• L'Ancien Régime n'a pas existé. Ou du moins n'a-t-il existé qu'après coup, aux yeux des Constituants de 1790, qui n'avaient à l'esprit que les dernières vicissitudes du gouvernement.
    En réalité, la monarchie de Louis XVI avait peu à voir avec celle de Louis XII. À travers deux ou trois siècles de bouleversements, le pouvoir avait évolué d'un royaume féodal à l'administration centralisée et autoritaire du XVIIIe siècle.
    Yves-Marie Bercé évoque la nature exacte de ces gouvernements. Il dépasse le court terme de la rupture révolutionnaire et présente la France des rois, ses rites, son système de valeurs, la vie quotidienne et celle de ses institutions, dans leurs constantes évolutions.

  • Au quotidien la population roussillonnaise d'Ancien régime est plutôt respectueuse de l'ordre établi par les autorités locales ou monarchiques ainsi que des traditions ancestrales, familiales ou professionnelles. De son sommet jusqu'à sa base, la société nord catalane se fonde sur des hiérarchies acceptées par tous. Les Roussillonnais reproduisent tout au long de leur vie des attitudes et comportements marquant, consciemment ou non, leur soumission ou leur intégration d'une organisation sociale inégalitaire mais dans laquelle ils se reconnaissent. Leur participation tout au long de leur vie au fonctionnement des institutions locales, qu'elles soient politiques, professionnelles ou religieuses, leur confère un rôle actif dans la conservation et la transmission des usages légués par leurs aïeux. Ils s'intègrent ainsi parfaitement dans des processus pluriséculaires. Seuls remettent en cause ces modes de fonctionnement des comportements, généralement ponctuels et considérés comme marginaux, dont l'interprétation doit être faite avec beaucoup de précautions car, à la vérité, peu d'actions semblent animées par un rejet pur et simple de l'ordre établi, qu'il soit économique ou professionnel, social, familial, politique, administratif ou religieux. L'illégalité ou criminalité n'est pas endémique, si ce n'est pour ce qui touche à la frontière, en particulier la contrebande. Pour autant, les comportements relevant de l'indiscipline et l'irrespect des lois, des autorités politiques, des bonnes moeurs ou des préceptes religieux suscitent toujours autant d'intérêt car ils nous offrent l'opportunité de nous immerger dans la société roussillonnaise, d'en découvrir les rouages et codes sociaux, leurs éventuelles contestations ou transgressions et les processus de maintien ou rétablissement de l'ordre.

  • L'histoire de la justice et des justiciables s'est longtemps bornée aux grandes institutions : le Parlement en Languedoc, le Conseil souverain dans la province du Roussillon. Les justices inférieures (on dit secondaires et subalternes) restaient dans l'ombre, desservies par leur médiocre réputation et la conservation très inégale de leurs archives. On sait maintenant les limites de cette approche : les cours souveraines jugeaient principalement en appel, la majorité des affaires était traitée par les justices de première instance. Or, contrairement au discrédit supposé dans lesquelles elles seraient tombées, elles restaient vivantes le plus souvent, fonctionnaient mieux qu'on l'a dit. Les justiciables appréciaient ces justices de proximité, relativement rapides, peu onéreuses, où la porte restait ouverte aux accommodements entre parties adverses. Les tribunaux des vigueries de la province du Roussillon, étudiés pour la première fois grâce au classement récent de leurs archives, illustrent ce constat. Ils ne perdent rien de leur vigueur après le traité des Pyrénées, servis par des juges du cru formés à l'université de Perpignan. Là étaient portés les conflits du quotidien, depuis les altercations de voisinage jusqu'aux vols de bestiaux, aux viols, aux meurtres. Les caractères et le fonctionnement profond de la société se dévoilent à travers eux.

  • Sous le règne de Charles VIII et quelques années seulement avant sa disparition annoncée par le concordat de Bologne de 1516, la vitalité de l'élection épiscopale, par laquelle les chanoines d'une cathédrale choisissent leur évêque, est surprenante. Rituel permettant l'expression de l'autonomie des chanoines et la participation des fidèles, on comprend qu'elle présente des aspects incompatibles avec la volonté centralisatrice des pouvoirs pontifical et royal, soucieux de maîtriser la désignation de ces prélats, hommes forts de l'Église et du royaume. Ce faisceau de volontés contradictoires engendre de nombreux conflits entre plusieurs candidats, souvent portés devant la justice, et provoquant des schismes à l'échelle des diocèses. Le déroulement et l'efficacité des rituels épiscopaux, l'implication des différents acteurs de la désignation épiscopale, la prégnance toujours plus forte de la justice dans les affaires ecclésiastiques, le mode de résolution des conflits : en s'appuyant essentiellement sur des sources de la pratique canoniale et des sources judiciaires, l'auteur donne un éclairage nouveau sur ces aspects essentiels de la vie de l'Église, et dresse le tableau d'un chaos organisé qui a sans aucun doute eu sa part de responsabilité dans le déclenchement de la Réforme protestante.

  • A partir de la mise en écrit des coutumes, entamée en France depuis le milieu du XVe siècle, s'amorce une réflexion sur le champ de compétence, le contenu et les catgéories du droit coutumier, en particulier sur les droits seigneuriaux. L'enquête ici menée sur de nombreux cas surprenants, s'oriente vers la manière dont les juristes, dans leur travail d'interprétation, ont tenté de penser la féodalité et le droit féodal jusque dans ses formes rituelles, "les vaines cérémonies" dont parlait Marc Bloch. L'écriture du droit offre ainsi une grille de lecture magistrale pour rendre compte du passage de la féodalité à la modernité. Le nouveau statut de la preuve mis en place au XVIe siècle et le formalisme juridique ont leur part dans la construction de l'Etat monarchique moderne.

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