• L'image récurrente du Connemara est une immense prairie glissant vers la mer.
    Et tout ce vert est quadrillé d'un réseau de murets, ponctué de moutons... mais pour moi, c'est une route bleutée qui s'enfonce dans le brouillard. Et sur cette route déserte, le silence et la solitude sont nécessairement estampillés d'une silhouette lointaine plus sombre que la tourbe, celle d'un homme à pied qui va dans la direction de nulle part. L'homme du Connemara est brun noir et vert criard, avec du gris au-dessus de la tête, par endroits tachetés de bleu transparent.
    Le bout du monde est aussi le bout de nous-même. C'est le pays des légendes, donc celui des origines.

  • Un nomade casanier

    Gil Jouanard

    • Phebus
    • 9 August 2003

    Gil Jouanard - découvert en ses jeunes années par René Char - n'a cessé de semer sur son chemin, depuis un bon quart de siècle, de minces volumes d'une prose à tonalité poétique (une trentaine de titres publiés chez divers éditeurs - surtout chez Verdier et Fata Morgana).
    Ses lecteurs fidèles seront surpris de le voir aujourd'hui changer brusquement de genre et passer au récit (presque au roman) avec cette autobiographie " picaresque " riche de sève et de rencontres, composée dans un registre à la fois classique et déroutant - au rebours des modes et du nombrilisme actuel. Une " fiction vraie " (Jouanard raconte sa vie comme si c'était celle d'un autre), richement nourrie d'enfance., dont le héros très peu héroïque serait parfois semblable au Candide de Voltaire, d'autres fois au Plume de Michaux.

  • Gil Jouanard nous offre une livre hors-normes, série de variations sur les mots, l'écriture et l'art de se dire. En se basant sur quelques épisodes de sa jeunesse et de son enfance, il nous raconte comment le langage structure notre rapport au monde. Ou, comment à huit ans, à l'approche du divorce de ses parents, l'enfant taciturne et contemplatif qu'il était se mit tout à coup à parler. Mais ce ne furent pas ses mots propres qui franchirent ses lèvres, plutôt ceux de Zorro, de Tarzan, de Buffalo Bill... les héros de ces livres préférés. À l'adolescence, c'est l'amour qui servit de révélateur à sa timidité et à sa sensibilité. L'amour et la chanson, qui transforme sa voix, autant que son rapport à la séduction et aux autres... Deux épisodes de ce livre qui, en se confrontant à nos paroles, explore notre rapport à nos congénères, entre indépendance et dialogue, singularité et ressemblance.
    Sous le patronage de Montaigne et de Rousseau, un livre sur ce qui fait la spécificité des auteurs et les grands lecteurs, timides bien qu'ouverts aux autres, inadaptés et pourtant libres.

  • Avec Untel, Gil Jouanard livre les confidences intimes de N'importe qui, cousin germain du Plume de Michaux, et de Monsieur Hulot, autant dire, pour l'essentiel, vous et moi.
    C'est ainsi que, parti pour conter et narrer, il se surprend ici à tomber en poésie (comme on tombe en amour) et, là, à céder aux jubilatoires tentations du sarcasme. Autant dire que tout cela n'est pas très sérieux. Un peu comme la vie, en somme. Pathétique et désopilant. Tel quel.

  • La plus belle eau

    Gil Jouanard

    • Isolato
    • 3 June 2009

    Gaston Bachelard écrivit dans Le droit de rêver que « le monde veut être vu ». C'est partant de cette hardie personnalisation du réel « objectif » que, à propos de trois catégories de paysages (l'univers amphibie du marais ; celui de l'oasis ; celui enfin des gravures rupestres dont la frise s'étend de l'Atlantique au Fezzan, notamment dans le no man's land séparant l'Anti-Atlas du Sahara), une poétique du paysage, cette invention humaine (car avant l'homme le paysage n'existait pas plus que la campagne ; il y avait seulement le monde), tente de se constituer.

    Au fil de ces trois textes et de la réflexion à propos justement de l'invention du paysage, l'on sent bien que la poésie serait par endroits tentée de mettre pied sur les sols instables de cet archipel, tandis que l'auteur de son côté, souvent grugé par les abus de langage du lyrisme, s'efforce de ne pas s'en laisser conter, quoique, si on y regarde bien, sa belle assurance n'est à maints endroits que candide voeu pieux...

  • Rien n'est plus émouvant, aux abords des villes recrues d'Histoire, que ces échappées vers l'arrière-pays de l'intemporel et du hors sujet. Sur les pavés de Novy Svet, le pas tressaute au rythme d'un ländler ébouriffé, où viennent se loger des éclats de végétation. On décolle, on se dissout, on tend à disparaître.

  • La saveur du monde

    Gil Jouanard

    • Phebus
    • 24 September 2004

    Où Jouanard retrouve le genre le mieux accordé à son tempérament de solitaire partageux : la promenade humoresque.
    Occasion de rendre visite à quelques « amis » qui l'ont aidés à vivre : des géographes et des historiens émus par le bel entêtement des hommes (Reclus, Roupnel, Michelet), des naturalistes (Buffon, Fabre), des philosophes même (pourvu qu'ils aient le goût des choses et Bachelard au premier rang), des imagiers-poètes (Claude, Chardin), des marcheurs dans la foulée de Jean-Jacques, et des poètes bien sûr, que ce soit en vers ou en prose (Rilke, Gracq), mais surtout de ces marginaux de l'écrit, Stifter et Powys, Follain et Dhôtel, Reverdy et Cingria, Thomas et Réda qui sont devenus ce qu'ils sont en faisant confiance aux mauvais chemins. Sans oublier Schubert le frère de toujours.
    Sans oublier, non plus, quelques paysages qui savent eux-mêmes faire acte d'amitié : le Ventoux cher à Pétrarque et à Char, le vieil Aubrac tout bosselé, le causse Méjean et la raide vallée de la Jonte, le Paris d'Henri Calet et des rauques chansons de Damia.
    On l'aura compris, la randonnée où nous entraîne l'ami Jouanard est surtout prétexte à d'aimables haltes où l'on a plaisir à retrouver une sorte de douceur perdue, à reprendre souffle et courage. On voudrait presque dire : à reprendre vie tant l'oxygène que l'on respire dans ces pages semble nous débarrasser, quasi par enchantement, des miasmes qui ternissent le triste ordinaire de nos saisons. Et ce, presque toujours, pour goûter avec lui à des textes rarement lus, nous attarder auprès d'auteurs qu'on ne trouve plus guère sur les tables des libraires et dont soudain on a envie de tout lire. En nous persuadant que l'heure est peut-être enfin venue, pour nous aussi, d'habiter poétiquement ce monde.

  • " ...
    C'était le clair obscur d'une image mentale, déconnectée de toute certitude et de tout cliché, hors du temps, antéhistorique, un univers à la fois crépusculaire et matinal, entre chien et loup, aube de fin du monde et fantasme d'un ailleurs somptueux, couloir sans fin d'une chambre d'Osiris, dont on ne ressort qu'environné de nouveauté, dans un autre monde... "

  • Du temps où vivait Chardin, l'art de la peinture était soumis aux lois d'une curieuse hiérarchie, qui comportait de supposés « grands genres » (scènes à caractère religieux ou historiques, portraits de « grands personnages »...). Le sujet l'emportait donc de loin sur le talent que pouvait avoir le peintre à traduire ou à transfigurer le réel.

    C'est l'un des plus petits genres que choisit ce fils d'artisan ébéniste. Il se trouve que ce genre « mineur » était tout entier consacré à la figuration fidèle de la réalité du monde visible, dont les objets statiques sont les plus sûrs jalons. Formes, volumes, couleurs, consistances et textures s'y confrontaient sans prétention ni ambition symbolique ou métaphysique à la lumière, bien souvent produite par une bougie absente du tableau.

    Ce « parti pris des choses », loin des allégories, des évocations bibliques et mythologiques ou des récits de batailles, loin de ces galeries de portraits où venaient parader les altesses, nous est devenu un inépuisable gisement de rêverie (celle qu'exaltèrent avec la fausse modestie qui caractérise leur génie un Reverdy, un Ponge ou un Follain).

    Gil Jouanard se place dans la situation qu'avait adoptée Jean Siméon Chardin pour considérer et portraiturer les choses dont sa cuisine et sa salle à manger, plus rarement son salon, avaient fait leurs intimes familiers. Et son modèle, c'est Chardin lui-même, Chardin face à son motif. Chardin confronté aux transparences, aux reflets, aux matières dont étaient faites, et dont sont faites, ces « natures silencieuses ».

    Il scrute à son tour la nature silencieuse du peintre, en adepte consciencieux de l'effet Ripolin.

  • Les roses blanches

    Gil Jouanard

    • Phebus
    • 25 August 2016

    Que l'héroïne de ce roman vrai, nommée Marie, ait été désignée Juliette dès sa plus tendre enfance, n'est que de peu d'importance pour la suite du récit. Le fait témoigne néanmoins de l'étrangeté des moeurs de la région archaïque de sa naissance : le Gévaudan du début du xxe siècle, un des endroits les plus reculés de la galaxie européenne. Cela n'empêchera pas celle qui fut bergère à huit ans de s'inviter une décennie plus tard à la fête du Front Populaire. Puis, au fil de ses mariages, à l'idyllique Far East Américain et à l'Allemagne profonde de l'après-guerre. Une existence singulière, picaresque et pathétique, constituée d'à-pic vertigineux et plus souvent de bas que de hauts. Ou comment la rage de vivre de Juliette lui ouvrit toutes les portes, sauf la seule qui sauve, celle qui mène à soi-même.

  • Si vous êtes, ainsi que je le souhaite car on aime pouvoir choisir ses interlocuteurs, de ceux que l'écoute de tel ou tel lied ou mouvement de trio ou de quatuor de Schubert, ou encore de tel autre d'une suite de Marin Marais, peut conduire au bord des larmes, et même l'y faire choir dans un vertige d'émotion, alors, vous êtes le bienvenu, ou la bienvenue, au terme de ces lignes qui sont, sur la neige du causse hivernal autant de traces d'une fuite éperdue vers l'ailleurs absolu, qui est aussi le plus intime et le plus familier de chacun de nous, en sous-oeuvre.
    Cela signifie aussi, et c'est en fait ce que je voulais dire, que vous êtes digne de ce pays aux mille paysages, de ce rocher tourmenté où se lit encore l'effort que fit autrefois la terre pour se donner une contenance qui fût à la fois distante et conviviale. Rude contradiction. Celle qu'assume sans ostentation la Lozère, terre d'introversion communicative, de mélancolie enjouée.

  • " Il n'y a pas plus de culture populaire que de culture élitaire : il y a des oeuvres qui exhaussent, élèvent, transcendent, embellissent, d'autres qui diminuent, rabaissent, avilissent... Le comble du malentendu, ou de la lâcheté ambiante, c'est que nombre de moyens de communication et de divulgation ont fait avec cynisme le choix de promouvoir à outrance le populisme culturel [...] Le livre, quand il se tient dans l'espace spécifique de sa vocation intrinsèque, est encore cet objet de sens et de pressentiment qui véhicule le meilleur de ce que l'humanité a à se proposer à elle-même."

  • Sur commande
  • Notion abstraite, sujette même à caution, en tout cas éminemment variable d'un individu à l'autre, le temps s'éternise parfois en un instant et le plus souvent se dissout dans une morne intemporalité, qui est principalement de l'inexistant ou, si l'on préfère, de la non-existence.
    Mais, quand nous existons vraiment, un simple souffle ou, mieux encore, un clin d'oeil, un imperceptible cillement, peut englober l'espace d'une vie entière.
    Collecteur maniaque d'instants et de circonstances, Gil Jouanard est à la fois sédentaire contemplatif et nomade invétéré, ce qui ne semblera paradoxal qu'à ceux qui n'ont pas bien retenu la leçon que se récite l'animal humain depuis le jour où il se mit en route et, du même coup, à chercher partout le paradis perdu de la savane originelle. Ainsi qu'il l'a écrit lui-même, et dans la fidélité à ces précurseurs, il aura été un nomade casanier.
    Il accumule des pierres blanches, non pas pour retrouver le chemin du foyer perdu, mais pour avancer en zigzag vers celui qui reste à gagner, soit : à trouver, et à reconnaître.
    Bref, il va, il vient, il regarde, il écoute et. il note. Il a fait du collectage de n'importe quoi un genre littéraire pour interlocuteurs curieux ou avisés, pour implicites et muets correspondants. Et il salue courtoisement et chaleureusement quiconque le s'avisera de le lire avec ce même soin désinvolte, en souhaitant l'y voir prendre, par ricochet, un plaisir identique à celui qu'il manifeste ici, mot à mot.

empty