• Être « le pays des Lumières » est l'un des grands thèmes nourrissant l'autosatisfaction française. Mais la révérence obligée n'a-t-elle pas édulcoré le message de ces Lumières et gommé la force polémique qui anime leur oeuvre, de Montesquieu à Voltaire, d'Helvétius à Diderot ? Dans ce livre, Bertrand Binoche montre combien ces auteurs aujourd'hui vénérés furent tout sauf consensuels en leur temps - au point de passer pour certains quelque temps en prison. Il éclaire les luttes, souvent violentes, qu'ils ont menées contre ce qu'ils nomment les « préjugés », contre la superstition qui nourrit « l'idolâtrie et le despotisme », contre l'esclavage - et l'on est esclave de ses préjugés comme de ses tyrans.

    Les Lumières, « effervescence générale des esprits » disait d'Alembert. « On n'y trouve certes pas une philosophie en bonne et due forme, mais l'infatigable agitation d'intelligences se mouvant en tous sens avec audace et agilité », écrit Binoche. « Qu'est-ce donc que les Lumières ? Une nouvelle appréhension de l'activité philosophique tout entière ordonnée à détruire collectivement le «préjugé» et contrainte de ce fait à s'inventer de nouveaux modes d'existence. Il y en eut beaucoup. C'est pourquoi l'on dit les Lumières. Et ce pluriel est une merveille.

  • Le présent volume conjoint deux grands soucis, en droit distincts. Le premier est méthodologique. Il vise à élaborer ce qui n'existe ni en France ni ailleurs, à savoir une histoire comparée des philosophies. Par là, il faut entendre une histoire qui brouille les partages universitaires et reconstruit ses objets propres par les voies expérimentales auxquelles les vrais historiens
    (des institutions, des religions, etc.) sont accoutumés depuis longtemps. C'est alors l'activité philosophique elle-même qui apparaît autrement, dans la singularité de pratiques nationales qui l'effectuent toujours dans une conjoncture donnée. L'Europe spirituelle n'existe pas.
    La seconde préoccupation ordonnant ces analyses est anthropologique. Elle se présente comme une histoire polémique des historicités observables de Vico à aujourd'hui, où l'Événement est devenu la pierre philosophale. On y comprend mieux comment les hommes, pour simplement vivre, doivent s'installer dans un temps donné. Ils y nouent présent, passé et futur selon des modalités indéfiniment variables, mais toujours illusoires ainsi se définit chaque époque. L'Histoire universelle n'existe pas. Dans ces pages, il n'existe donc que des philosophies comme il n'existe que des historicités. On n'y proclame pas la mort de Dieu : soyons plutôt polythéistes !

  • À force d'écarter tous les faits, la genèse hypothétique de la société civile en arrive à se retirer tout point d'appui ; mais, de son côté, l'histoire empirique, à force de s'en tenir auxdits faits, dépouillés de toute connexion rationnelle, en arrive au pyrrhonisme : c'est pourquoi la scission genèse/histoire s'avère intenable. Dès lors, le problème devient celui de l'injection du sens dans les faits : ce qu'on appelle couramment, et obscurément, les « philosophies de l'histoire ». Le tableau historique français, l'histoire naturelle écossaise de l'humanité et la théodicée allemande de l'histoire constituent, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, trois tentatives majeures visant à résoudre ce problème. Mais toutes trois s'élaborent en fonction de circonstances spécifiques de sorte qu'il ne s'agit ni du même sens ni des mêmes faits, encore moins de la même articulation entre sens et faits. Le présent travail a pour objet la comparaison systématique et minutieuse de ces trois entreprises dont les solutions se révèlent, à leur tour, aporétiques ce qui ne signifie pas stériles. En régressant à de telles sources, on ne découvre pas seulement à quel point les catégories de « philosophie de l'histoire » et d'« historicisme », telles qu'elles sont manipulées aujourd'hui, sont des leurres. On peut aussi éclairer notre étrange impuissance à penser le futur, c'est-à-dire à élaborer un horizon d'expectative cohérent (quand bien même illusoire) sur lequel appuyer la maîtrise du présent.

  • La question centrale qui anime cet ouvrage est celle de savoir comment et en quels sens on a pu en arriver à concevoir l'homme comme un être dont la nature paradoxale aurait été de n'en point avoir, de telle sorte que les méthodes et les techniques, loin de se réduire à de simples instruments dont il disposerait à son gré, l'affecteraient en son essence même.
    Ce problème est ici étudié à travers les avatars surprenants, mais au plus haut point significatifs à cet égard, du terme de « perfectibilité », auquel curieusement aucune étude globale n'a jamais été encore consacrée.

  • L'opinion publique existe-t-elle vraiment? Ou s'agit-il d'une simple illusion, héritée des Lumières? Le propos de Bertrand Binoche est plus nuancé. L'opinion - la doxa longtemps méprisée par les philosophes - devient publique à mesure que la religion devient privée. Au départ de cette hypothèse, il y a le constat d'une coïncidence historique: vers 1750, en même temps que l'opinion publique reçoit sa signification moderne, et ainsi une nouvelle dignité, l'idée de tolérance prend son plus bel essor. Afin de comprendre ce qu'est l'opinion publique, il faut donc d'abord s'interroger sur ce qu'est la tolérance, qui se trouve à l'origine de la disjonction entre la religion et le lien civil.
    L'auteur nous invite à redécouvrir l'histoire conceptuelle de la notion d'opinion publique par un retour aux sources. Parlant en philosophe, il fait ressortir une évolution parsemée de paradoxes et d'équivoques, qui apporte un nouvel éclairage à la question.

  • On se passionne aujourd'hui pour la « mise en récit » sous des formes bien distinctes : récit national, de soi, romanesque, historique... Il est ici question des récits philosophiques. Leur étude permet de montrer que le rapport des philosophes à l'histoire déborde de ce que nous appelons « philosophies de l'histoire ». Des récits, ils en écrivent beaucoup, parfois austères, souvent avec une inventivité remarquable. Croit-on donc qu'un philosophe ne raconte pas d'histoires ?

    Les philosophes nomment l'histoire. Ils l'appellent, par exemple, « perfectibilité », « philosophie de l'histoire », « civilisation », « tableau historique », « généalogie », etc.
    Or, en la nommant, ils la prennent en charge et l'écrivent à leur manière qui n'est pas toujours celle des historiens. Ainsi les philosophes racontent toutes sortes d'his- toires, autrement dit ils élaborent des récits, éventuellement fictifs et extrêmement divers, mais qui sont toujours des instruments de vérité attachés à la résolution d'un problème particulier.
    Ce sont ces historicités philosophiques que cet ouvrage prend pour objet sous la forme d'un échantillon qui s'étend de Rousseau à Foucault. Aucune théorie générale n'est ici possible, il n'existe que des cas singuliers dont l'étude retourne l'histoire contre elle-même.

  • On ne se passe pas aisément du concept, si c'en est encore un, de civilisation. Chacun convient de son importance, mais son histoire, en français au moins, reste : bien sommaire. Aussi n'était-il pas inutile d'y revenir en croisant un axe géographique (civiltà, civilisation, civilisation, Zivilisation) et un axe historique (de la barbarie selon Leibniz à l'épistémè selon Foucault). Il en ressort un paysage fort contrasté où le terme, non seulement recouvre bien des significations incompatibles - et comment pourrait-il en aller autrement ? -, mais aussi plusieurs statuts bien distincts - car un simple mot n'est pas un concept, comme un concept n'est pas un maître-mot. La " civilisation " se définit donc par ses équivoques, lesquelles résultent de ses usages, plus ou moins scrupuleux. Après avoir prédit le triomphe de la civilisation, on peut bien annoncer le choc des civilisations, mais cela ne contribue pas à y voir plus clair. Aussi, aux fracas de la prophétie, les collaborateurs réunis dans ce volume ont-ils préféré les méandres de l'analyse : moins tonitruants sans doute. mais, de détour en détour, plus riches de ce qui éclaire ces grands mots qui nous engagent toujours plus que nous ne le souhaiterions.

  • En 2004 est paru à l'Institut National d'Études Démographiques (Paris), sous l'autorité du Groupe Condorcet, un impressionnant volume intitulé Tableau historique des progrès de l'esprit humain. Projets, Esquisse, Fragments et Notes (1777-1794). Ainsi découvrait-on un énorme chantier dont la fameuse Esquisse n'était que l'une des composantes, aussi célèbre que mystérieuse pour autant qu'elle était soustraite jusqu'alors à l'entreprise globale où elle s'insérait.
    Une réévaluation d'ensemble s'imposait, qui prenne la mesure de cette formidable tentative dans les ambiguïtés de son inachèvement. Elle ne fait ici que s'engager en se demandant d'abord ce que Condorcet avait somme toute en vue, l'élaboration d'une philosophie de l'histoire spécifique, « à la française », ou une fondation des sciences sociales. Elle interroge ensuite les connotations rhétoriques, épistémologiques et théologiques du syntagme tableau historique, lequel était à l'époque d'usage fort courant. Elle se demande enfin comment ce tableau devient de fait historique quand le récit s'arrime à l'Orient. Ce ne sont là que les amorces d'une réinterprétation générale dont d'autres, éblouis à leur tour, prendront tôt ou tard le relais.

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  • Découvrez Introduction à De l'esprit des lois de Montesquieu, le livre de Bertrand Binoche. Ce dont il s'agit ici, c'est de fournir au lecteur une table d'orientation qui devrait lui permettre tout bonnement de lire L'esprit des lois, c'est-à-dire de s'y aventurer, alors même que le premier contact n'aura guère pu être que désespérant - ni plus ni moins qu'avec la Métaphysique d'Aristote ou la Critique de la raison pure. Cela n'est possible que si l'on s'engage à étudier l'entreprise dans sa totalité et comme une totalité philosophique, donc comme l'invention d'une pratique argumentative foncièrement originale qui vise à élaborer de nouveaux problèmes. Celui d'abord, théorique, d'une science expérimentale des institutions humaines. Celui ensuite, politique, d'un recensement des moyens disponibles - quels qu'ils soient - pour freiner le passage au despotisme. Identifier comparativement les contraintes qui rendent raison de telle loi ou de telles m?urs dans une conjoncture donnée, juxtaposer a contrario tout ce dont un despote ne pourra jamais s'accommoder : telle est la double tâche, au vrai bien singulière, qu'effectue Montesquieu et qu'il s'agit de comprendre transitivement, pour ce qu'elle donne à penser, hier et aujourd'hui.

  • Plutôt que de demander comment Sade légitime l'écart, on essaie ici de mettre en évidence le problème de son institution?: comment donc est-il seulement possible de concevoir une communauté dont le lien soit criminel?? À cette question, les réponses sont multiples et leur multiplicité constitue l'oeuvre elle-même comme une sorte d'expérimentation littéraire où l'on aurait bien tort de chercher une «?philosophie politique?», c'est-à-dire un discours prescrivant au Législateur comment faire pour faire cohabiter les hommes au mieux?; chez Sade, la question de l'ordre est toujours posée du point de vue de celui qui bande?! C'est alors un véritable libéralisme pervers qui se dessine?: un libéralisme destiné aux pervers et une perversion du libéralisme.

  • Cet ouvrage entend mettre en évidence la diversité des objections adressées aux droits de l'homme. Le lecteur trouvera donc dans ce volume trois sections distinctes : La traduction inédite par Jean-Pierre Cléro et Bertrand Binoche du manuscrit original (longtemps connu sous le titre Sophismes politiques) rédigé par Jeremy Bentham durant la Révolution française et s'opposant très violemment, au nom de l'utilitarisme naissant, aux Déclarations des droits de l'homme. Il est intitulé : L'absurdité sur des échasses, ou la boîte de Pandore ouverte, ou la Déclaration française des droits en préambule de la Constitution de 1791 soumise à la critique et à l'exposition - Avec une esquisse comparative de ce qui a été fait sur le même sujet dans la Constitution de 1795, et un échantillon du citoyen Sieyès. Une étude, par Bertrand Binoche, des critiques des droits de l'homme dans un corpus allant d'Edmund Burke à Karl Marx, soit de la Contre-Révolution aux prémisses de la Révolution de " l'homme générique ", qui montre la très grande équivocité politique du refus des droits de l'homme dans la première moitié du XIXe siècle. Enfin, deux échos actuels de ces polémiques : Michel Troper ce politique se penche sur l'intégration positiviste des droits de l'homme, et Etienne Balibar, sur la critique des droits sociaux.

  • Qu'est-ce que l'opinion publique et comment s'est-elle formée dans nos sociétés européennes modernes ? Le premier axe de réflexion, historique, interroge le rôle de la police de la monarchie dans le contrôle, ou non, des discours et des informations, à travers les mesures concernant l'imprimerie. En outre, il donne à voir les différents visages de « l'opinion publique ». Le deuxième axe plus « philosophique » consiste à définir le sens même de « l'opinion publique » et la fonction qu'elle doit jouer (ou non) dans le but d'assurer la cohésion sociale.
    La Révolution donne au problème une intensité toute particulière.

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