La Decouverte

  • La Yougoslavie implosait. Les zapatistes prenaient les armes au Chiapas. Au Rwanda on exterminait en masse. Partout les bulles spéculatives enflaient. La techno et l'ecstasy multipliaient les nuits blanches. La France était reine du football. De grandes grèves réveillaient le mouvement social, et les idéo logues qui croyaient avoir vaincu le communisme commençaient à déchanter, pendant qu'Internet balbutiait et qu'un président américain jouait son poste sur une gâterie.
    Autre temps, si récent pourtant, que celui où prit naissance notre présent. Car dans l'intervalle entre la chute d'un mur, à Berlin, et l'écroulement de deux tours, à New York, le monde a basculé, avec les certitudes qui le portaient : celles de la fin (de l'Histoire, du social, de la guerre...), vite corrigées par le retour de l'événement, et celles du bonheur néolibéral sans alternative, que les faits comme les nouveaux résistants s'appliquèrent à démonter.
    L'ambition de ce livre est d'offrir la première histoire générale, plurielle et engagée de la dernière décennie du XXe siècle : l'ère de la « fin de l'Histoire » avait besoin de son manuel d'histoire, pour y voir s'entrecroiser culture et politique, pop et peuple(s), régressions brutales et nouvelles zones autonomes temporaires - et pouvoir passer, peut-être, de la fin de tout au début de quelque chose.

  • Baudrillard inspirant la science-fiction, Deleuze et Guattari les pionniers de l'Internet, Foucault les luttes communautaires et Derrida toute la théorie littéraire : après avoir croisé à New York la contre-culture des années 1970, les oeuvres des philosophes français de l'après-structuralisme sont entrées dans les départements de littérature de l'université américaine, où elles ont bouleversé tout le champ intellectuel. Réinterprétées, réappropriées au service des combats identitaires de la fin de siècle américaine, elles ont fourni le socle théorique sur lequel ont pu s'épanouir, contre la régression des années Reagan, les Cultural Studies, les Gender Studies et les études multiculturelles.
    C'est l'histoire, mal connue, du succès de cette étrange « théorie française » - la déconstruction, le biopouvoir, les micropolitiques ou la simulation - que François Cusset retrace ici. Il restitue l'atmosphère particulière des années 1970 et raconte la formidable aventure américaine, et bientôt mondiale, d'intellectuels français marginalisés dans l'Hexagone. Car le plus surprenant est que, pendant que l'Amérique les célébrait, la France s'empressait d'inhumer ces dangereux échevelés de la « pensée 68 » pour louer à nouveau l'humanisme citoyen et son vieil universalisme abstrait. Au-delà, ce livre brosse un portrait passionnant des mutations de l'espace intellectuel, culturel et politique américain des dernières décennies.

  • Le monde est déchaîné. La violence n'y a pas reculé, comme le pensent certains. Elle a changé de formes, et de logique, moins visible, plus constante : on est passé de l'esclavage au burn-out, des déportations à l'errance chronique, du tabassage entre collégiens à leur humiliation sur les réseaux sociaux, du pillage des colonies aux lois expropriant les plus pauvres... L'oppression sexuelle et la destruction écologique, elles, se sont aggravées.
    Plutôt qu'enrayée, la violence a été prohibée, d'un côté, pour « pacifier » policièrement les sociétés, et systématisée de l'autre, à même nos subjectivités et nos institutions : par la logique comptable, sa dynamique sacrificielle, par la guerre normalisée, la rivalité générale et, de plus en plus, les nouvelles images. Si bien qu'on est à la fois hypersensibles à la violence interpersonnelle et indifférents à la violence de masse. Dans le désastre néolibéral, le mensonge de l'abondance et la stimulation de nos forces de vie ont fait de nous des sauvages d'un genre neuf, frustrés et à cran, et non les citoyens affables que la « civilisation » voulait former. Pour sortir de ce circuit infernal, et de l'impuissance collective, de nouvelles luttes d'émancipation, encore minoritaires, détournent ces flux mortifères d'énergie sociale. Mais d'autres les convertissent en haines identitaires et en replis patriotes. Qui l'emportera ? De quel côté échappera toute la violence rentrée du monde ?

  • Les années 1980 évoquent quelques images rutilantes : les années fric et l'entrepreneur héros, les années strass et leurs stars kitsch, Le Pen et " Touche pas à mon pote ! ", Jack Lang et la fête de la musique, Jacques Séguéla et sa " génération Mitterrand ", Bernard Tapie et les Restos du coeur, le Minitel et les pin's, le cynisme des ex-gauchistes parvenus au pouvoir et la bien pensante charity-business... Que reste-t-il de cette décennie, qui est d'abord celle de l'affaiblissement général et d'un grand renoncement ? Pourquoi apparaît-elle à ceux qui l'ont vécue comme un cauchemar intellectuel et politique ? dans quelle mesure les années 1980 permettent-elles de comprendre la France d'aujourd'hui ? François Cusset montre que cette décennie digne avant tout la disparition de tout sens critique : des " experts " se mettent à professer le marché comme fin de la politique, des " intellectuels " médiatiques discourent en choeur sur la fin des idéologies et délivrent des sermons simplistes sur le " mal " et le " sens de la vie ". On a vu ainsi triompher une idéologie réactionnaire d'un genre nouveau. La télévision, devenue le coeur de l'espace public, a commencé à diffuser le bavardage publicitaire qui lui tient lieu de vision du monde. Derrière le basculement des années 1980, et tout ce qu'elles nous ont légué, on trouve des intellectuels d'Etats et des idéologues télévisuels, quelques moralistes de plume et sociologues de la pub. C'est sous ces crânes, dans ces écrits, au fil de ces discours aux sources variées, des tubes aux essais, des romans aux slogans, que François Cusset est parti traquer la vérité de cette décennie terrible. Mais il montre aussi comment la pensée critique a continué son travail souterrain, pour ouvrir, au milieu des années 1990, de nouvelles perspectives intellectuelles et politiques.

  • Élaboré à l'occasion de la grande exposition du Centre Pompidou-Metz (« 1984-1999, La Décennie », inaugurée le 24 mai), ce livre collectif est une histoire politique et culturelle, première du genre, de la dernière décennie du XXe siècle et qui exigeait donc d'avoir son manuel d'histoire, résolument critique, engagé et transdisciplinaire. Si le cadre reste mondial, avec une perspective internationale, les exemples les plus détaillés seront tirés du cas français, conçu ici comme emblématique.

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