Corti

  • Battements de tambour représente à bien des égards un cas à part dans la production poétique de Walt Whitman (1819-1892). Plus connu comme l'auteur de Feuilles d'herbe (Leaves of Grass), l'oeuvrephare qu'il remania de 1855 à sa mort, Whitman publia en 1865 deux recueils de poèmes consacrés à la guerre de Sécession. C'est le second de ces deux recueils qui est traduit ici. Publié à quelques semaines d'intervalle du premier, il en intègre les pièces et trahit le souci qu'affiche le poète de réagir de façon adéquate à l'assassinat d'Abraham Lincoln, tout en exprimant un espoir de réconciliation entre les deux camps. Si la plupart devaient finir par rejoindre le corpus de Feuilles d'herbe, les poèmes du présent recueil sont présentés dans leur état initial, mêlés à des pièces de circonstance ou à des textes courts, plus contemplatifs et a priori sans rapport direct avec la guerre.
    Battements de tambour donne à voir un poète qui tente de trouver un sens au conflit fratricide national, sans jamais prendre parti. Si l'on retrouve de nombreux traits d'écriture typiquement whitmaniens, on cherchera en vain les audaces stylistiques d'un poème comme « Chant de moi-même » ou comme « Je chante le corps électrique ». Le défi, pour le traducteur, est de rendre une langue qui va des accents dionysiaques de l'enthousiasme belliqueux initial aux langueurs apolliniennes de l'élégie pour atteindre un état d'apaisement relatif (et peut-être un brin artificiel). La présente traduction s'est donc attachée à reproduire les différents registres employés dans le recueil, prenant soin de proposer des équivalents aux différents traits d'écriture employés par un poète soucieux de panser les plaies de son pays. Par exemple, dans l'ultra-célèbre « Ô capitaine ! mon capitaine ! », le traducteur a choisi de conserver les rimes de l'original (évacuées par les traducteurs précédents au profit du seul contenu thématique). L'appareil de notes a été réduit au strict minimum afin de troubler le moins possible la lecture des poèmes.
    E. A.

  • Le temps a rendu justice à celui qui, longtemps considéré comme un fou, fut l'immense poète, graveur et visionnaire que l'on sait, - éternel enfant, éternel " primitif " que son ardeur imaginative, son lyrisme, sa violence condamnèrent à n'avoir de renommée que posthume.
    Autodidacte, il dénonce la raison tyrannique des philosophes, s'enflamme pour la révolution.
    Ses admirations sont aussi significatives que ses refus. il préfigure quelques-unes des lignes de force du romantisme et goûte certains de ses grands intercesseurs, swedenborg, shakespeare, dürer. une vie intérieure puissante, une simplicité mystérieuse et désarmante guide son bras.
    Dans le mariage du ciel et de l'enfer, il proclame l'unité humaine, attaque la prudence et le calcul au nom de l'épanouissement de l'être réconciliant désir, sagesse et raison.
    L'amour comme la haine étant nécessaires à la vie, c'est le choc des contraires qui provoque le surgissement de la force créatrice et la progression de l'être individuel. il oppose ainsi la raison à la vision intuitive, à laquelle va sa préférence.
    " l'astre blake étincelle dans cette reculée région du ciel où brille aussi l'astre lautréamont. lucifer radieux, ses rayons revêtent d'un éclat insolite les corps misérables et glorieux de l'homme et de la femme ".
    André gide.

  • John MUIR Célébrations de la nature Domaine romantique. Traduction André Fayot (USA) ISBN 978-2-7143-1053-8 320 pages - 22 Euros Parution 17 février 2011 Homme d'action avant tout, John Muir n'a, tout compte fait, publié que très peu de livres, et seuls ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse étaient conçus dès l'origine pour former un volume. Il a, en revanche, beaucoup écrit. Du corpus important que constituent ses carnets manuscrits, une petite partie seulement a été mise en forme et publiée - par lui-même (Un été dans la Sierra, Voyages en Alaska) ou, de manière posthume, par son exécuteur testamentaire (Quinze cents kilomètres à pied dans l'Amérique profonde, Journal de voyage dans l'Arctique). Et de la même façon, son énorme correspondance n'a fait l'objet que d'éditions très partielles.
    Dispersés dans diverses revues où leur impact sur l'opinion publique et les décideurs politiques était sans doute plus assuré et plus immédiat, ses articles représentent peut-être l'essentiel de son oeuvre. Qu'il s'agisse de portraits de plantes ou d'animaux, de récits de courses en montagne ou d'autres aventures vécues, on y retrouve toujours le passionné de la nature, qui jamais ne se lasse de la décrire, de la louer, de la célébrer. Parler de la nature est pour John Muir un plaisir toujours neuf, toujours renouvelé, un plaisir communicatif. Son enthousiasme lumineux gagne inévitablement son lecteur, qui le voit - et se voit avec lui - plongé dans les paysages grandioses qu'il dépeint, à l'affût d'un oiseau aussi étonnant que discret ou stupéfait devant une fleur jusque-là inconnue.
    Tout, en effet, dans la nature suscite l'admiration, et l'article qui restitue cette merveilleuse expérience vibre d'une intense émotion. Mais pas seulement. Il est aussi d'une extrême précision. Précision de l'observateur, précision de l'homme de plume. La sensation de plénitude qu'éprouve le lecteur vient de ce que l'auteur réussit à toucher simultanément le coeur et l'intellect. C'est au moment même où l'information qu'il reçoit est la plus précise que l'impression ressentie est aussi la plus vive, et les deux sont indissociables.
    Ce choix de textes majeurs, qui sont autant d'hymnes à la nature, vient ajouter au portait kaléidoscopique de John Muir, dont disposait déjà le lecteur francophone à travers les ouvrages traduits précédemment, une facette nouvelle et inattendue, celle d'un lyrisme flamboyant allié à l'information la plus rigoureuse.
    Mais il s'agit aussi de textes de combat, qui, un siècle plus tard, conservent toute leur pertinence. La question de la protection du milieu naturel ne s'est jamais posée avec plus d'acuité qu'à l'heure actuelle. Saurons-nous entendre une voix, qui, dans notre propre intérêt, nous demande d'ouvrir les yeux et de faire preuve de courage ?


    Remise en vente : Souvenirs d'enfance et de jeunesse, ISBN : 978-2-7143-0875-7, 20 euros.

    Du même auteur chez Corti : Quinze cents kilomètres à pied à travers l'Amérique profonde, 2006 ; Journal de voyage dans l'Arctique. 1881, 2008.




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  • Étrange destin que celui de la première édition de Feuilles d'herbe puisqu'elle est restée à ce jour inédite en France où Whitman (1819-1892) est souvent cantonné au rôle de poète traditionnel, voire scolaire. L'éminence de ce poème-fleuve dans l'édition de 1855 est à l'image de la hardiesse indéniable d'un brûlot poétique que 150 ans d'existence et sept versions successives semblent avoir rendu toujours plus éblouissant et radical. C'est en 1959 que ce " chef-d'oeuvre enseveli de la littérature américaine " refit surface dans le monde anglophone grâce à Malcolm Cawley où il s'imposa de façon durable. On compte actuellement six éditions de ce texte alors qu'en France nous en restons toujours à l'infatigable entreprise de réécriture menée par Whitman.
    /> Les poèmes en leur premier état paraissent neufs, radicaux et déroutants d'où l'intérêt de les présenter dans cette version au lecteur français. Son " aboiement barbare par-dessus les toits du monde " inaugure la naissance en juillet 1855 de la poésie américaine moderne.

  • Ode au vent d'Ouest fait partie des pièces les plus célèbres de Percy Bysshe Shelley, grand poète classique d'Angleterre, figure mythique et controversée du romantisme britannique. Anarchiste et partisan de l'amour libre, il était perçu par ses contemporains comme le diable incarné, avant de devenir une idole pour les générations de poètes à venir. Ce poème est notamment suivi d'Adonaïs, une élégie d'une rare sensibilité sur la mort de John Keats.

  • Notre connaissance d'emily dickinson (1830-1886) demeure encore aujourd'hui fragmentaire, car elle repose sur des choix de poèmes.
    De tels choix, même s'ils se veulent aussi représentatifs que possible, risquent à la longue de brouiller la réalité profonde du poète. une autre démarche, face à la diversité des approches consiste à laisser émerger, comme d'elle-même, sa figure unique. d'oú le souci de présenter ici au moins la partie la plus essentielle de son oeuvre, par la traduction de la quasi intégralité des poèmes des années 1861, 1862 et 1863, années-phares, période d'explosion poétique et de créativité intense.
    Les textes figurent dans l'ordre oú emily dickinson les a elle-même transcrits dans ses " cahiers cousus ". l'ouvrage vise ainsi à la fois à restituer le tissu interstitiel de la poésie et une architecture altérée par des éditions successives. " oses-tu voir une âme en incandescence ? ". emily dickinson lance un défi à ses lecteurs. tout est en effet vécu par elle dans la fulgurance de l'instant ou dans la simultanéité des émotions.
    Son art tient précisément dans l'effort pour porter le temps à l'incandescence, n'en retenir que l'absence blanche, les instants oú il se nie lui-même ou explose pour se changer en éternité. c'est donc un autre mode de lecture que proposent les cahiers. ils invitent à saisir la poésie dans l'abrupt et non dans l'horizontalité du temps, à renoncer aux catégories habituelles de l'intellect, à traverser l'écorce de la chose poétique pour se rapprocher du feu central.
    C. m.

  • Emily dickinson a vingt-huit ans lorsqu'elle décide de s'adonner entièrement - sinon publiquement - à sa vocation de poète apparue pendant son adolescence, si l'on en croit les lettres écrites huit ans plus tôt à ses amies.
    à l'une en particulier, elle parle de son attirance pour ce qu'elle ne nomme pas mais perçoit d'emblée comme une force rivale de la religion, la poésie : " j'ai osé accomplir des choses étranges - des choses hardies, sans demander l'avis de personne - j'ai écouté de beaux tentateurs... ". qui est cette jeune femme mystérieusement préparée à un rôle auquel elle sacrifie bientôt la normalité de l'existence, vivant de plus en plus retranchée de la société, consacrant tout le temps que lui laisse sa participation aux tâches familiales - celles d'une grande maisonnée bourgeoise - à délivrer le chant qui l'habite ? qui considérera de plus en plus la poésie comme le seul instrument de salut, la seule arme pour lutter contre les tourments et la finitude de la vie, le seul espoir sûr d'éternité face à celui, beaucoup plus hypothétique à ses yeux, de l'au-delà ? sont rassemblés ici des poèmes, de jeunesse comme de la maturité, qui complètent parfaitement l'autre ensemble poétique majeur : une âme en incandescence.
    Il y a toujours chez emily dickinson, à quelque période que ce soit, des fulgurances, des poèmes se détachant brusquement des autres, des pics vertigineux parmi des montagnes plus modestes ou même des collines. et elle est capable de passer d'un instant à l'autre de la dépression à l'exaltation et réciproquement.

  • « Walt Whitman aura été en fin de compte plus prolifique comme prosateur que comme poète. Soucieux de léguer à la postérité cet important volet de sa production littéraire, il supervisera l'édition définitive de ses textes en prose en 1892, l'année même de sa disparition. Il est donc clair que pour Whitman la frontière entre prose et poésie est ténue, ce qui correspond d'ailleurs à la position qu'il revendique:« l'heure est venue ( ... ) de briser les barrières formelles érigées entre prose et poésie.» Les textes retenus ici couvrent quatre décennies de la carrière littéraire de Walt Whitman. Ils donnent la mesure d'un pan négligé et pourtant primordial de sa production : la réflexion théorique. D'une constance à toute épreuve, il associe sans relâche l'évolution démocratique de son pays au développement de la littérature américaine, au sujet de laquelle il fera preuve jusqu'à sa mort d'une férocité volontiers polémique. Les textes proposés ici (réunis de son vivant par le poète dans Recueil et par son exécuteur testamentaire à titre posthume dans Manuel d'Amérique) brossent de façon saisissante et souvent déroutante le portrait d'un penseur inflexible qui s'est donné comme mission impossible d'imposer la poésie comme pierre angulaire de l'édifice social et politique de tout un pays.
    À ce titre, pour créer une littérature qui puisse se présenter comme autochtone, il restait encore aux États-Unis, débarrassés du joug britannique, à se libérer de l'idiome hérité de l'ancien pouvoir colonial.
    D'où, chez Whitman, l'imbrication si intime du linguistique et du politique.
    C'est l'un des enjeux les plus évidents des textes de Whitman qui, le premier, mettra en oeuvre ce que, désormais, on pourra nommer 1'« américanité ».
    E.A.

  • Claire Malroux a rassemblé en un seul volume les correspondances féminines et masculines publiées il y a quelques années. Ces correspondances ont un point commun : elles ont poussé Emily Dickinson à forger une prose aussi incandescente que sa poésie, à créer une forme littéraire sans équivalent. Un entrelacement de prose haussée au niveau de la poésie, et de poésie, tantôt ramenée presque au niveau de la prose, tantôt culminant en fulgurations ou éblouissantes condensations. On pourrait parler de texte-Centaure, ou plutôt de texte-Pégase, dont le corps de prose-cheval battrait au rythme d'ailes de poésie.Lettres de haut vol, donc, gardant intacte, au travers d'émotions contradictoires ou de surprenants messages, la force du secret d'où procède toute l'oeuvre. "Une lettre me donne toujours l'impression de l'immortalité parce qu'elle est l'esprit seul sans ami corporel. Tributaire dans la parole de l'attitude et de l'accent, il semble y avoir dans la pensée une force spectrale qui marche seule - Je voudrais vous remercier de votre grande bonté mais n'essaie jamais de soulever les mots qui m'échappent." (Emily Dickinson, Lettre à Thomas W. Higginson) Plus qu'aucune autre correspondance, peut-être, celle de Emily Dickinson est une oeuvre de création, un terrain littéraire ou dramatique où le poète est à la recherche d'un moi à la fois réel et fictif, plus authentique que le moi perçu par le société. Un dialogue entre soi et soi, devant un tiers privilégié, plus proche que le public inconnu auquel s'adressent en dernier ressort les poèmes. Emily se sent de plain-pied avec les femmes, et sans doute même a-t-elle conscience de la supériorité que lui confère son génie d'artiste. Elle peut partager avec elles à demi-mot certains sentiments, certaines aspirations, s'abandonner aussi, non sans ironie, au bavardage à propos de la vie quotidienne, se défouler de la tension à laquelle la soumet son activité de poète. (C.M.)

  • Voici donc les derniers textes encore inédits de William Blake qui vont de la pleine maturité à sa mort. Contrairement à l'usage commun Blake ne prédit pas forcément l'avenir, il vaticine et profère des vérités éternelles auxquelles est confrontée la vérité humaine. Dans un ensemble formellement hétéroclite (Jérusalem, Le fantôme d'Abel, des aphorismes autour d'un Laoöcon, des marginalia, l'ébauche d'un Évangile à jamais, des lettres enfin) se fait jour une constante unité de propos. Le Blake des dernières années est " un homme sans masque, au but unique, au chemin tracé tout droit ", " ayant peu de besoins, il était libre, noble et heureux ". Que dit Blake avec tant de constance et avec une netteté croissante ? Que notre imagination est humano-divine, qu'elle est identique au Verbe et donc que l'homme peut rejoindre après bien des larmes le cosmos, le monde matériel n'étant qu'une projection illusoire et éphémère, l'Homme, atome constitutif de l'univers est appelé à devenir le Christ, qui déjà l'habite. Après les combats terribles contre l'esprit mercantile, l'exploitation des enfants et des hommes, il semble bien que William Blake ait atteint ici à la réconciliation des deux mondes (le réel et le spirituel) et donc à une certaine sérénité.

  • Ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse sont à la fois passionnants et exaltants. Aîné d'une famille écossaise de sept enfants, John Muir, dès son enfance est confronté aux difficultés de la pauvreté et du travail tout en étant
    émerveillé par les beautés de la nature : son père, dont l'exaltation et l'intransigeance lui rendent la vie dure, décide d'émigrer et emmène toute sa famille dans le Wisconsin où tous participeront, à fortiori John l'aîné, au développement de la ferme du Lac Fontaine.
    Les joies de John, découvrant la vie sauvage, n'auront d 'égale que sa pugnacité intellectuelle et physique. À vingt-deux ans, John quitte le « nid » familial et partira à pied à la découverte de l'Amérique du Nord, après
    avoir fréquenté l'Université.
    Si ce livre de souvenir est aussi enchanteur, c'est qu'il nous permet de saisir la naissance d'une vocation. John Muir, en plus d'être le plus grand naturaliste américain, est un homme qui parviendra à faire coïncider sa vision du monde avec des réalisations durables (Yosemite et d'autres endroits sont sauvegardés grâce à son action auprès de Roosevelt notamment).

  • Le succès du Dit du vieux marin, ballade fantastique de Coleridge, éclipsa pendant longtemps à l'étranger les Ballades Lyriques de Wordsworth, qui furent éditées dans le même recueil, selon le projet commun des deux amis. Ces Ballades Lyriques de 1798 sont à considérer comme l'oeuvre de jeunesse d'un poète qui a pourtant déjà publié dans diverses revues et qui commence à avoir en tête un projet théorique bien précis, développé deux ans plus tard dans la première préface de 1800. C'est donc à la fois comme poète et comme théoricien de la poésie qu'il faut considérer celui qui, toute sa vie, remaniera la considérable autobiographie philosophique et poétique du Prélude, dont à bien des égards certains motifs apparaissent déjà dans Les Ballades Lyriques, notamment les bienheureux moments magiques des "spots of time". La progression du recueil retrace aussi un parcours, celui d'un homme du XVIIIe siècle, inspiré par l'esprit des Lumières (le rousseauisme et le godwinisme), celui du poète sensible méditant sur la situation de l'homme en société, sur l'héritage d'une tradition poétique, mais s'engageant aussi progressivement vers une voie de plus en plus personnelle, que l'on dira ensuite romantique : celle de la célébration des humbles, de la chanson triste et simple ou, à l'inverse celle de la comédie. Et il n'est pas de plus grande tendresse, tantôt joyeuse, tantôt douloureuse, que celle qui se dégage des figures d'innocence ou de martyre, telles celles de Johnny dans "Le petit idiot" ou de Martha dans "L'épine".? Enfin, c'est par un poème célèbre, et à redécouvrir, que se termine le premier recueil de Wordsworth : le fameux "Tintern Abbey". Par son inspiration formelle, il rappelle l'héritage sacré de Milton, celui des poètes de la nature et de l'imagination au XVIIIe siècle, tels que Thomson, Akenside, Cowper ; par son inspiration lyrique, il reste certainement l'oeuvre la plus passionnément intimiste, la plus philosophique et la plus sobrement hédoniste du romantisme anglais.?

  • Lorsqu'il meurt prématurément à quarante-quatre ans, henry david thoreau (1817-1862) n'est parvenu à faire paraître que deux ouvrages, a week on the concord and merrimack rivers (1849) et walden (1854), mais outre le journal qu'il tient régulièrement depuis 1837, il laisse un grand nombre de textes soit en préparation soit publiés dans des revues ou prononcés lors de conférences dans sa ville de concord ou à boston.
    Les trois essais regroupés par sa soeur sophia et, publiés en 1864 sous le titre the maine woods, relatent ses trois voyages (en 1846, 1853 et 1857) dans les profondeurs de l'etat du maine, oú, quoique l'exploitation intensive en soit déjà bien avancée, subsistent encore de grands pans de forêt primaire. dans ce pays presque désert, sombre, austère, à l'hydrographie incroyablement complexe, et riche d'une flore et d'une faune très diverses, il peut, plus fortement encore que durant ses promenades autour de concord, être en contact avec le wilderness, la nature sauvage, intacte, exempte de toute influence humaine, et rencontrer une population - les indiens - dont il se sent proche par la façon qu'elle a de vivre dans et avec la nature et non pas contre elle.
    Point d'angélisme, cependant, dans cette position, comme en témoigne le premier récit, " le ktaadn ", oú thoreau présente au contraire une nature parfaitement insensible à l'homme et qui ne lui accorde a priori aucune place particulière. c'est dans " le chesuncook ", le plus lyrique des trois, que le sentiment de fusion avec la nature et la conviction de thoreau que l'homme ne se sauvera qu'avec elle s'expriment avec le plus d'intensité.
    Quant à " l'allegash ", c'est avant tout le portrait extrêmement concret, précis et chaleureux d'un indien, celui qui a été son guide tout au long du troisième voyage, joseph polis.

  • Carlyle est un écrivain quelque peu effrayant.
    Réactionnaire et violente, son oeuvre regorge d'idées et de sentences à faire frémir humanistes et progressistes : pour lui, la démocratie est " le chaos doté d'urnes électorales ", le monde doit être dirigé par des héros dont il affirme la supériorité morale ; il se prononce contre l'abolition de l'esclavage ; quant à la première exposition universelle, elle lui fait l'effet d'un " grand bazar industriel ".
    Ne nous donnons pas la peine d'aller plus loin, il suffit de compléter par cette description lapidaire que fit de lui spencer dans son autobiographie : " il sécrétait chaque jour une certaine quantité d'imprécations et il lui fallait trouver quelque chose ou quelqu'un sur qui les déverser. " voila le portrait peu flatteur qu'on pourrait rapidement dresser de cet esprit aussi contrarié qu'un céline.
    En france. carlyle est presque complètement ignoré. sans doute son aversion pour notre pays, qu'il jugeait frivole et superficiel, et auquel il préférait la rigoureuse et sérieuse allemagne, n'y est-elle pas pour rien. choisir entre deux nations qui se considèrent comme des ennemis héréditaires, c'est nécessairement s'en mettre une à dos. il aggrava d'ailleurs son cas en applaudissant des deux mains la victoire allemande en 1870.
    Malgré cela, il était encore lu au début du xxe siècle : certains de ses ouvrages passèrent, par exemple, entre les mains de proust ou claudel. il y a quelque chose d'énigmatique dans l'existence même d'un tel livre. ouvrage improbable pour l'époque, il l'est encore aujourd'hui à maints égards, malgré l'habitude que nous avons des expérimentations littéraires. tenant à la fois de l'essai philosophique, du roman d'apprentissage, ou encore de la satire, le sartor resartus résiste à toutes les classifications et se dresse avec un charme capiteux en singularité pure dans l'horizon littéraire.
    Emerson avait pourtant parfaitement compris la situation, lui qui écrivait dans son journal : " si le génie était une chose commune, nous pourrions nous passer de carlyle ; mais en l'état actuel de la population, nous ne pouvons l'ignorer ". le temps est peut-être venu de laisser de côté tout le fatras d'idées et d'opinions attachées au nom de carlyle : le sartor resartus n'a plus besoin de lui, il n'a besoin que de lecteurs.

  • Quelque peu connu comme graveur, mais longtemps méconnu dans son propre pays en tant que poète, blake n'y fut découvert à ce titre que vers la fin du siècle dernier par swinburne, puis par yeats qui l'édita.
    Assidûment publié et jalousement commenté depuis lors, il est l'objet d'innombrables gloses polyvalentes ou complémentaires comme si, à l'instar de l'ecriture, il avait sans cesse quatre sens. c'est presque vrai. blake accomplit mieux que tout autre le romantisme anglais, s'il est vrai que l'essence de ce mouvement fut de s'ouvrir avec élan, après le siècle de la raison, à l'imagination, que blake égale au verbe et, par là même, rend souveraine.
    Des voix venues de l'éternité lui dictent un long poème qu'il appellera milton. l'auteur du paradis perdu dont la pensée l'accompagne et le fascine depuis l'adolescence descend du séjour des bienheureux sur la terre afin de pénétrer celui qui est en quelque sorte son héritier spirituel et de rectifier par sa bouche de vivant les erreurs qu'il a commises dans ses écrits. notre recueil comporte en outre une vision du jugement dernier dans laquelle blake décrit ou plutôt recrée sous forme littéraire une fresque aujourd'hui perdue qui montrait les fins dernières de l'homme enveloppées d'un pardon universel.
    Qu'en sera-t-il de l'audience de blake dans les années à venir ? les aspects irrationnels, ou plutôt non mathématiques de sa pensée devraient cesser de nous être étrangers. d'autre part, nous aurions mauvaise grâce à taxer d'outrance ou d'utopie une inspiration libertaire qui a conduit blake à exécrer l'esclave, l'oppression des femmes, le travail forcé des enfants.

  • On a pu dire de Mrs.
    Riddell qu'elle était " a born story-teller ". À juste titre : elle possédait une technique narrative très personnelle qui l'apparenterait un peu à Alexandre Dumas, capable d'improviser un drame romantique en une soirée. Charlotte Elizabeth Lawson Cowan est née le 30 septembre 1832, à Carrickfergus, près de Belfast. Après une enfance très heureuse, elle épouse Joseph Hadley Riddell dont elle adoptera les initiales et le nom pour son pseudonyme le plus fréquent ; elle assurera jusqu'à la mort de son mari la charge financière (Mr.
    Riddell est régulièrement ruiné à la bourse) et intellectuelle du ménage. Après quelques essais infructueux auprès des éditeurs, dans les années soixante, Mrs. Riddell passe pour une auteure avec qui il faut compter. En 1864, elle publie son roman le plus marquant : George Geith of Fen Court, un des très grands succès de librairie des années 60-70 ; en 1866, elle ose reconnaître son sexe. À partir de cette année, elle signera tous ses romans Mrs.
    J(oseph) H(adley) Riddell. En 1867, elle devient (en partie) propriétaire et rédactrice en chef du Home Magazine et, surtout, du St Fames's Magazine, une revue littéraire parmi les plus prestigieuses de l'époque. C'est en 1873 que Mrs Riddell se hasarde à un premier roman fantastique : Fairy Water Le fantôme d'une femme hante Craw Hall et influence tous les habitants, dont la santé décline jusqu'à la mort.
    Dans un contexte très propice au genre (la plupart des auteurs victoriens de l'époque se sont frottés au fantastique), Riddell récidive avec son chef d'oeuvre La Maison inhabitée, mais elle s'éloigne des sentiers battus. Par la nature protéiforme des apparitions de son fantôme d'abord et par l'habile métonymie qui sous-tend le roman ensuite, c'est toute la maison inhabitée, bien plus que le mort lui-même, qui hante l'esprit du narrateur.
    En outre, ses descriptions précises de la vie des protagonistes, les portraits psychologiques font de La Maison inhabitée un roman réaliste dont l'aspect fantastique est surtout un moyen de conserver au récit toute sa tension jusqu'à la conclusion.

  • Membre d'un clan d'intellectuels et de religieux (son père, protégé par la reine Victoria, était archevêque de Canterbury), Edward Frederic Benson est le seul écrivain professionnel de la famille - encore qu'aucun autre n'ait méprisé l'écriture. Dans sa centaine de romans à succès, il extériorise une misogynie viscérale qui se retrouvera parmi ses récits surnaturels - autant que dans sa vie.
    Avec ses quelque 50 nouvelles disséminées dans cinq recueils et des dizaines de revues, Edward Frederic Benson représente une pierre de touche dans l'évolution de la littérature fantastique britannique.
    Il prolonge la ghost story traditionnelle, mais très souvent, ses fantômes endossent des suaires particuliers, comme l'apparition qui " rejoue " une scène de meurtre. pas encore commis !
    Il ne se limite toutefois pas aux fantômes. Outre ses deux récits de vampires (féminines, comme par hasard), devenus des classiques, il verse parfois dans la parapsychologie (à laquelle il croyait) - élémentaux, puissance de la pensée et de la volonté, sorcellerie, voire dans la théologie pure - sang religieux ne peut mentir. Le tout mène à une vision du monde d'une étonnante modernité. Selon Benson, seul un homme de mauvaise vie, un mécréant devra subir les terribles effets du Mal incarné. Il n'est pas irrationnel d'opérer un parallélisme entre cette conception de l'univers et celle de Benoît XVI affirmant que Dieu a envoyé le Mal sur terre (sous forme du sida) à seule fin de punir les pécheurs.
    Benson est le chaînon qui unit la ghost story victorienne à sa forme nouvelle, la Weird Tale - voire le gore. Lovecraft n'est pas loin.

  • Ces Portraits littéraires forment avec les Confessions d'un opiomane anglais et les Esquisses autobiographiques une sorte de triptyque où Thomas de Quincey (1785-1859) nous lire par fragments une des autobiographies imaginaires les plus fortes de la littérature anglaise ;
    Ici, il s'agit non plus de souvenirs mais plutôt d'impressions de la maturité, dont le fil conducteur tient curieusement à une région, la région des lacs, celle du Westmorland, dont de Quincey dresse un portrait magnifique, tant de ses montagnes que de ses dangers ou de ses habitants et poètes.

    Entre 1803 et 1820,les plus grands poètes romantiques y habitent et forment la " Société des Lacs ".
    Coleridge, Wordsworth et Southey sont les trois figures majeures de ces lakistes dont l'opiomane anglais dresse un portrait saisissant.
    La fréquentation régulière de " ces grands hommes " donne lieu à des mémoires où le sens du détail, de la satire, de l'irrespect se mêle à la tendresse (pour Coleridge, surtout) ; car De Quincey rend toujours à César ce qui appartient à César, avec parfois une certaine cruauté - notamment lorsqu'il parle de l'opportunisme de Wordsworth.

    Rarement autobiographie aura été aussi paradoxale, proliférante, fragmentaire, tel un miroir brisé que le lecteur seul peut refaçonner, à partir de récits très vivants, d'anecdotes comiques ou dramatiques, de descriptions romantiques de Grasmere, où il logea en 1803, et de ses environs.
    Tels quels, ces Portraits littéraires constituent bien le coeur de l'autobiographie quinceyenne.

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