sulfureux et tabou auquel Jeanne Terracini ose s'affronter : un fils peut-il devenir le pire adversaire de sa mère et réciproquement, d'éloignement en éloignement, une mère peut-elle renoncer à l'amour maternel ? Incompréhension mutuelle, parfois jusqu'à la nausée.
    Les personnages de ce récit, à mi-chemin entre Franz Kafka et Albert Camus, tels des maillons isolés de la chaîne générationnelle, restent nimbés de mystère. Mais d'un mystère ordinaire, sans originalité, quelque chose qui vient de loin, peut-être de la Guerre, mais que la narratrice se garde bien de nous révéler. Une quête éperdue d'amour entre une mère et son fils se mine peu à peu d'une façon inexorable au point qu'ils se perçoivent comme des étrangers.

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