Sabine Wespieser

  • Pour garder vive la mémoire de sa grand-mère tout juste disparue, la narratrice se réfugie dans son boudoir, où se sont entassés au fil des ans lettres, dessins et carnets. La fantaisie, la liberté et la générosité de la vieille dame qui pendant toute la guerre du Liban a refusé, malgré les objurgations de sa famille, de quitter sa maison et son jardin, situés sur la ligne de démarcation entre Beyrouth Est et Beyrouth Ouest, s'y retrouvent tout entières. Veuve à trente et un ans, cette encore jeune femme, d'origine arménienne, avait décidé de consacrer sa vie aux autres, après avoir juré fidélité à son défunt mari. Pour sa petite-fille, en instance de divorce, déchirée entre sa quête de liberté et son besoin d'amour, elle était à la fois un point d'ancrage et un modèle inatteignable. Au fil du roman va pourtant apparaître, derrière la figure idéalisée, une femme plus complexe et plus mystérieuse aussi. S'arrachant à son isolement, la narratrice finit par rejoindre dans le salon les visiteurs venus présenter leurs condoléances, ceux qu'elle appelle les « corbeaux ». Elle y croise un inconnu, dépité d'être arrivé trop tard pour remettre à l'occupante des lieux l'épais dossier qu'il lui destinait. Pendant une longue conversation sous la tonnelle, la narratrice médusée va découvrir tout un pan caché de l'existence de sa lumineuse grand-mère. Car le visiteur que nul n'attendait n'est autre que le fils d'un homme épris d'absolu et d'archéologie, Youssef, que rencontra la jeune veuve lors d'une croisière en 1947. Construisant son deuxième roman comme une invocation à cette grand-mère disparue, tissant la trame de son intrigue dans celle des déchirements de l'histoire, Hyam Yared dresse là un très beau portrait de femme, hanté par ses propres obsessions sur la passion, le désir et la violence.

  • L'armoire des ombres

    Hyam Yared

    L'armoire des ombres.
    Beyrouth au moment des manifestations de 2005. une comédienne se présente à un casting. l'accueil est étrange : dès son arrivée, l'ouvreuse lui demande de laisser son ombre au vestiaire. le metteur en scène veut que l'actrice soit dépouillée de tout pour mieux s'emparer du rôle. comme elle a un farouche besoin de gagner sa vie - le loyer que lui réclame sa propriétaire et l'éducation de son fils - elle accepte le bout d'essai.
    Quand elle revient au théâtre après avoir décroché le rôle, le metteur en scène s'est envolé, et il n'y a pas de scénario. pour tout décor une armoire, dans laquelle elle découvre. des ombres soigneusement pliées. devant un public de plus en plus nombreux, elle déploie les ombres, improvisant à partir de chacune d'elles : elle est greta la prostituée, mona la réprouvée. tout en se révoltant contre sa mère, une femme désespérément conventionnelle.
    Alors qu'elle finit par se fondre jusqu'au vertige dans ses multiples identités, la comédienne dresse le tableau saisissant d'une société libanaise oú les individus n'ont pas de place, et moins encore les femmes. personne ne parvient à exercer son libre-arbitre, si fortes sont les pressions : même les manifestants exigent des passants une adhésion aveugle à leur cause. poète, hyam yared écrit un premier roman singulier qui capte à merveille le surréel et l'étrangeté du quotidien tout en livrant une vision du monde subversive et violente.
    Car son livre interroge avec clairvoyance une société cadenassée par le poids de l'histoire et des traditions, oú toute tentative d'émancipation se paie au prix fort.

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