• Centre´ sur l'AACM de Chicago, association au sein de laquelle est notamment ne´ l'Art Ensemble of Chicago, l'ouvrage d'Alexandre Pierrepont n'a cependant rien d'une monographie. L'AACM n'est pour lui que le moment culminant d'une histoire qui est celle de la « Black Music », des musiques afro-ame´ricaines, et de ce qu'elles ont apporte´ au monde. chaos, cosmos, musique est l'exploration d'un champ qui traverse le XXe sie`cle et qui pre´sente la particularite´ d'e^tre a` la fois musical et social, politique et esthe´tique. La cre´ation y est indissociable d'une expe´rience socio-politique, de la constitution de communaute´s et de groupes qui, chacun a` leur manie`re, inventent d'autres modes d'e^tre ensemble et au monde.

    Livre d'anthropologie et d'histoire de la musique, chaos, cosmos, musique l'est en un sens original, celui d'une culture non identitaire, structurellement ouverte a` l'alte´rite´ et l'alte´ration, par principe me´tisse´e et fonde´e sur l'emprunt et la cre´olisation de ses idiomes et de ses pratiques. Alexandre Pierrepont de´ploie pour la penser les ressources de la pense´e afro-ame´ricaine et afro-caribe´enne dont il met en avant, gra^ce a` un pre´cieux chapelet de citations qui jalonne l'ouvrage, la complexite´ et la richesse.

    La forme du livre est donc hybride comme l'est son objet. Aux citations qui rythment la lecture s'ajoutent des chroniques de disques de musiciens de l'AACM qui, entre les chapitres, permettent de s'approcher au plus pre`s d'expe´riences musicales singulie`res.

    Ouvrage essentiel, tant par son objet que par l'approche qu'il met en oeuvre, chaos, cosmos, musique e´labore par touches successives une ve´ritable pense´e de l'improvisation comme pratique musicale et socio-politique dont l'enjeu ultime est de construire une relation a` l'alte´rite´ la plus radicale, celle du cosmos (rede´fini comme « chaosmos »).

  • Work songs, negro spirituals, gospel songs, blues, rythm and blues, soul, funk ou rap : succession infailliblement chronologique, quadrillage stylistique conforme de tout ce qui fait la tradition afro-américaine et donne la contexture de la plupart des musiques " populaires " apparues au xxe siècle.
    Ces expressions musicales foisonnantes ont veillé à demeurer un continuum, un champ qui soit fonction du sens que les hommes donnent diversement à ce qu'ils font. ce " champ jazzistique " est la mesure d'une diversité en dehors de laquelle il n'y a pas d'essence du jazz qui tienne. observer qu'une liberté rythmique phénoménale est le plus souvent à l'oeuvre dans ces musiques, que le traitement de tout type d'instruments renvoie à la voix humaine dans tous ses états, ne se peut comprendre sans articuler ces arts de faire à un certain rapport au monde: comment entend-on le monde, à quel domaine du possible l'accorde-t-on ? c'est que le champ jazzistique rend compte d'un univers de référence excédant la seule musique.
    La musique seule n'existe pas, elle doit faire corps avec le monde qui l'imagine et avec celui qu'elle s'imagine. d'abord surinvestie comme le dernier moyen d'expression accessible aux esclaves et à leurs descendants, aussi leur seule façon de signifier ce que l'acculturation laissait éventuellement de côté dans leurs existences, la musique s'est chargée de toutes sortes d'habiletés pour se transformer en un lieu d'origines, de mémoires et de visions - un lieu de vies où sens esthétique et sens magique seraient inséparables.
    C'est la raison pour laquelle le champ jazzistique est à la croisée de la musique sacrée et de la musique profane, de la musique moderne et de la musique traditionnelle, de la musique savante et de la musique populaire, sans jamais verser tout à fait dans aucune de ces catégories. c'est la raison aussi pour laquelle cet essai se demande, en douze points et un interlude, si ce champ ne réfléchit pas, plutôt qu'il ne reflète, l'histoire contemporaine et la réalité de la société occidentale et, par là, si cette musique, ses procédures de jeu et ses règles de construction, ne proposent pas un autre type de sociabilité.

  • C'est en 1965 que certains musiciens afro-américains de Chicago décidèrent de mutualiser leurs efforts, sur tous les plans, d'approfondir les rapports coopératifs caractéristiques de leurs pratiques socio-musicales en regard des notions [...]

empty