• Dans cette lettre rédigée en 1956, Jean Paulhan invente une vie à son correspondant : jeune marié, il emmène sa femme voir une pièce de Shakespeare. Le théâtre prend feu et ce n'est que grâce à la bravoure d'un inconnu qui organise l'évacuation que leur vie sera sauve. Cet événement sert de point d'appui à l'écrivain pour illustrer sa théorie selon laquelle tout partisan est forcément de tous les camps à la fois. En effet, en quelques heures, l'époux aura été démocrate, partisan de l'aristocratie et royaliste. Royaliste pour avoir aveuglément obéi à cet inconnu qui orchestra l'évacuation, aristocratique par son choix d'aller voir une pièce du «meilleur des auteurs dramatiques» et enfin démocrate pour s'être marié avec celle qu'il aime et non celle choisie par ses parents ou son médecin.

  • «On verra dans Le Guerrier appliqué comment les tranchées, la mort d'un ami, une attaque assez maladroite peuvent apprendre à un jeune soldat ce que l'amour, le mariage, le travail et les autres distractions de la vie lui eussent enseigné plus négligemment.» Jean Paulhan.

  • « Braque est patient.
    Son visage, si humble qu'il semble avoir vu la paix. Mais l'épaule est d'un bûcheron ; et la taille d'un géant. «Il faut avoir le temps, dit-il, d'y songer.» En effet, il s'assoit. Puis : «Quand j'étais jeune, je n'imaginais pas que l'on pût peindre sans modèle. Ça m'est venu peu à peu. Faire un portrait ! Et d'une femme en robe de soirée, par exemple. Non, je n'ai pas l'esprit assez dominateur». Il s'explique : «Le portrait, c'est dangereux.
    Il faut faire semblant de songer à son modèle. On se presse. On répond avant même que la question soit posée. On a des idées». Les idées, pour Braque, ce n'est pas un compliment. Quand les gens disent d'un peintre qu'il est intelligent, méfiance ». Braque le patron s'est imposé comme le livre de référence sur le peintre et son oeuvre, tout à la fois reportage, document, portrait de l'artiste et regard d'une rare acuité posé sur son work in progress.

  • " l'auteur voudrait découvrir s'il n'existerait pas, des mots au sens et du langage brut à la pensée, des rapports réguliers et à proprement parler des lois - dont la littérature évidemment tirerait grand profit (.
    ) c'est à de telles lois en effet que se réfère ouvertement tout écrivain, sitôt qu'il juge et tranche (. ) ainsi les linguistes et métaphysiciens ont-ils soutenu tantôt (avec les rhétoriqueurs) que la pensée procédait des mots, tantôt (avec les romantiques et terroristes) les mots de la pensée - toutes opinions apparemment fondées sur les faits, patientes, savantes, et néanmoins si lâches et contradictoires qu'elles donnent un grand désir de les dépasser.
    " " l'art que j'imagine avouerait naïvement que l'on parle, et l'on écrit, pour se faire entendre. il ajouterait qu'il n'est point d'obstacle à cette communion plus gênant qu'un certain souci des mots. puis, qu'il est malaisé de persécuter ce souci une fois formé, quand il a pris allure de mythe ; mais qu'il est expédient au contraire de prendre les devants et l'empêcher de naître. on en viendrait à citer et décrire par le détail les lieux, les arguments et les figures diverses de l'expression.
    Après quoi, l'on se trouverait avoir réglé les principales difficultés langagières (. ) en bref, l'on aurait substitué une rhétorique commune (à quoi ces pages serviraient assez bien d'introduction) à la poussière de partis et de rhétoriques personnelles que la terreur invoque, dans la solitude ou l'angoisse. ".

  • Le lecteur s'interrogera sur le genre auquel relier ces causes célèbres.
    En 1945, jean paulhan classait ce qu'il en publiait parmi les " contes ". je dirais même : " faits divers ". de tels faits divers sont quotidiens, privés ; ils n'ont rien des causes célèbres dont s'occupent les tribunaux. c'est sans doute que nous ne sommes pas assez sensibles à leurs résonances morales. en tout cas, il ne s'agit pas d'" entretiens sur des faits divers ". chacune de ces " causes " est aussi " chose " poétique.

  • Fautrier l'enrage

    Jean Paulhan

    «Fautrier a su maintenir dans une peinture qui néglige le détail, l'éloquence, la vérité et suggère plus qu'elle ne signifie - dans la peinture moderne - tous les prestiges et la riche matière, bref toute la ressource de la grande peinture du passé : voilà qui exigeait plus d'une découverte. Voilà qui exigeait sans doute la fureur et la rage.
    Mais pourquoi, dira-t-on, est-ce justement de nos jours ... Ah, c'est une autre question. Mais on peut, à défaut de la résoudre, la tourner : et pourquoi ne serait-ce pas de nos jours? Pourquoi l'homme moderne n'aurait-il pas poussé dans ce sens un peu plus loin que les hommes de tous les temps? Pourquoi notre époque ne serait-elle pas l'une de ces époques héroïques, qu'imitent longuement les époques à venir? Pourquoi nous résigner si vite à n'être que des descendants et d'arrière-petits-fils? J'en appelle, contre une telle humiliation, à tous les jeunes ancêtres.»

  • Le quatrième et le cinquième tomes des oeuvres complètes de Jean Paulhan se présentent comme le lexique des auteurs auxquels l'écrivain a consacré un texte propre. Ce premier volume mène des lettres A à R, c'est-à-dire d'Alain à Rimbaud. C'est aller du plus littéraire des philosophes au plus éruptif des poètes. Entre eux, l'alphabet le veut, il y a Dominique Aury et Roland Barthes, Louis-Ferdinand Céline, Charles-Albert Cingria et Roger Gilbert-Lecomte, Franz Hellens et Marcel Lecomte, Roger Martin du Gard, Rainer Maria Rilke enfin. S'en tenir là serait oublier Jean Arabia et Antonin Artaud, Joe Bousquet et André Breton, Roger Caillois et René Char, Paul Éluard et Félix Fénéon, Jean Genet et Henri Michaux. Et cent autres.
    Jean Paulhan ne veut connaître que deux manières de parler de la littérature : il parle de l'absolu ou des individus. D'un côté il y a le langage, de l'autre les amis. Entre les deux, nul moyen terme. Jamais, presque jamais, il ne parle du roman, de la poésie ou du théâtre, du tragique ou du lyrisme, c'est-à-dire des notions intermédiaires : autant de termes qui dénoncerait le spécialiste.
    De chacun, que peut-on dire? Une part de la critique littéraire relève de la galerie de portraits, ce qu'en d'autres temps on aurait appelé une prosopographie. Un propos, un poème, une page de roman sont moins des exercices de genre que les témoignages et les preuves d'une relation au langage. Un visage, c'est encore une relation au langage qui se dessine. Un ami, c'est une expérience qui requiert un témoin. Ce n'est pas un pion à favoriser sur un échiquier social, c'est une relation au langage à protéger.
    On discernera plusieurs générations. Alain le philosophe, Gide le descendant des héros anciens, Valéry l'esprit. Certains ont eu leur audience, d'autres leur aura. Jean Paulhan ne s'intéresse guère à ceux qui ont déjà eu leur part de gloire. Parmi les vivants d'aujourd'hui, Pierre Oster et Michel Deguy, Jacques Roubaud et Philippe Jaccottet ont bénéficié de son suffrage, lors de prix littéraires. Jean Paulhan n'écrit pas toujours sur eux. Mais tous ont en commun le langage et c'est de chacun qu'il s'agit.

  • Le quatrième et le cinquième tomes des oeuvres complètes de Jean Paulhan se présentent comme le lexique des auteurs auxquels l'écrivain a consacré un texte propre. Ce premier volume mène des lettres A à R, c'est-à-dire d'Alain à Rimbaud. C'est aller du plus littéraire des philosophes au plus éruptif des poètes. Entre eux, l'alphabet le veut, il y a Dominique Aury et Roland Barthes, Louis-Ferdinand Céline, Charles-Albert Cingria et Roger Gilbert-Lecomte, Franz Hellens et Marcel Lecomte, Roger Martin du Gard, Rainer Maria Rilke enfin. S'en tenir là serait oublier Jean Arabia et Antonin Artaud, Joe Bousquet et André Breton, Roger Caillois et René Char, Paul Éluard et Félix Fénéon, Jean Genet et Henri Michaux. Et cent autres.
    Jean Paulhan ne veut connaître que deux manières de parler de la littérature : il parle de l'absolu ou des individus. D'un côté il y a le langage, de l'autre les amis. Entre les deux, nul moyen terme. Jamais, presque jamais, il ne parle du roman, de la poésie ou du théâtre, du tragique ou du lyrisme, c'est-à-dire des notions intermédiaires : autant de termes qui dénoncerait le spécialiste.
    De chacun, que peut-on dire? Une part de la critique littéraire relève de la galerie de portraits, ce qu'en d'autres temps on aurait appelé une prosopographie. Un propos, un poème, une page de roman sont moins des exercices de genre que les témoignages et les preuves d'une relation au langage. Un visage, c'est encore une relation au langage qui se dessine. Un ami, c'est une expérience qui requiert un témoin. Ce n'est pas un pion à favoriser sur un échiquier social, c'est une relation au langage à protéger.
    On discernera plusieurs générations. Alain le philosophe, Gide le descendant des héros anciens, Valéry l'esprit. Certains ont eu leur audience, d'autres leur aura. Jean Paulhan ne s'intéresse guère à ceux qui ont déjà eu leur part de gloire. Parmi les vivants d'aujourd'hui, Pierre Oster et Michel Deguy, Jacques Roubaud et Philippe Jaccottet ont bénéficié de son suffrage, lors de prix littéraires. Jean Paulhan n'écrit pas toujours sur eux. Mais tous ont en commun le langage et c'est de chacun qu'il s'agit.

  • Ce n'était certainement pas dans la nature, ni dans l'esprit de Jean Paulhan (1884-1968) de tenir un journal intime ou littéraire : « Tu commences à peine et tu butes déjà, notait-il en s'adressant à lui-même le 15 décembre 1926. Il te semble déjà qu'un journal ne peut pas être tenu et essentiellement dans la disposition où tu es - que le vrai n'est pas ce que tu disais. » Pourtant, il laissa derrière lui carnets, cahiers et feuillets, écrits à diverses périodes cruciales ou douloureuses de sa vie : ces textes, qu'il avait partiellement relus peu avant sa mort, sont ici réunis dans leur intégralité chronologique. Autant sa correspondance actuellement en cours d'édition montre l'homme au travail, l'ami en action, le critique en éveil, le directeur littéraire en autorité, autant ces écrits intimes, qui vont de 1904 aux dernières années de Jean Paulhan, évoquent la sensibilité rêveuse du jeune étudiant en philosophie, la fascination pour le peuple malgache, les violentes inquiétudes du fiancé, du mari et du père, le refuge du soldat adultère dans la maladie, les doutes de l'écrivain et du linguiste, les « progrès en amour assez lents » et assez tard, les amitiés profondes pour des hommes - Fénéon, Groethuysen, Muselli - dont il parle comme de lui-même, enfin les souvenirs de son enfance nîmoise :
    « Dès l'âge de dix ans, je crois, écrit-il en 1946, j'ai désiré devenir vieux. À quel âge, me demandais-je, cesse-t-on d'exiger d'un homme qu'il fasse des études, qu'il ait un métier et gagne sa vie, qu'il ait femme et enfants, qu'il coure les femmes, qu'il boive au café, et le reste. J'ai vieilli et je vois que je ne me trompais pas. Voici peut-être cinq ou six ans seulement que je me sens libre, et, oui, précisément heureux : d'un bonheur fondé (alors que mes joies d'enfant, plutôt rares, mais très vives, me paraissaient toujours inexplicables). Fondé, je veux simplement dire proche de moi, facile à rappeler. Je ne veux pas dire naturel. » Au coeur de ces textes autobiographiques rassemblés, où Jean Paulhan se cache autant qu'il se livre, se trouve l'une des clés de sa personnalité - clé liée à un profond secret, subi et contenu : « Aussi assidûment, aussi sagement que Breton à devenir fou, écrit-il le 22 octobre 1925, je me serai appliqué à cesser de l'être toute ma vie. »

  • " Je ne suis pas mécontent d'être banal.
    Si je le pouvais, je le serais davantage encore. C'est évidemment très beau d'être un grand explorateur ; c'est très intéressant d'être un grand homme politique, ou un grand bienfaiteur de l'humanité, ou un grand génie. Mais cela donne des partis pris. Pour n'en citer qu'un, on n'est plus libre d'admirer (autant qu'ils le méritent) les grands génies ni les grands explorateurs - puisqu'on en est un. On ne les trouve plus extraordinaires puisqu'ils sont pour vous très ordinaires.
    Ah, ce n'est pas gai. Ni les génies moyens, à plus forte raison. On n'est plus épaté devant eux. Voilà qui décolore un peu le monde. Personne ne peut être à la fois intéressé et intéressant. Moi, je suis plutôt du parti des gens qui s'intéressent - qui sont à chaque instant épatés. " Le présent volume est constitué de la transcription de douze entretiens radiophoniques diffusés en 1952, pendant lesquels Jean Paulhan et Robert Mallet abordèrent des sujets aussi divers que les souvenirs d'enfance, la guerre et la Résistance, la linguistique, la peinture, ou bien entendu la philosophie et la littérature.
    Paru pour la première fois en 1970 sous le titre Les incertitudes du langage, il forme une introduction originale à l'oeuvre de Paulhan.

  • «Une oeuvre n'est jamais complète. Elle peut l'être plus, elle peut l'être moins. Depuis la mort de l'auteur, en 1968, on n'a pas cessé de découvrir des textes nouveaux de Jean Paulhan. Manuscrits, dactylogrammes, lettres en forme de traité, réponses à des enquêtes, publications devenues inaccessibles, les références se sont accumulées au point de modifier les contours de l'oeuvre entier. Il arrive même que l'on hésite sur une attribution, et ce n'est pas sans un certain plaisir. Paulhan commence sa carrière à vingt ans, en 1904, en signant un compte rendu sur la fatigue. Dès 1907, c'est-à-dire avant tout le monde, il publie un article sur Freud. De 1908 à 1910, il s'emploie à «sauver» la poésie malgache. Qu'en sera-t-il de la poésie française ? Paulhan cavale en amazone sur le mouvement Dada, prêt à sauter, et d'une attention confondante à l'adresse de tous les poètes. Prendre langue avec Paulhan ne revient pas seulement à prendre acte de la littérature.
    Dans ce premier volume, consacré aux récits, un corps rêve en pleine guerre. Un esprit résiste. Un homme voyage. Il n'est pourtant question que de langage ; et voilà pourquoi les récits de Paulhan tiennent devant l'Histoire. Critique, peinture, politique trouveront leur place dans les sept volumes prévus, d'où le visage de Jean Paulhan pourrait bien sortir changé, et plus vrai, comme celui d'une bonne part de la littérature de son siècle. Le lecteur sera donc bien inspiré de prendre garde à son esprit. Car le langage est chose, et chose utile, et mieux encore.»
    Bernard Baillaud.

  • Dans les arts, dit Alain, il faut d'abord faire. C'est le premier point, le plus évident de tous et le plus oublié. Pour faire un beau pot, commencez par faire un pot. Un bel escalier, faites un escalier.
    D'où vient qu'il faut d'abord suivre les règles, et imiter quelque modèle, quitte à penser ensuite ce qu'on a fait.
    Avec grande méthode, mais non sans quelque soupçon d'un humour incisif, Jean Paulhan tente dans ce texte inédit de percer les mystères de la pensée d'Alain. Sont entendus par mystères les paradoxes qui la baignent : une pensée péremptoire mais délicate, certaine sans pourtant avoir aucun souci de la vérité. Sur un savoureux ton mimétique, Paulhan éclaire ce qui le lie à Alain, au-delà du problème, de la preuve ou de la solution, au-delà même de l'idée ou de l'imagination :
    La pensée comme un métier dont les seules lois valables sont les règles du langage.

  • Il est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à tous les poètes de son temps ; défend dès 1884 Verlaine et Huysmans, Charles Cros et Moréas, Marcel Schwob et Jarry, Laforgue, et par-dessus tous Mallarmé. Découvre un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle à La Revue blanche, qu'il dirige de 1895 à 1903 - oui, de 1895 à 1903 -, André Gide et Marcel Proust, Apollinaire et Claudel, Jules Renard et Péguy, Bonnard, Vuillard, Debussy, Roussel, Matisse. Comme à La Sirène, en 1919, Crommelynck, Joyce, Synge et Max Jacob. L'homme heureux ! Il est à la rencontre de deux siècles. Il sait retenir, de l'ancien, Nerval et Lautréamont, Charles Cros et Rimbaud. Il introduit au nouveau Gide, Proust, Claudel, Valéry, qui apparaissent. Nous n'avons peut-être eu en cent ans qu'un critique, et c'est Félix Fénéon. Cela fait une étrange gloire, hors des enquêtes et des anthologies, hors des académies et des journaux, hors de la vie, comme on dit, littéraire. Cela fait une gloire mystérieuse qu'il faudrait serrer de plus près, qu'il faudrait comprendre. » Il s'agit là d'une nouvelle édition de F. F. ou le Critique, avec des notes sur les variantes d'un texte de Jean Paulhan, publié en 1943 par Confluences, en 1945 et 1948 par Gallimard, en 1969 par Claude Tchou, pour Le Cercle du Livre précieux. Suivent un dossier de fac-similés, montrant des pages d'un des manuscrits de F. F. ou le Critique et des fragments non retenus par Jean Paulhan, ainsi qu'un dossier de réception critique, comprenant des textes de Maurice Blanchot (« Le Mystère de la critique »), Alexandre Astruc (« F. F. ou de la Vocation »), André Berne-Joffroy (« F. F. »), André Billy (« Fénéon, Paulhan ou la Critique »), Raymond Guérin (« Jean Paulhan ou d'Une nouvelle incarnation des Lettres »), Maurice Nadeau (« Les oeuvres de Félix Fénéon ») & André Wurmser (« Félix Fénéon, homme d'hier »).

  • Sous le signe des Fleurs de Tarbes, Paulhan désigne tantôt un seul livre, deux fois publié, en 1936 et en 1941, tantôt un projet plus général, autrement audacieux que le précédent, et dont témoigne le sous-titre, La Terreur dans les Lettres.
    Il ne s'agit pas pour Paulhan de réintroduire la Rhétorique en France : pour le meilleur et pour le pire, elle ne l'a jamais quittée. Si Paulhan avait pu faire porter sur la Rhétorique le livre qu'il envisageait et dont nous n'avons que les fragments, il passerait aujourd'hui pour un dadaïste, plus radical que ceux qui en portent le nom, un terroriste, et point des plus modérés, un dynamiteur de quintessence enfin.
    Mais le langage provoque dans l'esprit tant d'illusions qu'il vaut la peine d'y regarder de plus près. A moins que l'expérience ne vienne brouiller le beau jeu de la Rhétorique et de la Terreur. Car l'accès à l'expérience rouvre la possibilité du récit, bloque le discours, et relance par surprise les chances de la littérature. De quoi s'agit-il ? De toute relation au langage. Il n'est avec le langage, croit Paulhan, que deux attitudes possibles.
    Ou bien nous lui faisons confiance, parce que nous estimons qu'il se prête de bonne grâce à ce que nous avons à dire ; ou bien nous nous tenons en défiance, parce que nous estimons que ce que nous avons à dire excède ses pauvres capacités d'expression. Bien loin de la philologie et de la linguistique, la pensée du langage est condamnée à n'être qu'une nomenclature des illusions. Mais que tout homme soit dans sa vie traversé par la Rhétorique et par la Terreur, en le sachant ou non, est à ses yeux une évidence.
    C'est dire qu'il ne s'agit pas de prendre parti en faveur de l'une ou de l'autre, mais d'analyser les possibilités de leur dialogue, en se fondant sur la baroquerie de leurs défenses. Car l'une et l'autre se défendent mal.
    Edition de Bernard Baillaud, président de la Société des lecteurs de Jean Paulhan.

  • A l'aube du XXe siècle, Jean Paulhan vint vivre à Madagascar : « Il y a des pays de collines rouges où l'on trouve de petits lacs verts. C'est un pays tout à fait bien. Et puis on est libre » confiait-il alors à son plus proche ami, Guillaume de Tarde. Nommé au nouveau Collège de Tananarive - que venait de fonder le Gouverneur général Augagneur -, le jeune professeur s'intéressa aux Malgaches et à leur langue, recueillit des proverbes traditionnels en passe d'être oubliés, les Hain-Teny, mais se heurta bientôt aux manières des fonctionnaires et des colons.
    Ces 121 lettres adressées à sa famille pendant les trois années de son séjour forment un témoignage ingénu, souvent critique et parfois visionnaire, sur la vie quotidienne d'une Colonie. Mais Madagascar est surtout le lieu initiatique où le jeune homme rêveur, loin de l'emprise de sa famille et de sa fiancée, passa à l'âge adulte. C'est là aussi que s'enracina son goût pour le langage et ses secrets pouvoirs.
    « Il fait froid chez nous ce soir, écrivait-il à sa mère en juillet 1909. Maintenant la nuit est venue. Tout à l'heure Autret [son colocataire] va rentrer et nous dînerons. [.] Puis nous descendrons dans la ville et dès que nous aurons dépassé le palais de la Reine il fera brusquement très chaud. Alors nous nous arrêterons de courir. Nous ne fumerons pas mais nous marcherons très doucement et nous causerons avec les gens sur la route. / Nous passerons entre le collège et les arbres du jardin d'Andohalo. [.] Quand nous serons au bout du jardin, je dirai à Autret : «Allons-nous à Antaninarenina ?» C'est le beau quartier, celui de la résidence et des ramatoas des gens bien. «Non, dira Autret, il ne faut pas nous accoutumer au luxe.» Alors nous ferons encore un grand tour par de petites rues, dans du sable et des tas de cendres, avec une lanterne à la main. / Souvent nous nous sommes déguisés en malgaches, les pieds nus dans des sortes de sandales de moines, en grand lamba, et la figure un peu noircie. et nous avons causé, quelquefois, avec d'autres malgaches sans être reconnus. Nous étions fiers. »

  • «Les lettres qu'on a lues ou qu'on va lire accompagnent la réflexion de toute une vie. La teneur peut en sembler parfois répétitive, ou anecdotique. L'ensemble ne va pas sans redites au gré des lettres qui se suivent et se ressemblent. Cette façon de battre la campagne en repassant aux endroits préférés fait l'agrément du genre épistolaire. Elle permet d'ajuster chaque fois la démonstration à hauteur du destinataire. Il conviendrait aussi de réhabiliter l'anecdote. L'anecdote échappe à la loi, au profit de l'unique, de la singularité des comportements qui font de nous ce que nous sommes. Jean Paulhan n'est jamais autant lui-même que dans cette manière qu'il a de se comporter envers choses, bêtes et gens, dans sa relatioon à «l'improbable réalité», en ces instants de ravissement où se laisse entrevoir «le Paradis où nous sommes, que nous sommes». Il n'est pas indifférent que la dernière lettre de cette anthologie soit une lettre d'amour.» Bernard Leuilliot.

  • «Les lettres qu'on a lues ou qu'on va lire accompagnent la réflexion de toute une vie. La teneur peut en sembler parfois répétitive, ou anecdotique. L'ensemble ne va pas sans redites au gré des lettres qui se suivent et se ressemblent. Cette façon de battre la campagne en repassant aux endroits préférés fait l'agrément du genre épistolaire. Elle permet d'ajuster chaque fois la démonstration à hauteur du destinataire. Il conviendrait aussi de réhabiliter l'anecdote. L'anecdote échappe à la loi, au profit de l'unique, de la singularité des comportements qui font de nous ce que nous sommes. Jean Paulhan n'est jamais autant lui-même que dans cette manière qu'il a de se comporter envers choses, bêtes et gens, dans sa relation à "l'improbable réalité", en ces instants de ravissement où se laisse entrevoir "le Paradis où nous sommes, que nous sommes". Il n'est pas indifférent que la dernière lettre de cette anthologie soit une lettre d'amour.»Bernard Leuilliot.

  • «Les lettres qu'on a lues ou qu'on va lire accompagnent la réflexion de toute une vie. La teneur peut en sembler parfois répétitive, ou anecdotique. L'ensemble ne va pas sans redites au gré des lettres qui se suivent et se ressemblent. Cette façon de battre la campagne en repassant aux endroits préférés fait l'agrément du genre épistolaire. Elle permet d'ajuster chaque fois la démonstration à hauteur du destinataire. Il conviendrait aussi de réhabiliter l'anecdote. L'anecdote échappe à la loi, au profit de l'unique, de la singularité des comportements qui font de nous ce que nous sommes. Jean Paulhan n'est jamais autant lui-même que dans cette manière qu'il a de se comporter envers choses, bêtes et gens, dans sa relatioon à «l'improbable réalité», en ces instants de ravissement où se laisse entrevoir «le Paradis où nous sommes, que nous sommes». Il n'est pas indifférent que la dernière lettre de cette anthologie soit une lettre d'amour.» Bernard Leuilliot.

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