Champ Vallon

  • En France, les municipalités produisent aujourd'hui 47 millions de tonnes de déchets par an ; elles consomment environ 6 milliards de mètres cubes d'eau et produisent à peu près la même quantité d'eaux usées.
    Les villes consomment donc beaucoup et perdent presque autant. Elles constitueraient, selon l'écologue Eugen Odum, des écosystèmes parasites, vivant au détriment des autres tout en affectant le fonctionnement biogéochimique de la biosphère.
    Déchets et eaux usées sont d'excellents traceurs des relations qu'entretiennent les sociétés et la nature et permettent de s'interroger sur la permanence du parasitisme urbain - question d'importance au regard des enjeux du développement durable.
    Une première analyse laisserait penser que l'industrialisation et l'urbanisation caractéristiques des deux derniers siècles ont renforcé le rôle destructeur des villes et la production de déchets de toutes natures : le déchet serait en quelque sorte consubstantiel à la ville. Sabine Barles revient ici sur cette hypothèse en montrant que l'invention des déchets urbains est relativement récente. L'analyse et l'exploitation du cycle des matières furent en effet déterminantes au cours de la première révolution industrielle.
    Leur circulation de la maison à la rue, de la rue et de la fosse d'aisances à l'usine ou au champ contribua au premier essor de la consommation urbaine. Scientifiques, industriels, agriculteurs - parfois confondus - regardèrent la ville comme une mine de matières premières et participèrent, aux côtés des administrations municipales, des services techniques et des chiffonniers, à la réalisation d'un projet urbain visant à ne rien laisser perdre, projet garant de la salubrité urbaine, du dynamisme économique et de la survie alimentaire.
    Ce n'est que lorsque industrie et agriculture purent se passer de la ville qu'elles lui abandonnèrent ses excreta au profit d'autres matières premières plus abondantes, plus rentables, plus commodes. De fait on assiste, à partir des années 1880, à une dévalorisation progressive des excreta urbains qui se feront plus tard déchets et eaux usées, malgré les tentatives faites çà et là pour leur trouver de nouveaux débouchés.
    Chimistes et agronomes se détournèrent de la ville qui échappa dès lors à leurs compétences. La ville, principal lieu d'une consommation dont elle avait dans un premier temps permis l'essor, rompait ses liens matériels avec l'agriculture et l'industrie et devenait ce que dénonçaient les premiers écologues urbains : un parasite.

  • Déchet, rebut, rien... ces notions fondamentales s'offrent comme objets dans des champs spécifiques du savoir, technologique, anthropologique et philosophique. Au déchet, on associe volontiers le procès technologique mis en oeuvre dans les filières de production industrielle où il est question de sa gestion et de son traitement. Au rebut, des approches anthropologiques mettant en exergue les perceptions et représentations de la pollution, de la souillure, des nuisances et le rapport que nous entretenons avec les matières déchues ou inutiles, ici comme ailleurs. Au rien, la dimension philosophique, épistémologique, voire métaphysique, s'appuyant sur l'idée de corruption et sur la problématique de dissolution de la matière, physique ou biologique, des choses aux humains. Cette triade est cernée de façon globale afin d'en mesurer les problématiques, les approches et les enjeux. Cependant une telle tripartition ne saurait être réduite à une répartition mécanique et sans recoupements: il s'agit au contraire d'insuffler un courant pluridisciplinaire dont la philosophie constitue le lieu géométrique opérant un brassage de plusieurs savoirs autour d'un enjeu fondamental.

  • Après les Engrenages, volume traitant de la réalité et de la fonctionnalité des machines, mais en miroir, les Machinations traitent du discours que l'on tient sur les machines et que celles-ci peuvent tenir sur nous, explorant donc la représentation humaine des milieux techniques. Peut-on parler d'invention technique ? Le travail impitoyable, les médias omniprésents, le recyclage universel sont-ils un gage d'ignorance ? Peut-on rêver à l'artefact dans le milieu de l'automatisme, de la ville, de la littérature ? Le Système accepte-t-il une part de contingence et de hasard ? Connaissons-nous réellement les machines sinon par leurs effets et leurs reflets ? Le nouvel « homme-machine » doit-il, comme Ulysse, sans cesse « ruser » pour survivre ?

  • L'image de l'engrenage implique des ensembles cohérents de mécanismes reliés à l'homme de manière matérielle, artificielle, sociale, symbolique et qui conditionnent notre espace et notre temps de vie. Avons-nous oublié les pratiques artisanales, manufacturières ? Dépendons-nous toujours du progrès industriel ? L'écologie, la sécurisation, l'informatique, les technologies du vivant vont-elles vers une redéfinition politique de la nature et de la liberté ? L'analyse de milieux techniques particuliers sur des cas exemplaires (mythes, histoire, économie, communication, jeux, travail..) conduit à cette question : l'automatisme actuel crée-t-il ou non un nouvel « homme-machine », peut-être un « post-humain » ?

  • Pour devenir capitale industrielle de l'Europe continentale, Paris développe entre 1780 et 1830 deux révolutions techniques.
    La première, biochimique, se déploie grâce à l'humidité ambiante et à la fermentation des matières organiques qui imbibent le sous-sol et la nappe phréatique : la capitale est la principale productrice de salpêtre et assure ainsi près du tiers des besoins en poudre. Peaux, graisses, os, sang, grains, chiffons, poils, verre, ferraille, cendres, ces matières brutes sont collectées, triées et transformées en atelier pour devenir des matières premières de haute valeur travaillées par le corroyeur, le hongroyeur, le chandelier, l'amidonnier ou le boyaudier, le fondeur, l'étameur, le plombier.
    Parallèlement à cette révolution artisanale qui tire parti d'un milieu particulièrement riche, une révolution chimique s'enclenche à l'initiative de l'Etat et des scientifiques qui s'impliquent pour rendre le royaume, la république, l'empire, moins dépendants des importations de soude, d'acide, de céruse, de cuivre, de fonte, d'or. Les manufactures - start-up dirions-nous aujourd'hui - prolifèrent dans les proches faubourgs, Grenelle, Vaugirard, La Gare, et aux portes, Saint-Martin, Saint-Denis, Temple, Saint-Antoine, engendrant de nouveaux métiers - blanchisseurs, cérusiers, raffineurs, laveurs de cendres - et de nouveaux produits - colle forte, bleu de Prusse, noir animal, platine, zinc, eau de Javel, soude - qui font du département de la Seine la première technopole.
    Enfin, dans les années 1820, la mécanique se déploie, comme en Grande-Bretagne. L'atmosphère séquanaise évolue dangereusement. La nappe souterraine est très saline. L'air devient nauséeux. Aux pollutions organiques dégagées par l'artisanat et la putréfaction de matières résiduaires - boues, eaux usées - s'ajoutent les pollutions minérales provenant de l'industrie consommatrice de houille, de la métallurgie et de l'orfèvrerie qui diluent des vapeurs chargées de métaux, de la chapellerie qui exhale du mercure.
    Les hôpitaux sont débordés ; les citadins rentiers se plaignent ; des épidémies couvent, malgré les mesures prises par la préfecture de Police pour enrayer les maux du progrès. Ambiance noire que quelques lumières éclairent avec peine. Cette histoire saisit l'ambiance ouvrière des arts industriels, elle décape une époque et une économie qu'on croyait bien connaître. C'est une histoire des techniques dans leur milieu.

  • Entre prouesses mécaniques et mythe littéraire, les automates, les androïdes, les machines pensantes ont toujours suscité le rêve ou la crainte.
    Or voici qu'en 1948 un mathématicien de génie en entreprend la théorie. Dans un langage à la fois simple et rigoureux, John von Neumann se situe d'emblée au niveau des plus récentes recherches contemporaines (théorie des automates, théorie de la complexité).
    Né à budapest en 1903, John von Neumann est à l'origine de la construction du premier ordinateur. Considéré comme l'un des pères fondateurs de l'informatique, il en jette les bases théoriques, qui servent aujourd'hui encore dans nos micro-ordinateurs.
    Surtout, il comprend dès 1950 que l'ordinateur n'est pas seulement un calculateur mais aussi une machine capable de travailler sur des informations autres que numériques. Il prévoit qu'une comparaison entre l'homme et la machine peut être fructueuse pour la science. S'intéressant alors à la biologie et plus particulièrement à la neurobiologie, il défend l'idée de réseaux de neurones formels, c'est-à-dire de machines conçues sur le modèle de notre cerveau, trente ans avant que de telles réalisations viennent sur le devant de la scène scientifique et technique.
    Par là même, John von Neumann fonde les bases de ce qui deviendra la science des automates.
    Ce texte constitue donc un moment de l'histoire de la pensée scientifique et technique, en même temps qu'un document d'actualité, par le caractère prémonitoire de la réflexion.

  • " la france est un fait d'imagination.
    Les économistes peuvent chiffrer notre pnb et les démographes préciser la courbe de la population, les tranches d'âges, et les géographes déterminer les reliefs de notre pays, et les sociologues nous montrer l'évolution des moeurs, des loisirs, des classes sociales. après avoir collecté tous ces renseignements, nous ne pouvons pas nous targuer de connaître la france, parce qu'elle est aussi et surtout un rêve, un nom, une odeur, une somme d'images, de couleurs, de brises, d'herbes hautes, de vignes entretenues avec patience.
    Si ce rêve multiple et unanime s'estompait, nous continuerons à habiter la france, à y trouver un emploi, un domicile. elle ne hanterait plus nos consciences, elle ne serait plus notre terre originelle.
    " dans ces conditions, au moment de parler d'elle, il fallait user de précautions et de quelque audace, inventer des récits, des tableaux, des vagabondages qui ne soient pas de pures fantaisies, mais qui tentent, autant que faire se peut, de restituer sa présence.
    Il fallait retrouver et redonner le goût des litanies adorantes, des ritournelles moqueuses, des voyages sentimentaux. ".

  • Dans le mouvement qui conduit la création artistique à dialoguer avec la recherche scientifique et à recourir aux technologies de l'information et de la cognition, une nouvelle problématique s'est subrepticement dégagée : comment donner un corps aux structures formelles des oeuvres ? Comment associer un monde sensible à l'abstraction des modèles ? Question qui se décline de manière surprenante.
    Par exemple : que peut-il advenir des différentiations sensorielles et des hiérarchies qu'elles induisent dans le champ artistique ? La domination de l'oeil et de l'oreille sur le toucher, le goût et l'odorat se maintiendra-t-elle dans les oeuvres du futur ou sera-t-elle remise en cause par la maîtrise possible de ces champs sensoriels ? Le contrôle et la simulation des mécanismes perceptifs sont-ils susceptibles d'ouvrir la voie à des reconfigurations inédites du monde sensible ? Comment l'activité artistique, voire la notion même d'oeuvre d'art, pourraient-elles en être bouleversées ? Ce livre pose des questions de cette nature aussi bien à des musiciens, des chorégraphes, des peintres...
    Des artistes de l'odeur et du goût, qu'à des neuropsychologues, des psychologues, des informaticiens, des sémanticiens, des philosophes. De ce dialogue encore rare entre création contemporaine et sciences de la cognition se dégagent les lignes de force d'un paysage émergent, celui de la culture d'un XXIe siècle où les paroles de Malevich, " l'art est cognition ", commenceront à révéler leur portée prémonitoire.

  • Trois interrogations que nous jugeons essentielles sont examinées dans ce livre.
    D'abord il va être question de la constitution d'un langage - la nomenclature chimique -, un langage dont les mots veulent, doivent exprimer la nature des corps ainsi désignés. Il ne s'agit plus d'une étiquette, mais joue la correspondance " voco-structurale ". Problème voisin : comment représenter par une figure l'architecture même de substances complexes ? Pourra-t-on, à l'aide de quelques lignes, donner à voir et à penser l'organisation de telle ou telle substance ? Enfin, - les chimistes, mis en présence d'une multitude de composés qui ne cesse de croître, doivent les répartir de telle façon que les plus proches soient réunis et les différents nettement séparés.
    Et chacun sait que Mendeleïev réussira cette distribution exemplaire, elle-même source de nouvelles découvertes. Bref, le mot, la figure, la fresque nous retiennent, les chimistes ayant inventé une discipline à la fois linguistique, iconique et topographique. F. D.

  • Le corps obese

    Dargent Jerome

    Être obèse, être une personne obèse, souffrir de la maladie qu'est l'obésité : trois faces d'un même problème que les médecins explorent de manière conjointe avec les acteurs du monde culturel (écrivains, peintres...).
    Le résultat de ces explorations tend à enfermer l'obèse dans l'espace clos des représentations, lui déniant du même coup le statut d'un monde autonome et agissant. Les différentes lectures de l'obèse qui sont ici passées en revue, depuis l'outil qui sert les romanciers jusqu'à l'encartage propre aux différentes catégories de la médecine (médecine des essences et médecine anatomo-clinique, décrites par Michel Foucault), sont enchevêtrées et toutes placées sous l'auvent du relativisme.
    Et prétendre guérir l'obèse, c'est aussi et même d'abord le représenter, fût-ce en le plaçant sur une table d'opération, ou plus banalement en prétendant le mesurer. Décrire l'obèse, c'est de toutes parts l'assigner, le sommer, exercer sur lui l'emprise du corps social. La technoscience n'est pas en reste, qui pourtant revitalise le lien délité créé par l'observation prétendument objectivante. Restaurer la dimension d'être-souffrant (d'être-vivant tout simplement) de l'obèse, c'est faire le détour par sa temporalité.
    Le corps de l'obèse (corps du pauvre, corps du monstre...) est un corps que l'on récite, que l'on met en intrigues, que l'on anticipe et qui se décline lui-même, alors en fait qu'il n'est que " l'ensemble des possibilités que nous avons sur le monde ". Convertir le regard et faire que ce corps qui n'en peut mais puisse se déprendre de cette mainmise, tel est le but principal de ce livre.

  • le monstre, dit g.
    ganguilhem, " met en question la vie " car il interroge l'ordre qui est le sien. il touche aussi à la mort, à toutes les morts naturelles et surtout surnaturelles. il est unique, inclassable, indicible peut-être et fantastique à coup sûr. la science n'a pas renoncé à le comprendre, à le
    fabriquer même, mais elle n'épuise pas la question : l'image du monstre, entre vie et mort, nous convie à interroger la dernière image du miroir, celle de notre clair-obscur.

  • Sous ce titre est regroupé un ensemble de recherches concernant les " Interfaces entre le Vivant et le Technique ".
    Le terme d'interfaces est entendu en un sens assez large pour englober les divers aspects sous lesquels peuvent être abordés les processus et les formes dont les rapports complexes se situent au carrefour de questions à la fois anciennes et profondément renouvelées.
    Ainsi les interfaces entre ordre biologique et ordre technologique ont été envisagées sous l'angle des tentatives de modélisation prenant appui sur l'un pour comprendre l'autre ou dépasser leur opposition ; des interactions entre ce qui relève de l'évolution des formes vivantes et des milieux naturels d'une part, du développement des moyens techniques et capacités d'intervention humaine d'autre part ; enfin des régulations internes ou externes, spontanées ou subordonnées à des références éthiques, à des projets de sociétés ou à des perspectives politiques.
    La question posée par la confrontation globale des deux ordres - ce qui relève de la " vie ", ce qui relève de la " technique " - est donc abordée à la fois dans ses dimensions épistémologiques et dans ses dimensions normatives, resituées sur l'horizon philosophique d'interrogations aussi anciennes que l'histoire de notre pensée et des oppositions à partir desquelles elle se déploie.
    Mais cette question prise en sa plus large extension trouve dans des domaines plus précis des résonances toutes particulières.
    Ainsi, à cette réflexion sur l'ensemble associant et opposant ce qui provient des morphogenèses biologiques et ce qui prend son essor dans l'Art humain, s'ajoutent des analyses portant plus précisément sur la confrontation (modélisation, interactions, interventions, régulations...) entre " Cerveau et Ordinateur ".

  • Malgré l'accroissement massif de nos connaissances, y compris dans les domaines de la sécurité et de la fiabilité des systèmes, nous continuons de vivre aujourd'hui dans un monde changeant, qui tonnait le risque, la menace et l'aléa - l'intensification des communications, mais aussi celle du " bruit ".
    Au surplus, la complexité des sociétés technologiques avancées, le phénomène économique de la dernière " mondialisation ", la situation internationale issue de la fin de la guerre froide et ses nombreux effets " pervers " (décomposition des blocs, multiplication des états, guerres périphériques...) nous amènent à devoir affronter désormais de façon assez régulière le surgissement de l'irrégulier, autrement dit, le phénomène des crises.
    Cet ouvrage, qui en analyse différentes formes (mutations métaphysiques, crises psychologiques, sociales, économiques, stratégiques, défaillances technologiques ou ruptures scientifiques), essaie aussi d'en construire des modèles, à la fois qualitatifs et quantitatifs. il tente de relever ce nouveau défi pose à la rationalité, et qui la pousse à ses limites, sinon au paradoxe : repérer des " signaux faibles ", prévoir l'imprévisible, gérer l'ingérable, maîtriser le chaos : en bref construire - si c'est possible - une véritable " logique des crises ".

  • Depuis plusieurs années maintenant, la notion de réseau connaît la faveur du grand public et des médias : on veut voir des réseaux partout, on veut mettre des réseaux partout.
    Au-delà de la mode, des utopies, des rêves, il y a à cela plusieurs raisons valables. de l'atome aux galaxies, en passant par le territoire, l'entreprise ou la culture, la réticulation s'est emparée des lieux et des êtres, tissant sans cesse de nouvelles extensions (internet, téléphonie cellulaire. ). hier encore, les mots et les choses se distribuaient dans des tableaux, des arbres. le damier des champs reflétait le catalogue des substances.
    Un ordre immuable semblait partout régner, dans la nature comme dans la société, au sol ou dans les nomenclatures. on voyageait peu. le roi, sa cour restaient à versailles, le peuple en ses provinces, le philosophe dans son poêle. le développement industriel et celui des communications ont changé la face de la terre. à la maille agricole, à l'organisation centralisée des villes et des villages s'est progressivement substitué un ensemble organique de liaisons denses, à la fois matérielles (routières, ferrées, fluviales.
    ) et immatérielles (lumineuses, hertziennes. ) qui nous rendent proche l'" amour du lointain ". à l'homme enfin devenu ce qu'il est, c'est-à-dire un " réseau pensant ", il restait à " penser les réseaux ". ce livre - et les travaux des chercheurs d'horizons différents qui le constituent entendent servir un tel projet.

  • On ne se passe pas aisément du concept, si c'en est encore un, de civilisation. Chacun convient de son importance, mais son histoire, en français au moins, reste : bien sommaire. Aussi n'était-il pas inutile d'y revenir en croisant un axe géographique (civiltà, civilisation, civilisation, Zivilisation) et un axe historique (de la barbarie selon Leibniz à l'épistémè selon Foucault). Il en ressort un paysage fort contrasté où le terme, non seulement recouvre bien des significations incompatibles - et comment pourrait-il en aller autrement ? -, mais aussi plusieurs statuts bien distincts - car un simple mot n'est pas un concept, comme un concept n'est pas un maître-mot. La " civilisation " se définit donc par ses équivoques, lesquelles résultent de ses usages, plus ou moins scrupuleux. Après avoir prédit le triomphe de la civilisation, on peut bien annoncer le choc des civilisations, mais cela ne contribue pas à y voir plus clair. Aussi, aux fracas de la prophétie, les collaborateurs réunis dans ce volume ont-ils préféré les méandres de l'analyse : moins tonitruants sans doute. mais, de détour en détour, plus riches de ce qui éclaire ces grands mots qui nous engagent toujours plus que nous ne le souhaiterions.

  • L'univers de l'art est le lieu même de l'activité mentale, celle du créateur aussi bien que celle du spectateur. Une activité dont la marque distinctive semble être la place accordée à l'imagination, au rêve, à la mémoire, aux passions, au flux de la subjectivité. Jusqu'ici réfractaire ou inaccessible aux exigences de l'analyse scientifique, cet univers entre désormais dans le champ des sciences de la cognition. Les textes rassemblés ici, issus d'une rencontre entre des artistes contemporains et des chercheurs dont les préoccupations tissent la trame des études cognitives (neuropsychologues, psychologues, psychiatres, philosophes cognitifs, logiciens, informaticiens), associent à une connaissance nouvelle des phénomènes artistiques - le socle biologique, mental et sensoriel de l'art - les concepts de nature scientifique qui la fondent.

  • Légèreté et transparence, rationalité et puissance des formes : l'architecture du fer fait aujourd'hui figure d'ancêtre reconnu de la modernité.
    Mais cet essor du métal, à travers une invention formelle infatigable et un goût du décor exubérant, participe aussi pleinement du concert foisonnant du xixe siècle. indissociable des grands programmes architecturaux apparus ou renouvelés par le développement de la société industrielle, l'architecture du fer est une des créations les plus originales du xixe siècle, une de celles qui contribuent avec le plus de force à la définition de son imaginaire.
    En moins d'un siècle et demi, les essais empiriques des constructeurs, alliés ou concurrents des recherches physiques et mathématiques, doteront l'europe d'un nouvel environnement architectural. parmi les prototypes réussis, les serres du jardin des plantes (1834-1836) ou la gare de l'est à paris témoignent de la position d'avant-garde qu'occupait, en ce domaine, la france sous le second empire. la fonte, le fer et l'acier, dont la résistance et l'élasticité se révèlent peu à peu aux bâtisseurs et aux théoriciens, vont se partager ou se disputer le premier rôle dans les ponts métalliques, ponts suspendus, serres, gares, marchés, grands magasins, églises, bâtiments industriels, sans oublier les expositions universelles, qui furent le lieu de toutes les audaces techniques et architecturales.
    Au triomphe du métal, fait écho pendant tout le siècle un débat passionné sur l'esthétique et la modernité du fer, qui oppose éclectiques et rationalistes : le fer est-il un simple moyen de construction ou la promesse d'une architecture nouvelle ? avec l'art nouveau, le fer assurera l'union éphémère de la structure et de l'ornement, apothéose sans lendemain qui s'achève avec la grande guerre, l'avènement du béton armé et la radicalisation des doctrines esthétiques.
    Ce livre restitue la triple histoire du fer : celle d'une production industrielle et d'une technique de construction ; celle d'un matériau qui a permis et accompagné l'émergence de nouvelles typologies architecturales ; celle, enfin d'un objet de débat, au coeur de l'effervescente recherche de nouveaux langages stylistiques propres au xixe siècle.

  • Bien que contemporaines - les dates d'exercice intellectuel de leur maître respectif, husserl et freud, sont à peu près identiques - la phénoménologie et la psychanalyse ne se sont guère rencontrées.
    Il y a certes quelques ponts éphémères, quelques velléités sans lendemain mais tout se passe comme si elles s'ignoraient, se " tournaient le dos ". pourquoi en est-il ainsi - et d'abord en est-il vraiment ainsi ? telle est évidemment la première question que veut poser ce colloque - sans prétendre la résoudre sans doute mais en ménageant à sa formulation le maximum d'ouvertures possibles.
    Or des dialogues, il y en a - même sournois ou sans espoir la philosophie, le théâtre de sartre ou de beckett pourraient en dire quelque chose.
    L'homme en attente, l'individu nauséeux ont puisé dans l'angoisse husserlo-heideggérienne et celle-ci, on le sait, remonte bien à son tour sans doute aux difficultés que l'homme-esprit éprouve à s'accepter comme corps. c'est ce que la philosophie nous enseigne, que l'on soit cartésien, mécaniste au sens du xviiie siècle, romantique ou même nietzschéen : mais ce sont la philosophie du xxe siècle et les sciences humaines de cette époque qui récupèrent, à leur dépit parfois, cette destinée d'une vérité physique appliquée à l'homme qui s'écroule et d'une humanité balbutiante qui ne parvient pas à parler.
    Au-delà des solutions esthétiques et hellénistiques que l'idéalisme s'est ménagées pour refuser de se voir malade, en deçà également des hésitations d'un mathématicien qui abandonne son art pour mieux comprendre sa vie, on distingue bien quelques velléités d'échange, en tout cas un pont élémentaire. husserl, freud et leurs écoles sont toujours à la pointe de l'actualité : la condition de l'homme moderne se nomme d'abord " angoisse " - les regards phénoménologique, médical, littéraire et autres pourraient-ils la conjurer ? c'est la seconde question et on ne peut sans doute que tracer quelques pistes pour la saisir un peu mieux.
    Lorsque deux colosses refusent ainsi de se voir, ce n'est pas par hasard - c'est qu'ils sont aveugles ou que le labyrinthe est trop vaste pour eux.
    Dans tous les cas, il nous appartient d'en tirer des conséquences pour nous-mêmes - et pour le monde. de retrouver dans ces démarches impitoyables une double image capable, par réaction ou différence, de nous rendre quelque rêve du retour aux " choses mêmes " : le sens de celles-ci que l'angoisse, le lapsus, l'autisme ont trop longtemps évacué.

  • Alors que la connaissance du monde physique qui nous entoure a considérablement progressé depuis Copernic et Galilée, nous savons bien peu de chose sur notre propre esprit, sa nature et son fonctionnement.
    Nous ne savons pas encore très clairement, par exemple, en quoi consiste une croyance, comment nous apprenons, ou encore en quoi consistent la plupart des maladies mentales. Pourtant l'apport des neurosciences nous permet de substituer d'autres théories aux explications de la psychologie courante. Ce livre se révèle ainsi une introduction particulièrement intéressante aux questions de philosophie de l'esprit.
    L'auteur y examine les différentes thèses philosophiques qui s'affrontent quant à l'interprétation de la nature de nos états mentaux : dualisme, matérialisme, fonctionnalisme, etc., et rappelle les perspectives qu'ouvrent en ce domaine à la fois les neurosciences, l'informatique et l'intelligence artificielle. Il développe une philosophie matérialiste et réductionniste. Pour lui, nous devons pouvoir parvenir à expliquer tous les phénomènes mentaux dans les termes du fonctionnement électrochimique du réseau de neurones qui compose notre système nerveux.

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