• « Une expérience beaucoup plus cruelle que celle du colonialisme nous attend, celle de la guerre impitoyable avec notre vie sauvage. Ce qui n'avait pas été assimilé par la domination coloniale ne l'a pas été par la modernité nationale, ni par la Révolution, ni par la démocratie. L'islamisme armé vient nous rappeler que le travail ne fait que commencer, et qu'en réalité, nous l'avons esquivé.» Hélé Béji.
    La Révolution tunisienne de 2011, née du sentiment de dignité et de justice d'un peuple, fut celle de la spontanéité. Elle a aussi ouvert une voie alternative à l'ingérence démocratique occidentale, aux accents de nouvelle croisade, qui n'a fait que raviver dramatiquement l'islamisme radical. Mais qu'a fait la Tunisie de ce grand moment de son histoire ? Neuf ans après, au coeur d'une crise politique et sociale aiguë, Hélé Béji dresse le constat d'un échec, qui dépasse les frontières de la seule Tunisie. Comment sortir de cette dépression politique, si ce n'est par la constitution d'une société qui, trouvant en elle-même une réponse à l'obscurantisme, restaure la dignité de l'homme ?

  • La maison d'enfance à Tunis, avec son patio et sa vasque bruissante, ses appartements aux meubles polis par les ans, sa terrasse. Royaume enchanté que gouverne une grand-mère par la grâce de qui perdure une tradition de vie méditerranéenne et musulmane.
    La narratrice, qui vit habituellement à Paris, retrouve là-bas, au cours de séjours épisodiques, ses racines. Elle ne peut s'empêcher toutefois de remarquer combien cet îlot préservé est battu par le flot de la vulgarité moderne : dans les constructions nouvelles, chez les nouveaux notables et leurs épouses, parmi les couches sociales qui, de la vie occidentale, ont assimilé les plus mauvais aspects.
    Elle-même, qui a perdu la foi et adopté un genre de vie européen, n'est rattachée au passé que par des liens que la mort va trancher. Elle regrette ce monde si présent encore et qui se transforme sous ses yeux. Pour le mieux ou pour le pire ?

  • Dans cet essai paru vingt ans après la décolonisation, Hélé Beji analyse les dérives du nationalisme à partir de l'exemple concret de la Tunisie.
    Elle montre comment les nouveaux chefs politiques, rassemblés en État-parti, ont monopolisé le pouvoir au nom de la défense du nouvel état et de l'identité nationale. C'est la société tout entière qui s'est paralysée au détriment de l'épanouissement des libertés individuelles et de la pluralité politique.
    La réédition de ce livre s'inscrit dans une volonté de susciter le débat pour mieux prévenir. Comme la post-indépendance, la post-révolution voit beaucoup de ses espoirs démocratiques commencer à s'envoler.
    Dans une préface qui situe le Désenchantement national dans le contexte actuel, Hélé Béji nous permet de lire les dérives actuelles à la lumière d'un système politique et d'une pratique du pouvoir qui n'ont peut-être pas tellement changé, malgré les apparences.

  • Hélé Béji, Tunisienne née dans les années 1950, fait partie de ces femmes de culture musulmane qui ont saisi la chance historique d'émancipation offerte par le régime de Bourguiba. La réflexion qu'elle nous donne trouve son origine dans une anecdote personnelle : à l'occasion d'un enterrement, elle a retrouvé certaines de ses cousines, jadis joyeuses et « libérées », affublées d'un voile pareil à ceux des carmélites. Hélé Béji développe, à partir de ce choc, une réflexion passionnante sur la question du voile, et sur ses significations multiples, différentes au Maghreb et en France. Entre la condamnation sans nuances du voile par la pensée laïque et républicaine et le prosélytisme des bigots islamistes, Hélé Béji fait entendre la voix d'un féminisme maghrébin qui refuse de se couper de la réalité des femmes d'aujourd'hui et veut identifier ce que disent, à travers cet affichage scandaleux, les « suffragettes du voile ». Il faut admettre que les beurettes des banlieues françaises (qui arborent leurs voiles l'été en Tunisie avec un enthousiasme communicatif) ne sont pas des victimes, contraintes par leurs maris ou leurs pères, comme le croient les féministes occidentales, mais des femmes libres de leur choix. Ce choix, on peut, on doit, selon Hélé Béji, le désapprouver, mais il faut accepter de voir ce qu'il porte en lui de vitalité : celle d'une modernité qui s'oppose à la modernité occidentale vécue comme une oppression, à l'esclavage consumériste, à l'hypocrisie de l'ordre démocratique. L'islam propose un idéal dans des sociétés qui ont perdu le leur. Si le voile est le fruit d'une angoisse qui nourrit l'obscurantisme, notre réaction face à lui n'est pas moins exempte de peur irrationnelle. Les questions qu'il soulève ne sauraient se régler par une loi d'interdiction. Dans un plaidoyer finement argumenté, Hélé Béji, clairement opposée au port du voile, n'en appelle pas moins à mettre fin à l'antagonisme de plus en plus radical et mortifère entre les tenants de la démocratie laïque et ceux d'un islam recroquevillé sur ses archaïsmes : selon elle, le dialogue est non seulement encore possible, mais indispensable.

  • La décolonisation est la forme la plus instinctive et la plus avancée de la liberté. Elle est l'avant-garde de toutes les libertés. Mais elle est la plus malheureuse de toutes, car elle n'a pas tenu ses promesses. J'avais annoncé que je ferais mieux que les Européens mais, un demi-siècle après, je ne sais toujours pas où j'en suis, si j'avance ou si je recule, si je suis un primitif ou un moderne, un sauvage ou un civilisé, si j'aime la patrie ou si je l'exècre. Suis-je encore le jouet de forces extérieures qui me dépassent ? Ou bien est-ce moi qui précipite ma perte par mes erreurs et mes aveuglements ? Mais j'ai beau me chercher des excuses, elles ne me convainquent pas. Quoi, encore victime, moi ? Non, c'est trop facile. Je ne suis plus cet objet hébété, inconscient, subissant les effets sans être pour rien dans les causes, dépouillé de ses facultés de penser et d'agir. Je ne suis plus sous tutelle. Je suis souverain.
    D'emblée, Hélé Béji donne le ton : " liberté " est le maître mot de sa brillante analyse sur la fin du colonialisme, l'Indépendance et la démocratie dans son pays, la Tunisie - qui est ici parangon de tous les jeunes États ayant gagné leur indépendance de haute lutte dans les années 1950-1960. Si, parmi les causes des errements et des incuries des " jeunes pays ", elle n'oublie pas les crimes et les injustices des ex-puissances coloniales, ce sont surtout les responsabilités de ces jeunes nations qu'elle entend stigmatiser dans cet essai.
    Comparant l'état actuel de son pays avec les rêves et les espoirs qui ont alimenté les diverses luttes anticoloniales, Hélé Béji constate à quel point les ambitions des " combattants de la liberté " ont été déçues.
    Après son remarquable travail sur la place de la femme dans le monde musulman moderne (Une force qui demeure, Arléa, 2006), Hélé Béji prend de la hauteur et étend son analyse à l'ensemble des jeunes États, refusant de voir une fatalité dans leurs dysfonctionnements. Elle met ainsi en évidence les responsabilités des intellectuels et des politiques, et, entre la maîtrise d'un passé assumé, une pratique tolérante de la religion, l'instauration d'une " laïcité " originale et réellement démocratique, elle ouvre la voie à quelques perspectives capables d'apporter des solutions aux problèmes de ces jeunes nations.
    Quoi que nous fassions ou que nous pensions, nous, décolonisés, la liberté est désormais l'air invisible que nous respirons sans nous en rendre compte. Maladive ou vigoureuse, elle est déjà en nous, même si nous ne la voyons pas. Fantôme insaisissable sorti d'un monde devant lequel nous nous sentons impuissants et chétifs, elle exige un courage dont il faudra bien que nous trouvions un jour la force. Elle est là, même si nous détournons le regard pour ne pas la voir. Elle est un devoir dont nous nous acquitterons vis-à-vis de nos enfants, même si nous ne l'avons pas reçue de nos ancêtres. L'héritage n'est pas seulement quelque chose qui remonte du passé, c'est un bien qui dévale du futur.

  • Une force qui demeure

    Hélé Béji

    • Arlea
    • 19 January 2006

    À travers ce livre qui est à la fois récit et réflexion autobiographique, l'auteur a voulu réhabiliter l'expérience de la femme archaïque, non comme une effigie médiévale, mais comme une expérience de pensée. Née et élevée dans une société musulmane, elle a pu, grâce à l'intelligence et à la tolérance de ses parents, observer les traditions, sans en subir les contraintes ni les interdits. Elle y a découvert un monde spirituel où s'est forgé l'itinéraire de sa liberté.
    Que nous dit l'auteur ? Que la femme occidentale n'est pas si éloignée qu'elle croit de la femme musulmane, car l'orientalité est une composante de la féminité, et l'occidentalité une composante intime de la liberté. L'expérience qu'elle a eu de la femme « archaïque » lui a révélé avec plus de lucidité le malaise de la femme moderne. C'est en effet la femme traditionnelle, gardienne de la demeure, qui fait découvrir le trésor perdu du quotidien. La destruction du quotidien, la perte du sens de la demeure est la blessure inguérissable de la femme moderne.
    Au XXIe siècle, dans le déracinement de la modernité, la femme saura-t-elle se construire une nouvelle demeure, à la mesure de sa vitalité créatrice ? Elle a conquis sa place dans la société, mais elle a peut-être perdu sa relation au monde. A-t-elle dit tout ce qu'elle avait à dire, non pas son identité féminine, mais son humanité féminine ? C'est à ces questions cruciales et souvent
    écartées du débat féministe, que l'auteur nous invite à réfléchir, prenant appui sur son expérience personnelle, l'itinéraire d'une femme née et vivant en Tunisie, et se tenant avec intelligence à la frontière de la tradition et de la modernité.

  • « Nous voilà débarrassés de Proust », disait jadis Sartre en guise d'hommage à Husserl. À vrai dire, Hélé Béji n'en a jamais été embarrassée, non plus que de l'autre tradition où elle a été formée, c'est-à-dire la tentative d'épuration et de spiritualisation de la prose romantique engagée par Baudelaire et ses épigones - et c'est ce qui fait toute sa force. C'est ce qui lui permet d'être la femme d'un pas en arrière, en l'occurrence vers les temps classiques, dont cet « itinéraire » dans l'espace est la figure. Non que l'Orient, en tant que tel, alimente quelque fiction : à l'Occident, des lieux « occidentalisés » ne sauraient servir de métaphore. On ne trouvera pas plus dans ce livre que dans l'OEil du jour (1985) de mythe des origines, parce qu'il ne s'agit pas du tout d'origine, mais de provenance. D'une provenance présente comme passée dans la nature et dans les êtres pour autant qu'ils demeurent humains, et ainsi rigoureusement présente, intacte. Avec cet intact, la plupart trichent, et même la nouvelle médiocrité planétaire trouve dans cette tricherie sa modalité propre : contre le présent, en Europe comme ailleurs, la subjectivité tribale, « autonome », dégénérée, psychasthénique tripote en effet un mythe, le mythe de l'actuel et de l'« intime » comme réactualisation perpétuelle de son échec. De là la satire, de là surtout l'admirable inversion par laquelle la satire, chez Hélé Béji, ne frappe plus l'habitude, le préjugé, le passéisme, mais l'actualisme. Le fétichisme le plus redoutable contrefait le présent et convoite l'anecdote absolue, celle qui assurerait à la vie et à la littérature - qu'on pense au Nouveau Roman - son « fond » sans fond. Là-contre, Hélé Béji, sans céder jamais à la tentation néoclassique, dresse une Forme plastique, insistante, despotique, et pourtant toujours fluide et délicate par la grâce de sa modestie et de sa dérision féminines. Cette Forme est plus qu'un style - la primauté juridique du regard pour l'humain. Elle exprime l'être-au-monde d'une pensée insomniaque, c'est-à-dire solitaire et vigilante - observante, discernante, considérante. Mais le plus beau, l'indicible pourtant dit est le tressaillement suprasensible où cette pensée déborde et se ressaisit : « Un tressaillement de haine ou de miséricorde ? Un bruit gratte aux fenêtres, sans doute les mouvements encore invisibles de la nouvelle saison, un tourbillon particulier du vent, un dernier craquement du froid. La nouvelle saison flotte autour de l'ancienne dans un fragile affleurement d'enthousiasme, une harmonieuse anarchie de murmures d'herbes fondant comme des arômes de bouquet garni dans le feu doux d'une cocotte ». E. Martineau

  • Depuis vingt ans, la victoire des indépendances a été vécue comme une renaissance et une nouvelle jeunesse conquises sur la fin des empires coloniaux. Où en est-on aujourd'hui ? Ce que Désenchantement national met courageusement en évidence c'est, au contraire de toutes les espérances, la dégradation politique et l'aggravation de l'aliénation sous toutes ses formes (sous-développement, etc.) dans les pays du "tiers-monde". D'où vient cette dégradation ? Ce qui fait l'originalité - et l'importance - de ce livre est de briser la vision caricaturale et simpliste qui consiste à attribuer systématiquement les échecs, les oppressions, les misères de la société décolonisée à des forces extérieures : l'hégémonie occidentale, le jeu de l'exploitation impérialiste... etc. Avec lucidité, l'auteur découvre les mécanismes d'un nouveau nationalisme d'État qui fait surgir, après le départ du colonisateur, ses propres rapports de domination au sein de la société. Elle-même citoyenne de la décolonisation, l'auteur décrit de l'intérieur une société qui sécrète sa bureaucratisation, son appareil conservateur, ses formes d'immobilisation. Elle démasque l'idéologie nationale elle-même comme un nouveau discours d'oppression. Elle décrit la mort du nationalisme comme conscience. Le thème de l'identité apparaît ainsi, non plus comme une force de libération, mais comme l'instrument d'un enfermement intellectuel, d'une uniformisation politique sans précédent. Ce livre est plus qu'un essai politique : il rend compte d'une expérience intérieure, d'une réalité vécue. À partir de l'exemple concret de la Tunisie, il atteint des accents universels pour donner l'essentiel d'une crise qui frappe tous les pays du tiers-monde. Il était temps qu'un livre aussi lucide, sur une société du tiers-monde, sorte des sentiers battus du confort intellectuel sentimental et ouvre enfin le débat.

  • L'homme est un « animal culturel » : cette vérité, aucune époque ne l'a célébrée avec autant de conviction que la nôtre. Chacun, qu'il soit d'Orient ou d'Occident, cède à cette nouvelle mystique où l'appartenance culturelle est érigée en religion. La crise d'identité qui frappe la « civilisation » occidentale la plonge dans un désarroi où la fin de ses certitudes et de son autorité ne l'a pas fait pour autant renoncer à son hégémonie. Les passions culturelles vont alors déterminer des enjeux où chacune des parties en présence dissimule, derrière l'affirmation de sa culture, de nouveaux rapports de force. Le « dialogue des cultures » n'existe pas. Il n'est que le discours mensonger de la communication, grâce auquel les radicalismes s'aiguisent. Jamais, les fanatismes n'ont été plus prospères que sous le règne de l'équivalence des cultures. Et sur quoi fonder un principe de reconnaissance mutuelle, si chacune s'abuse sur ses mérites et exalte son génie au point de laisser dévorer les ressources de sa conscience, de sa raison ? La divinité culturelle ressemblerait alors à ce « Dieu trompeur » dont parle Descartes, qui viendrait fausser sans cesse nos facultés de jugement. Le message culturel prendrait alors place, dans la grande chaîne des illusions tragiques de ce temps, colonialisme, fascisme, communisme, racisme, comme une nouvelle idéologie de domestication. Il n'est pas impossible que le critère culturel non seulement ait échoué à humaniser la société mondiale, mais à fonder une méthode de reconnaissance de l'humain. Se pourrait-il qu'il soit devenu une des figures de l'inhumain ?

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