Robert Laffont

  • Après le sacrifice de sa fille, une mère fomente la mise à mort de l'assassin. Enragée, elle crie sa joie de venger son enfant. Puis son fils est enlevé et passe des années en exil où, dans un douloureux monologue intérieur, il revit le meurtre de sa soeur. Au foyer, il ne reste qu'une fille, obsédée jusqu'à la folie par la place démesurée qu'occupent les disparus dans le coeur de leur mère.
    Clytemnestre, Oreste, Électre. Ils mêlent leurs voix en un choeur tragique pour raconter ce drame : l'assassinat d'Iphigénie par son père en échange d'une victoire à la guerre.
    Dans des paysages sauvages qui rappellent les contrées isolées d'Irlande, Colm Tóibín donne aux héros et aux héroïnes du mythe grec une humanité bouleversante, inattendue, qui nous hante longtemps.

  • Enniscorthy, sud-est de l'Irlande, années 1950. Comme de nombreux jeunes de sa génération, Eilis Lacey, diplôme de comptabilité en poche, ne parvient pas à trouver du travail. Par l'entremise d'un prêtre, sa soeur Rose obtient pour elle un emploi aux États-Unis. En poussant sa jeune soeur à partir, Rose se sacrifie : elle sera seule désormais pour s'occuper de leur mère veuve et aura peu de chance de se marier. Terrorisée à l'idée de quitter le cocon familial, mais contrainte de se plier à la décision de Rose, Eilis quitte l'Irlande. À Brooklyn, elle loue une chambre dans une pension de famille irlandaise et commence son existence américaine sous la surveillance insistante de la logeuse et des autres locataires.
    Au début, le mal du pays la submerge, la laissant triste et solitaire. Puis, peu à peu, elle s'attache à la nouveauté de son existence. À son travail de vendeuse dans un grand magasin où les premières clientes noires font une apparition timide qui scandalise les âmes bien-pensantes - sauf Eilis, qui, dans sa petite ville d'origine, n'a jamais connu le racisme. Au bal du vendredi à la paroisse du quartier. Aux cours du soir grâce auxquels elle se perfectionne en comptabilité. Dans ce rythme entre monotonie rassurante et nouveautés excitantes, Eilis trouve une sorte de liberté assez proche du bonheur. Et quand Tony, un Italien tendre, sérieux et très amoureux, entre dans sa vie, elle est convaincue que son avenir est tout tracé : elle deviendra américaine. Mais un drame familial l'oblige à retraverser l'Atlantique pour un séjour de quelques semaines en Irlande. Au pays, Eilis est devenue une femme à la mode, désirable, parée du charme des exilées. Brooklyn, Tony, la vie américaine se voilent de l'irréalité des rêves. Un nouvel avenir l'attend dans la bourgade de son enfance : un homme prêt à l'épouser, un travail. Deux pays, deux emplois, deux amours. Les possibilités inconciliables déferlent sur Eilis, lui infligeant cette petite mort que suppose l'impératif des choix.

  • Irlande, fin des années 1960. Nora, qui élève seule ses quatre enfants depuis la mort de son mari, tente de refaire sa vie sous l'oeil critique des habitants de la petite ville où elle vit depuis toujours. Opiniâtre et indocile, elle s'affranchit peu à peu des cancans et s'autorise de menues libertés : prendre des cours de chant, s'acheter une chaîne stéréo. La profondeur des émotions que soulève en elle la musique s'accorde au réveil de sa sensibilité et de sa personnalité.
    Le récit de la renaissance de Nora dans une société irlandaise en pleine mutation est magistralement servi par une prose musicale, délicate et nuancée : « Ce sont les phrases renfermant de l'émotion qui m'intéressent, dit Colm Tóibín. À travers le rythme, il faut contenir l'émotion, la relâcher, la contenir, la relâcher. » Et derrière le portrait de Nora, c'est la vérité de sa mère qu'il tente d'atteindre. Il lui a fallu plus d'une décennie pour terminer ce livre, trop intimidant, trop personnel.

    « Aujourd'hui, peu de romanciers ont le courage, comme Tóibín, de montrer la vie telle qu'elle est plutôt que comme la voudrait l'art, et ce en nous émouvant profondément. » John Banville

  • Mon fils s'était laissé capturer. Au cours des heures que j'ai passées dans cette maison avec ses disciples, j'ai bien vu que, pour eux, c'était dans l'ordre des choses. Son arrestation faisait partie des étapes nécessaires de la grande délivrance qui surviendrait dans le monde. J'ai failli leur demander si cette délivrance signifiait qu'il ne serait pas crucifié, mais libéré au contraire. Je me suis ravisée. Tous ces gens ne parlaient que par énigmes, et j'ai compris qu'aucune de mes questions ne recevrait de réponse claire. J'étais revenue dans le monde des idiots, des bègues, des contorsionnés et des malcontents.

    Ils sont deux à la surveiller, à l'interroger pour lui faire dire ce qu'elle n'a pas vu. Ils dressent de son fils un portrait dans lequel elle ne le reconnaît pas, et veulent bâtir autour de sa crucifixion une légende qu'elle refuse. Seule, elle tente de s'opposer au mythe que les anciens compagnons de son fils sont en train de forger.
    " Tóibín est un écrivain merveilleux : sa prose, lyrique et émouvante, est un vrai miracle. "The Observer

  • La mémoire est un piège cruel, une machine à fabriquer de la fiction. Les personnages de ces neuf nouvelles sont saisis dans ce moment " entre deux " où la réalité déchire le tissu des souvenirs. Et la réalité, c'est cela : sans tapage et sans violence, ils ont été bannis du cercle des relations familiales, mis à l'écart de leur propre histoire ; leurs traces ont été gommées ou distordues, leur identité lissée. Sans doute parce qu'ils étaient un peu différents, légèrement rebelles aux bonnes moeurs et aux hypocrisies locales, sensuels et amoureux, prêts à se donner.
    Pour ceux qu'ils ont connu dans leur enfance ou qu'ils ont aimé avant de quitter leur pays et d'y revenir, ils sont devenus des fantômes de plus en plus transparents, de plus en plus inexistants. Pourtant, de se voir ainsi proscrits sans pouvoir se défendre, ni Malik, ni Lady Gregory, ni Frances ne souffrent. Au contraire. Tout à coup, c'est comme s'ils braquaient un projecteur sur les incohérences de leurs espoirs et les mensonges de leurs souvenirs. Malik, le jeune Pakistanais exilé à Londres, peut enfin librement aimer un homme ; Frances, l'Irlandaise devenue américaine, se réconcilie avec une des plus belles pages de sa vie amoureuse ; Carme, reniée par ses parents franquistes à cause de ses convictions communistes, sauve de la destruction la vieille demeure familiale où règne encore l'absolue liberté de sa grand-mère... Les neuf protagonistes de ces nouvelles reprennent voluptueusement possession de leur profonde singularité : ils sont seuls, peut-être, mais ils sont désormais pleinement eux-mêmes. Débarrassés d'une famille qui les nie, de vieilles amours mortes depuis longtemps et qu'ils ont voulu garder vivantes, libérés des entraves d'émotions rancies, ils se mettent en marche vers leur avenir.

  • Le maitre

    Colm Tóibín

    Le roman s'attache à cinq années de l'existence du romancier Henry James, de 1895 à 1899. Il commence par l'un des événements les plus douloureux de l'existence de James : l'échec retentissant de sa pièce de théâtre, Guy Domville, à Londres en janvier 1895. Lors de la première, les applaudissements des amis de James sont noyés sous les sifflements du public. Dans un théâtre voisin, en revanche, la nouvelle pièce d'Oscar Wilde fait un triomphe. Après ce fiasco, James décide de retourner au roman, mais d'abord il accepte les invitations de quelques-uns de ses amis de la noblesse installés en Irlande, espérant ainsi échapper aux échos de son échec londonien - cette visite permet à Colm Tóibín de s'attarder avec ironie sur les abus de l'occupation anglaise, sujet qui lui tient davantage à coeur qu'à James, peu préoccupé par ses lointaines origines irlandaises.
    Les quatre années suivantes traitent chacune d'un événement qui ravive la mémoire de James et le contraint à se rappeler quelque incident de son passé : l'épouvantable procès intenté à Oscar Wilde et qui rappelle à James ses propres incertitudes sexuelles ; la mort de sa soeur Alice, esprit caustique ; l'achat d'une maison dans la campagne anglaise où James se voit contraint de renvoyer un couple de serviteurs ; le suicide de son amie de coeur ; un voyage en Italie où il tombe amoureux du sculpteur Henrik Andersen. Enfin, pour conclure, la visite de son frère aîné, le philosophe Williams James, avec lequel James se réconcilie après un long éloignement. Durant ces cinq années, James écrit, entre autres, Ce que savait Maisie, Le Tour d'écrou et Les Ambassadeurs. Tóibín, en un constant mouvement d'oscillation, embrasse à la fois l'intimité de son héros et les instants décisifs qui l'ont amené à créer les situations et les personnages de ses romans - tous inspirés de sa vie privée.

    Cependant, plus qu'une brillante biographie, Le Maître est l'interrogation passionnée et effrayée d'un artiste face au talent d'un pair. Pour Colm Tóibín, l'apparente froideur de Henry James, le vide émotionnel de son existence tout entière vouée à l'art, pose une question vertigineuse. Pour être un tel génie littéraire, Henry James devait-il nier sa sexualité, refuser tout engagement amoureux, censurer ses émotions, en bref, passer à côté de la vie ? Peut-on penser, comme Henry James, qu'il y a dans l'art quelque chose que jamais une émotion réelle ne saurait atteindre ? Tel est le sujet réel du roman, par-delà l'exploration de l'intimité de Henry James : la place de l'art dans la vie d'un artiste.

  • Après Le Maître (Prix du meilleur livre étranger 2005), Colm Tóibín s'impose une fois de plus comme l'une des figures majeures de la littérature anglo-saxonne.
    En exhumant de vieux 33-tours, un fils oblige sa mère à se remémorer un passé qu'elle préfère oublier ; dans un pub irlandais, un fils revoit sa mère qui l'a abandonné dix-neuf ans auparavant ; une mère attend la visite de son fils, prêtre accusé de pédophilie...
    Les neuf histoires qui composent L'Épaisseur des âmes s attachent à décrire cette relation élémentaire et si singulière entre les mères et leurs fils. Dans ces neuf face-à-face d'une subtilité rare, chacun se livre une bataille cernée de silences et de non-dits, qui modifie fondamentalement leur perception de la vérité. Ces mères et ces fils se sont caché leur vérité intime. Alcoolisme, remords, homosexualité les ont enfermés dans des silences qu'ils ne savent plus rompre... et, alors qu'éclatent la douleur ou la colère, ils passent à côté l'un de l'autre. Un thème commun pour des nouvelles à la portée universelle.
    Comme dans Le Maître, le thème central est l'obsession de la dissimulation et l'incommunicabilité entre les êtres. Dans un style délicat au rythme envoûtant, Tóibín explore comme personne l'épaisseur des âmes.

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