• « L'enracinement, l'appartenance à un territoire étaient, en fait, des notions qui m'étaient étrangères. Je ne me sentais ni d'un lieu, ni d'un autre. Je vivais, mais pas encore en pleine acceptation, un sentiment d'extraterritorialité. Le goût de faire renaître, par l'évocation, un monde qui n'était plus, me conduisit à ce véritable lieu de mes origines familiales, cette Atlantide engloutie. » Dans un émouvant périple entre histoire et mémoire, Florence Heymann a retrouvé des archives inédites et recueilli de nombreux témoignages sur la vie juive à Czernowitz, avant la destruction. Cette ville de Bucovine, en Roumanie, faisait partie de ces terres des confins longtemps disputées par les pays voisins, où la diversité des langues et des populations était à la fois source de conflit et ferment de culture. De l'extraordinaire opulence du train de vie des grands rabbis à la promiscuité des quartiers misérables, de la tradition la plus stricte à la modernité la plus éclairée, des mots du quotidien à la langue des poètes, c'est une ville-monde engloutie qui s'anime et s'incarne ici, à travers une galerie de personnages aussi attachants que divers. Et lorsque Florence Heymann quitte cette Czernowitz d'hier pour visiter celle d'aujourd'hui, en quête de traces, c'est finalement surtout à un voyage intérieur qu'elle nous convie.

  • On les appelle les « sortants », ces hommes et ces femmes issus des milieux utra-orthodoxes israéliens qui, un jour, décident de se fondre dans la vie laïque. Ce choix douloureux, coupure brutale avec leur famille, les plonge dans un univers inconnu, souvent sans ressources, privés d'éducation autre que religieuse. Là d'où ils viennent, la vie est réglée de façon précise et immuable, soumise à une loi implacable mais rassurante. Là où ils vont, ils sont seuls face à eux-mêmes.
    Ce sont ces cheminements chaotiques d'un monde à l'autre que Florence Heymann restitue à travers une enquête de terrain attentive et sensible. L'auteur se met elle-même en scène, bénévole dans une association d'aide aux sortants, à Jérusalem. Elle dresse des portraits hauts en couleurs et attachants : des dissidents, des "apostats sortis du placard", des suicidaires, des marginaux, des "kippas roses", des voyous - autant de déserteurs réclamant simplement le droit de choisir leur vie. Leurs récits nous donnent un aperçu du monde religieux, ultra fermé, ritualisé, dans lequel même le sexe et le téléphone sont estampillés cashers. Certaines sorties du "ghetto" sont réussies, d'autres tragiques. Elles sont toujours un voyage fascinant dans lequel l'apprentissage de la liberté s'avère semé d'embûches, de doutes et de questions.

  • De mars à octobre 1923, un jeune Autrichien sillonne le Moyen-Orient et rédige
    des carnets dont il envoie les bonnes feuilles en Europe, en tant que correspondant de la Frankfurter Zeitung. La Palestine, alors sous mandat britannique une année après la Déclaration Balfour, qui entérine la création d'un foyer national juif en terre arabe, se laisse docilement découvrir à un voyageur dont le sens critique est aiguisé par une curiosité inlassable. De Jérusalem à Malte, en train, en voiture,
    ou à pied, Leopold Weiss traverse la région de part en part, croisant sur son chemin des silhouettes dont la diversité ethnique le fascine et des interlocuteurs qu'il interroge sur leur vision de l'avenir.

    De ses rencontres, Leopold Weiss rapporte des impressions, visuelles et sensuelles, mais également des analyses politiques qu'il couche sur le papier,
    et c'est par cette manière d'appréhender événements, choses et gens que son
    « carnet de voyage », rédigé au début du siècle dernier, garde une actualité fraîche. Enjeu stratégique pour l'Europe, le Moyen-Orient d'alors n'est ni moins énigmatique ni moins turbulent qu'il l'est aujourd'hui. Weiss critique l'entreprise sioniste, tenue pour source permanente de conflits, et s'enthousiasme pour le mouvement national arabe naissant.

    Il poursuivra son parcours insolite qui le conduira, sous le nom de Muhammad Asad, à participer à la création du Pakistan, comme l'indique Florence Heymann dans sa précieuse introduction.

    Le lecteur, pris par la lecture de ces carnets qui constituent un témoignage à la fois historique et visionnaire, appréciera tout autant leur forme littéraire savoureuse que l'acuité de leur intelligence.

  • Leopold Weiss est né en 1900, à Lemberg, ville des confins orientaux de l'empire austro-hongrois, dans une famille héritière d'une longue tradition juive, mais déjà assimilée. Adolescent à Vienne et jeune homme à Berlin, assistant du cinéaste Murnau, puis journaliste à la célèbre Frankfurter Zeitung, fréquentant la Bohème et les cafés, il décide de se convertir à l'islam et devient, à 26 ans, Muhammad Asad. Il passe ensuite de longues années au Moyen-Orient, dont il partage les crises et les tourments. Surpris par la Deuxième Guerre mondiale dans les Indes britanniques, il se retrouve interné comme ennemi autrichien dans la région de Bombay. C'est de là qu'il participera à l'aventure de la fondation du Pakistan, pays dont il sera idéologue, ministre et représentant aux Nations Unies.
    L'homme et sa quête initiatique sont fascinants. Avec intelligence et passion, Florence Heymann nous raconte une vie hors du commun qui croise toutes les épreuves du XXe siècle et ses événements majeurs. Cette passionnante biographie soulève aussi bien des questions posées aujourd'hui tant au Proche-Orient que dans les rapports entre islam et Occident.

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