Agone

  • Je peins la lumière qui vient de tous les corps

    Egon Schiele

    • Agone
    • 19 August 2016

    Dans ces lettres et poèmes souvent inédits, Egon Schiele fait entendre la voix singulière de ceux pour qui l'art est sans compromis et doit permettre d'atteindre la part la plus intime et universelle de chacun d'entre nous.
    Enfant éternel que je suis. J'ai toujours suivi la voie des gens ardents sans vouloir être en eux, je disais - je parlais et ne parlais pas, j'écoutais et voulais les entendre fort plus fort encore et regarder en eux. Je me sacrifiais pour d'autres, ceux qui me faisaient pitié, ceux qui étaient loin ou bien ne me voyaient pas moi qui voyais. Bientôt quelques-uns ont reconnu le visage de celui qui voit au-dedans et alors ils n'ont plus posé de questions.
    Ce jeune groupe ose tenter de lutter contre l'esprit de l'époque qui étouffe tout dans l'intérêt matérialiste et condamne au silence les artistes dérangeants. Il faut faire cette tentative, car il viendra bientôt un temps où les esprits devront rompre avec l'absence d'esprit, par instinct de survie, par une répulsion irrépressible, et par l'amour de cet idéal de l'humanité qui perdure en nous et dont la sauvegarde reste la mission suprême de toute jeunesse.
    Ce choix de textes pour l'essentiel inédits en français révèle la trajectoire d'un peintre aussi radical qu'impétueux, qui n'eut de cesse de s'élever contre l'académisme et l'esprit petit-bourgeois. Au travers de vingt-sept poèmes et vingt-et-une lettres adressées à ses proches, Schiele défend une vision de l'art offensive et révoltée.

  • Pour une socioanalyse du journalisme

    Alain Accardo

    • Agone
    • 9 March 2017

    La représentation médiatique du monde, telle qu'elle est fabriquée quotidiennement par les journalistes, ne montre pas ce qu'est effectivement la réalité mais ce que les classes dirigeantes et possédantes croient qu'elle est, souhaitent qu'elle soit ou redoutent qu'elle devienne. Autrement dit, les médias dominants et leurs personnels ne sont plus que les instruments de propagande, plus ou moins consentants et zélés, dont la classe dominante a besoin pour assurer son hégémonie.
    Les lecteurs habitués aux concepts de la sociologie bourdieusienne ne découvriront sans doute rien de bien nouveau sur le plan théorique dans ce petit livre. Mais ils apprendront peut-être de quelle manière on peut les mettre directement en application dans un projet indissociable de connaissance et d'émancipation personnelle et collective.
    Quant aux lecteurs peu ou pas du tout familiers avec ces outils et ces auteurs, ils pourront découvrir de la manière la plus claire pourquoi et comment cette socioanalyse du métier de journaliste est en même temps celle d'une classe sociale dont cette corporation est une fraction emblématique, la petite bourgeoisie intellectuelle.
    Ce texte est une version actualisée et complétée de l'introduction que l'auteur a donnée à un livre collectif réédité chez Agone en 2007 et consacrée à l'analyse sociologique des pratiques journalistiques, Journalistes précaires, journalistes au quotidien. Cette réédition le replace dans le travail que l'auteur mène depuis la fin des années 1990 sur les classes moyennes - avec des livres comme De notre servitude involontaire et Le Petit Bourgeois gentilhomme (Agone, 2001, 2013 et 2003, 2009).

  • De la philosophie considerée comme un sport

    Jacques Bouveresse

    • Agone
    • 22 April 2015

    Au métaphysicien dont la condition se réduit, selon Carnap, à celle d'un « musicien sans talent musical », Valéry aimerait voir substituer le philosophe dans le rôle, ouvertement assumé, du sportif de l'esprit entraîné et aguerri. Un sport d'une certaine sorte, qui exige un entraînement constant et intensif de l'« animal intellectuel », qu'il faut accepter de comparer aujourd'hui à la philosophie elle-même si on veut pouvoir lui trouver un avenir.
    On peut toutefois se demander si ce à quoi Valéry souhaitait finalement le plus voir la philosophie s'efforcer de ressembler était plutôt un art ou un sport. Il faut probablement songer ici à un exercice qui, comme c'est le cas par exemple de la danse et de la nage, puisse être les deux en même temps : « Philosophie «sportive» sans illusion - le nageur, le danseur, qui ne vont nulle part. » Mais il y a une différence importante entre celui qui cherche dans la philosophie quelque chose comme un plaisir ou une émotion de nature esthétique, qui peuvent être éprouvés de façon plus ou moins passive, et celui qui pratique la philosophie de façon essentiellement active comme un exercice relevant d'une sorte de « sport de l'esprit » et dont, même s'il ne mène nulle part en particulier, on peut sortir mieux équipé, mieux préparé et fortifié du point de vue intellectuel.

  • Monologues du râleur et de l'optimiste

    Karl Kraus

    • Agone
    • 22 September 2015

    L'Optimiste : Mais quand un jour ce sera la paix.
    Le Râleur : . alors la guerre commencera !
    L'Optimiste : Toute guerre s'est cependant conclue par une paix.
    Le Râleur : Pas celle-ci. Elle ne s'est pas déroulée à la surface de la vie mais a dévasté la vie elle-même. Le front a gagné l'arrière. Il y restera. Et l'ancienne mentalité viendra se greffer sur cette vie modifiée, s'il en existe encore une. Le monde sombrera, et l'on n'en saura rien. Tout ce qui existait hier, on l'aura oublié ; ce qui est aujourd'hui, on ne le verra pas ;
    Ce qui sera demain, on ne le craindra pas. On aura oublié qu'on a perdu la guerre, oublié qu'on l'a commencée, oublié qu'on l'a faite. C'est pourquoi elle ne cessera pas.
    « Ce drame, dont la représentation, mesurée en temps terrestre, s'étendrait sur une dizaine de soirées, est conçu pour un théâtre martien. » Ainsi commencent Les Derniers Jours de l'humanité. Nous avons retenu ici l'essentiel des interventions de deux personnages, le Râleur (Kraus lui-même) et l'Optimiste (un loyal patriote autrichien), dont l'opposition rappelle et ferme une action « éclatée en centaines de tableaux ouvrant sur des centaines d'enfers », une action dont l'auteur a arraché le contenu aux cinq années qu'a duré la Première Guerre mondiale : « Années durant lesquelles des personnages d'opérette ont joué la tragédie de l'humanité ».
    La vie de l'écrivain et journaliste viennois Karl Kraus (1874-1936) se confond avec l'inlassable bataille qu'il mena dans sa revue Die Fackel (« Le Flambeau ») contre la corruption de la langue et donc, à ses yeux, de la morale.

  • Precaire!

    Mustapha Belhocine

    • Agone
    • 9 February 2016

    Mustapha Belhocine est ce qu'on appelle aujourd'hui un « précaire » : condamné aux contrats courts, il enchaîne des missions d'homme de ménage au pays de Mickey, de manutentionnaire dans un célèbre magasin de meubles ou de « gestionnaire de flux » chez Pôle Emploi - ce dernier poste consistant à renvoyer chez eux les impudents chômeurs venus faire leurs réclamations en direct plutôt que sur Internet. Armé des mots de Bourdieu, d'un bagout sans faille et de réflexes réfractaires aux ordres illégitimes, il opère de lucides coups de sonde dans les bas-fonds de l'exploitation moderne. Contrairement à Florence Aubenas ou à Günter Wallraff, journalistes s'étant glissés dans la peau de précaires, Belhocine est un précaire par nécessité économique, qui écrit ce qu'il vit pour consigner les cadences, les vexations et la pénibilité, mais aussi faire éclater le ridicule, jusque dans sa langue, d'une organisation sociale exigeant de ses « castmembers opérationnels et motivés » d'avoir le « sens du jeu ».

  • Je regrette

    Jean-Marc Rouillan

    • Agone
    • 19 August 2016

    Jean-Marc Rouillan confesse ses regrets, sans mettre son passé aux oubliettes, ni verser dans le confort bourgeois de la contrition.
    - 1 - Je regrette qu'on puisse me croire sans regrets. De quoi serait fait un homme ne connaissant jamais la mélancolie de ce sentiment ? L'étiquette me colle à la peau.
    - 5 - Je regrette chaque jour de prison. Moi qui, pour notre cause, ai passé plus d'un quart de siècle derrière les murs. Bientôt vingt-huit années... Vingt-huit fois 365 jours. Sans compter les années bissextiles ! Je vous fais grâce de tous les 29 février de ma vie derrière les barreaux.
    Une année-lumière « correspondant à la distance parcourue par la lumière dans le vide en une année, soit env. 9,461.1015 mètres, ou 0,307 parsec ». Mais comment établir scientifiquement la teneur de l'année-carcérale ?
    - 7 - Je regrette de ne pas avoir saisi - à chaque instant - le fil du temps à sa juste valeur passagère.
    - 13 - Je regrette de ne pas avoir marché vers mon destin avec plus de rigueur et de vigueur. Il me semble pourtant que je n'ai pas traîné en chemin. Incendiaire à seize ans. Braqueur et prisonnier à dix-sept. Recherché dans deux pays à dix-huit. Condamné à mort par des militaires à vingt-deux. Gracié, amnistié et libéré à vingt-quatre... J'ai vécu sur la crête des vagues de temps passionnés. Le regard aiguisé par les rêves. Le coeur empoisonné de justice. Les mains armées d'une conscience aveuglante.
    - 194 - Je regrette d'avoir dû rappeler ces principes élémentaires à tous ceux qui traquent mon repentir pour conforter l'histoire officielle, politique et judiciaire.
    Série d'aveux indéniables et de souvenirs carcéraux, politiques, amoureux, militants, littéraires, cinématographiques, révolutionnaires et enfantins enfin délivrée avec une bonne foi irréprochable par cet ancien membre du groupe Action directe, qui joue avec ce que ses juges attendent de lui. Écrits au printemps 2010 (sur le modèle du Je me souviens de Pérec), alors qu'il venait de passer à Marseille sa première année en semiliberté de vingt ans, ce texte a été revu pour son édition.

  • La machine est ton seigneur et ton maître

    Collectif

    • Agone
    • 22 September 2015

    Les machines ressemblent à d'étranges créatures qui aspirent les matières premières, les digèrent et les recrachent sous forme de produit fini. Le processus de production automatisé simplifie les tâches des ouvriers qui n'assurent plus aucune fonction importante dans la production. Ils sont plutôt au service des machines. Nous avons perdu la valeur que nous devrions avoir en tant qu'êtres humains, et nous sommes devenus une prolongation des machines, leur appendice, leur serviteur. J'ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître et que je devais lui peigner les cheveux, tel un esclave. Il fallait que je passe le peigne ni trop vite ni trop lentement. Je devais peigner soigneusement et méthodiquement, afin de ne casser aucun cheveu, et le peigne ne devait pas tomber. Si je ne faisais pas bien, j'étais élagué.
    Foxconn est le plus grand fabricant du monde dans le domaine de l'électronique. Ses villes-usines, qui font travailler plus d'un million de Chinois, produisent iPhone, Kindle et autres PlayStation pour Apple, Sony, Google, Microsoft, Amazon, etc. En 2010, elles ont été le théâtre d'une série de suicides d'ouvriers qui ont rendu publiques des conditions d'exploitation fondées sur une organisation militarisée de la production, une taylorisation extrême, l'absence totale de protection sociale et une surveillance despotique jusque dans les dortoirs où vivent les ouvriers.
    Ce livre propose quelques éléments d'analyse du système Foxconn à partir du portrait que fait la sociologue Jenny Chan d'une ouvrière qui a survécu à sa tentative de suicide en 2010. Complété par le témoignage de Yang, un étudiant et ouvrier de fabrication à Chongqing, il retrace également le parcours de Xu Lizhi, jeune travailleur migrant chinois à Shenzen, qui s'est suicidé en 2014 après avoir laissé des poèmes sur le travail à la chaîne, dans « L'atelier, là où ma jeunesse est restée en plan ».

  • Nous sommes là depuis déjà plusieurs jours. Nous continuons en vain d'attendre une distribution de nourriture qui apaiserait notre faim. Et l'administration du camp demeure invisible. Nul ici n'est responsable de l'existence de ces milliers d'hommes entassés sur cette plage, sans manteaux, privés d'eau potable et de nourriture. Pour nous accueillir, seuls ont été prévus des carrés de terrain délimités par quelques piquets enfoncés dans le sable. Ils sont reliés entre eux par plusieurs lignes de barbelés, pour nous parquer comme on le fait pour les vaches. Mais nous n'avons que du sable pour ruminer notre misère et les raisons qui nous ont amenés là.
    Les haut-parleurs viennent d'annoncer une bonne nouvelle. Ceux qui se regrouperont par dix et dresseront une liste écrite de leurs noms et prénoms auront droit à deux kilos de pain.
    Je note huit noms de camarades et le mien. Il en manque un. Que faire ? Chercher un ami de plus ? Mais comment le trouver en si peu de temps ? J'inscris en tête de liste « Francisco de Goya y Lucientes ». Comme nous, mais un siècle auparavant, il connut l'exil. Aujourd'hui, grâce à la magie de son nom porté sur une liste d'affamés, Goya nous offre un morceau de pain supplémentaire. Il nous donne sa part.
    Sur un ton sans colère, ces « Chroniques d'un camp de républicains espagnols internés en février 1939 sur la plage de Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales) rapportées par un imprimeur et militant communiste » laissent voir l'amertume devant les trahisons et l'accueil honteux que la démocratie française a réservé à ceux qui fuyaient le fascisme.
    Une première édition de ce livre est parue en 1994 dans une collection jeunesse aux éditions Gallimard.

  • Pascal Pons montre que, face aux violences auxquelles sont confrontés les habitants de certains quartiers populaires, il est un laxisme qui doit cesser : celui qui tolère qu'ils n'aient aucun droit.
    Il est tout de même fantastique que ceux qui ont été élus pour garantir des droits aux citoyens s'offusquent de leurs propres échecs et les attribuent à quelques criminels. Il ne faut tout de même pas oublier que la zone de « non-droit » sortie à toutes les sauces, c'est avant tout celle où vivent des personnes qui n'ont pas les mêmes droits qu'ailleurs.
    Dans ces belles déclarations, le droit à la sécurité est toujours l'arbre qui cache la forêt.
    Mais les autres droits ? Le droit aux soins ? À l'éducation dans des locaux de qualité, avec du personnel en nombre suffisant ? À des transports publics efficaces pour aller travailler partout où il y a (encore) du travail ? Le droit de savoir si ses enfants sont exposés ou non à l'amiante dans leur école ? Qui est responsable de la non-application de ces droits ?
    Seulement la poignée de délinquants qui agite les nuits de la Castellane !?
    C'est un fait, un réseau puissant et mortifère règne sur cette cité. Mais qui peut croire que les politiques de la ville et de l'État sont à la hauteur de la situation ? Qui est garant de l'ordre - et de quel ordre ? Qui est responsable de la main-mise de la mafia sur ces jeunes ? Il faut repenser l'espace public dans l'intérêt des habitants et non des promoteurs immobiliers qui lorgnent sur ce flanc de colline à la vue imprenable sur toute la baie phocéenne.
    Le 10 février 2015, en pleine visite ministérielle à Marseille, une fusillade éclate à la cité de la Castellane, emblème médiatique des « zones de non-droit ». Les forces de police évacuent une école maternelle et confinent élèves et professeurs pendant plusieurs heures. Le lendemain, les enseignants font valoir leur droit de retrait puis, excédés, se constituent en collectif avec les parents d'élèves pour exiger des réponses des pouvoirs publics. Comment en est-on arrivé là ? Qui est vraiment responsable de la dégradation de la vie dans ce quartier ? Quel rôle ont joué municipalité, État et Éducation nationale face à la montée d'un réseau mafieux ? Comment parler d'une même voix, s'organiser, pour faire cesser ce mépris des classes de la Castellane ? Pendant plus d'un an, un militant syndical partage, avec parents et enseignants, la vie, les grandes difficultés et les petites victoires d'un collectif hétéroclite qui s'est fait porte-parole d'enfants sacrifiés par la République.

  • Plaisir au poème

    Georges Mounin

    • Agone
    • 22 April 2015

    Quand on aime la poésie, au bout d'un certain temps, la seule façon tolérable d'en parler, c'est d'en parler avec précision, quels que soient les risques. Tout finit par valoir mieux que la Tour de Babel assourdissante où, comme à la corbeille d'une Bourse étrange, sont chaque jour hurlées péremptoirement toutes les opinions sur la Poésie majuscule.
    Pourquoi « glorieuse dans les bras du soleil » ? Là aussi, on voit avant de comprendre - il faut voir avant de comprendre et se laisser mener par les mots vers l'image. Une image de femme portée dans les bras du soleil, une vision de rayons divergents, de bras tendus offrants. C'est une image glorieuse, comme dans les tableaux celle des personnages entourés de lumière. C'est seulement l'image radieuse de femme éblouissante qui a empli les yeux d'Éluard. Et la preuve, c'est qu'il revient sur cette image, insatisfait jusqu'à ce qu'elle ait atteint la plénitude expressive adéquate à la vision qu'il gardait intérieurement :
    Sans songer à d'autres soleils Que celui qui brille en mes bras dira-t-il en 1940. Et c'est bien la même image. Il me semble qu'il a finalement su se délivrer de son éblouissement dans ce vers-ci, le plus accompli :
    Tu portes dans tes bras les branches du soleil.
    Réédition de textes parus en 1993 dans la revue Agone (et pour la première fois entre 1952 et 1958) dans les Cahiers du Sud), ces quinze chroniques parcourent les écrits de Guillaume Apollinaire, Louis Aragon, André Breton, René Char, François Dodat, Paul Éluard, Nazim Hikmet, Victor Hugo, Stéphane Mallarmé, Henry de Montherlant, Saint-Pol Roux, Gaston Puel, Eugène Guillevic, Pierre Reverdy, Jules Supervielle, Paul Valéry, Alfred de Vigny, etc.
    Ces leçons de précision poétique sont suivies d'un dialogue entre un poète et une traductrice, qui reviennent, un demi-siècle plus tard, sur la poésie vue par le linguiste et sémiologue, militant communiste et résistant Louis Leboucher, dit Georges Mounin (1910-1993).

empty