Vrin

  • Les philosophes juifs médiévaux - de Saadai Gaon à Hasday Crescas, en passant par Maimonide - emploient des stratégies d'écriture ésotérique lorsqu'ils traitent de la question de la création du monde. L'usage d'un tel art d'écrire ne saurait s'expliquer par le seul impératif de prudence ou la crainte de la persécution (il ne fait pas bon de mettre en cause des opinions traditionnelles). Il s'impose quand se rencontrent les sciences philosophiques et l'herméneutique rabbinique. La pensée est alors exposée à des problèmes qui mettent en défaut les capacités du langage. En atteste notamment l'effort répété des philosophes pour tenter d'énoncer le surgissement du dicible.

  • L'oeuvre d'Eckhart révèle que le maître s'est appuyé sur Origène pour développer trois thèmes centraux de sa pensée. D'abord, l'usage des principes exégétiques d'Origène, et notamment la recherche du sens spirituel sous l'« écorce de la lettre », conduit Eckhart à une affirmation centrale : la vérité philosophique est contenue dans la révélation, en particulier dans la personne du Christ, source de toute vérité. C'est à partir de cette lecture allégorique qu'il peut développer une anthropologie singulière axée sur la question de la nature de l'image de Dieu en l'homme : Eckhart fait de l'homme l'image du Fils, le même fils que le Fils Premier-né. Associant à cette source les analyses augustiniennes, Eckhart fonde une anthropologie complexe à deux niveaux, l'une qui ressortit de la création - l'image est alors celle du ternaire augustinien mémoire, intelligence et volonté -, l'autre de ce qu'il nomme « le fond incréé et incréable » en l'âme, lieu où la grâce s'épanche. Si donc l'âme en son fond est connaturelle au Verbe, elle est alors capax dei et peut devenir en acte et par grâce le lieu incirconscriptible de la naissance du Verbe. Que le Verbe naisse semper et simul en l'âme, que la grâce de l'Incarnation n'aie d'autre fin que la grâce d'Inhabitation, tels sont les théologoumènes qu'Eckhart développe inlassablement à la suite d'Origène.

  • Fidèle à la tradition dominicaine, Maître Eckhart (1260-1328) accorde une grande importance à l'intellect aussi bien dans la connaissance de Dieu que pour la béatitude de l'homme. Cependant, il n'est pas possible d'envisager cette notion sans souligner l'existence d'une difficulté. Dans son élan pour atteindre la vérité, l'intellect fait l'expérience d'une certaine cécité, il ne parvient jamais parfaitement à ressaisir ce qui est là, caché dans le creux de son être. Loin d'être un obstacle, cette difficulté ne définit-elle pas la nature de notre pensée? Ce nouvel ouvrage se présente comme une enquête sur les actes de l'intellect à travers l'analyse des principaux verbes employés par le maître rhénan pour décrire ce qui se passe dans l'âme et l'épreuve qu'elle traverse. L'intellect ne doit-il pas consentir à ce qui se donne à lui sous le mode de l'inappropriable? Et la pensée devient alors une quête sans fin. « Dans la nuit, quand aucune créature ne brille ni ne jette un regard dans l'âme, dans le silence où rien ne parle à l'âme, la parole est prononcée dans l'intellect » (Sermon 70). L'expérience de la nuit est cette épreuve nécessaire qui permet à l'âme intellective de laisser résonner en elle une parole toujours inexprimée.

  • C'est la question du mal volontaire, ou de l'acrasie, qui se trouve au centre du présent ouvrage : pourquoi l'homme fait-il parfois le mal en toute connaissance de cause et en toute liberté, sans être soumis à des passions ou une quelconque faiblesse ? La réponse donnée à cette question par Pierre de Jean Olivi (1248-1298) - penseur peu connu aujourd'hui, mais qui suscita autant de controverses que d'admiration au XIIIe siècle - eut un impact décisif sur la pensée médiévale et moderne. Notamment les réflexions démoniaques lui permettent de penser le cas d'une acrasie stricte, où en l'occurrence les anges choisissent l'option qui apparaît toutefois comme la mauvaise à l'intellect, ceci au détriment de la bonne. La position résolument volontariste de Pierre de Jean Olivi, défendant en effet une absolue autodétermination de la volonté, met ainsi l'accent sur l'entière responsabilité de la personne pour ses actes.

  • Exposer l'alchimie au Moyen Âge, c'est explorer un univers complexe où avoisinent aussi bien de pures spéculations, des disputes universitaires, des contes, des songes éveillés que des expérimentations très concrètes. Elle implique à la fois un savoir pratique et un savoir théorique. C'est un tel ensemble complexe dont cet ouvrage restitue l'histoire. L'alchimie médiévale se présente d'abord comme un art nouveau importé des Arabes au XIIe siècle : les premiers textes d'alchimie sont des traductions de l'arabe en latin. Puis au XIIIe et au XIVe siècle émerge une alchimie latine, qui sera plus médicale que transmutatoire. L'élixir des métaux est aussi élixir du corps humain. Ce mouvement s'accompagne d'une transformation du contenu des textes, de plus en plus marqué par la philosophie, la religion chrétienne, la poésie et la fable antique.

  • « On ne comprend pas vraiment le thomisme tant qu'on n'y sent pas la présence de saint Thomas lui-même, ou plutôt de frère Thomas avant qu'il ne fût devenu un saint fêté au calendrier, bref de l'homme avec son tempérament, son caractère, ses sentiments, ses goûts et jusqu'à ses passions. Car il en eût au moins une. Au niveau de la nature humaine pure et simple, Thomas eut la passion de l'intelligence ».
    Comprendre ensemble le philosophe et le croyant en Thomas, c'est en ces termes qu'Étienne Gilson invite le lecteur à entrer dans la pensée complexe, mais incontournable, du Docteur angélique. Tel est aussi l'esprit qui anime cette étude systématique, visant au coeur même du thomisme et guidée par le souci constant de manifester l'unité de la doctrine à travers le déploiement de cette « passion de l'intelligence » - cette puissance contemplative, qui embrasse dans un même élan rationnel les grandes questions théologiques, ontologiques et anthropologiques : l'existence de Dieu, l'être et l'essence, la nature et la causalité physique, la connaissance, la vie humaine.
    Dans l'oeuvre immense d'Étienne Gilson, cet ouvrage occupe une place centrale : non seulement parce que Le Thomisme aura accompagné son auteur durant toute sa carrière, à travers les remaniements et amplifications de six éditions successives; mais encore, parce que cette magistrale introduction à la philosophie de saint Thomas aura contribué de manière décisive à définir une méthode historiographique : celle d'une histoire doctrinale unitaire et cohérente, par delà tous les clivages philosophiques et théologiques.

  • Guillaume d'Ockham (1285-1347), défenseur bien connu du nominalisme, a manifesté un intérêt soutenu pour les définitions réelles. Cet ouvrage s'efforce de reconstruire sa position sur la nature et la fonction des définitions réelles. Un examen de ce qu'est une définition réelle appelle une étude de ce qu'est une essence et de la nature du lien à poser entre l'essentiel et le nécessaire. Cet ouvrage a pour objectif de montrer que le nominalisme ne contraint pas à une position déterminée sur les essences. Saul Kripke nous dit que l'essentiel se réduit au nécessaire. Kit Fine, par contre, affirme qu'il faut revenir à Aristote et soutenir que l'essentiel est irréductible au nécessaire. Notre examen atteste qu'une étude en histoire de la philosophie a toute sa place dans les débats contemporains. L'essentialisme de Guillaume d'Ockham incite à rendre à Aristote ce qui lui revient et à faire preuve de circonspection. En définitive, les deux positions en présence ne sont peut-être pas incompatibles.

  • Quelles étaient les pratiques et les représentations du savoir dans l'université entre 1250 et 1330 ? La présente étude, ciblée sur la conception médiévale du savoir, expose un regard original sur l'histoire socioculturelle des pratiques scientifiques de la période médiévale. Comment les scolastiques euxmême réfléchissaient-ils à leur propres travaux ? En appuyant son regard sur les grands théologiens et le monde clérical, Catherine König-Pralong parcourt l'histoire scolastique du savoir entre Oxford, Paris et l'Allemagne, à la recherche des écrits et réflexions de quelques grands maîtres scientifiques tels que Bonaventure, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Jean Peckham, Henri de Gand, Jacques de Viterbe, Olivi. Et c'est alors l'ensemble de la théologie universitaire qui gagne en consistance historique et devient plus concrète.
    />

  • L'expérience du désir appartient tant à la nature humaine qu'elle est devenue l'un des thèmes les plus exploités par les poètes, les gens de lettres et les philosophes. Éclairer la notion de «désir», telle qu'elle a été exprimée dans les textes de Thomas d'Aquin, à travers la médiation du lemme «desiderium», tel est le travail de Gianmarco Stancato. C'est par la méthodologie lexicographique que l'auteur entreprend son étude : cette méthode permet la lecture d'un texte en analysant ses mots, ceux-ci étant des moyens pour véhiculer des significations. C'est une méthode qui part du texte pour parvenir à la pensée. Ainsi, la considération du terme « desiderium » dans son contexte permet de comprendre le rôle que le désir joue à l'intérieur du monde philosophique et théologique de Thomas et le relief métaphysique qu'un tel concept y acquiert.

  • Ce quatrième recueil d'articles de Jean Jolivet, son dernier à l'en croire, complète les trois autres, déjà parus, que sont les Aspects de la pensée médiévale. Abélard, doctrines du langage (Vrin, 1987), la Philosophie arabe et latine (Vrin, 1995) et les Perspectives médiévales et arabes (Vrin, 2006). Il rassemble des études autour des grands thèmes qui ont marqué le long et riche parcours du médiéviste. Ainsi, il permet non seulement de retracer l'histoire et l'évolution du médiévisme en France depuis le XIXe siècle mais également de (re-)découvrir les propres analyses de Jean Jolivet, avec sa prédilection pour le XIIe siècle. Une attention toute particulière est accordée à cette grande figure qu'est Pierre Abélard, de même qu'aux commentateurs arabes, héritiers de la philosophie grecque, et à leur réception en terre latine.

  • Est-on encore libre lorsqu'on agit mal ? Nos actes déterminent-ils ce que nous sommes et devenons ? L'homme s'excepte-t-il du monde ? Ou bien, à l'inverse, en relève-t-il essentiellement ? L'éthique d'Anselme se situe à la croisée des chemins.
    Si la liberté a pour fin la justice, c'est parce qu'elle ne se présente plus comme la fin de cette dernière, mais qu'elle demeure quoi que l'on fasse. Si l'éthique porte sur les actes de l'homme, qui font de lui ce qu'il est, ce n'est pas pour refuser toute idée d'une nature essentielle que nous aurions reçue. En un mot, l'homme échappe au cours naturel des choses, en faisant un certain usage des pouvoirs qu'il possède par nature.
    La liberté elle-même, par laquelle l'homme se distingue des autres êtres du monde, se pense ainsi comme un pouvoir naturel, et donc inamissible. Invoquer la supériorité de l'âme sur le corps ne suffit dès lors plus pour penser la liberté ; Anselme nous invite à la penser à partir d'une certaine interprétation de la constitution de ce qui est. En d'autres termes, la réflexion éthique appelle une exploration des sens de l'être.
    Le présent ouvrage montre comment, en l'absence d'une métaphysique établie, Anselme recourt, pour fonder son éthique, à l'enseignement de la logique, ou dialectica, laquelle ne saurait être réduite à une sémantique. Les multiples remaniements des concepts éthiques, mais aussi logiques, révèlent une pensée latine qui s'ouvre à l'interrogation métaphysique.

  • Cet ouvrage suit le développement d'une logique fondée sur les éléments de sémiologie qui sont développés par la théorie du signe et de la signification, qui réélabore les principaux concepts sémantiques et renouvelle toute l'analyse logique du langage.

  • Imaginons un pays peuplé d'aveugles de naissance qui se trouvent incapables de se déplacer sans choir dans un fossé.
    Les connaissances auxquelles prétendent la majorité d'entre eux se limitent au donné des quatre de leurs sens qui fonctionnent, et beaucoup sont incapables d'imaginer que d'autres connaissances sensibles soient possibles. Certains de ces aveugles cependant feront peut-être l'hypothèse qu'il existe des principes permettant de rectifier le donné sensible et d'élargir nos connaissances. Sans doute, aucune évidence sensible ne fonde cette hypothèse qui n'est qu'une croyance.
    Mais c'est le rôle du philosophe d'élargir notre horizon intellectuel et de chercher à transformer cette croyance en un savoir en la justifiant correctement. Selon Nicolas d'Autrécourt (ca 1298-1369), nous sommes à bien des égards dans la situation de ces aveugles, bornés par notre ignorance, et l'on doit s'efforcer d'augmenter autant que faire se peut notre connaissance des vérités cachées. Dédiant son principal traité philosophique à ceux qui veulent " chercher et reconnaître la vérité ", il élabore dans cette perspective une épistémologie qui fait une large place aux " dissonances cognitives ", aux connaissances dont le degré de justification épistémique est incertain, et qu'il faut chercher à améliorer jusqu'à parvenir à l'évidence et la certitude.
    C'est cette approche à la fois fondationaliste et faillibiliste de la connaissance que l'on se propose d'apprécier ici. On s'est efforcé à la fois de prendre en compte l'aspect nonnatif de la théorie autrécurienne de la connaissance, en reconstruisant de façon systématique les principes qui ont guidé le Lorrain ; mais on a aussi voulu, dans une perspective plus généalogique, montrer d'où venait l'intérêt du philosophe pour les objets vagues et les méthodes de raisonnements informels en présentant les principaux aspects de son atomisme.
    Enfin, une dernière partie replace cette oeuvre dans le contexte qui était le sien en la confrontant aux thèses de Jean Buridan auquel Nicolas s'est directement affronté, alors que le XIVe siècle voit s'intensifier l'attention aux raisonnements informels et aux degrés de justification inférieurs à la seule évidence.

  • L'histoire de la philosophie se présente généralement comme une succession de réponses apportées face au surgissement de questions qui peuvent varier selon les époques.
    Pourtant, ce n'est pas seulement par le travail intellectuel de ses adeptes que la philosophie se développe au fil du temps. Dès son origine, elle s'est accompagnée d'actes et de gestes qui, loin de lui être accessoires, ont fondamentalement légitimé la teneur des questions déroutantes qu'elle a pu poser. Sans la figure de Socrate et de quelques rares pairs, il n'y a pas de philosophie. La philosophie doit son existence autant aux problèmes qu'elle examine qu'a ces quelques figures dont les gestes fondateurs réapparaissent, de façon plus ou moins codifiée et valorisée selon les cultures et les siècles, sous forme d'exemples.
    Ainsi, si les Arabes puisent à cet égard dans l'oeuvre fondatrice de Diogène Laërce, la culture juive médiévale les évite, se concentrant davantage sur ses propres figures de sage. Le Moyen Age latin se distingue à son tour par une véritable culture de l'exemple philosophique : les portes-paroles qu'en furent Abélard et Jean de Salisbury trouveront des successeurs à l'apogée de la scolastique du XIIIe siècle.
    Il ne faut donc pas attendre le premier humanisme de Pétrarque, qui entendait confronter son époque à la provocation de la philosophie, pour rencontrer une présentation des philosophes comme exemples : la définition de ce que peut être un philosophe avance de concert avec le cheminement de la philosophie elle-même.

  • Que signifie la notion de scientia au Moyen Âge? Quel est son champ d'application? S'il convient de traduire cette notion par savoir plutôt que par science, c'est qu'elle est beaucoup plus vaste que le concept moderne de science. L'auteur met en évidence cette diversité et cette richesse de la « scientia » à partir de la théorie de la science de Jean Buridan. Le maître picard, considéré comme l'inspirateur du mouvement nominaliste, est en effet encore largement méconnu en France. Il ne s'agit pas moins de l'une des grandes figures du XIVe siècle, qui a marqué ses contemporains et ses successeurs par sa manière de philosopher.
    La « scientia » se déploie selon Buridan de façon privilégiée dans la philosophie de la nature. La polysémie que revêt cette notion à l'époque médiévale permet toutefois à Joël Biard d'aborder la pensée buridanienne sous ses aspects les plus divers.

  • Ce volume réunit neuf études distribuées en deux séries La première se concentre sur la bibliothèque d'Étienne Gaudet, principal témoin de la forte présence, à Paris, des écrits et des doctrines de plusieurs savants d'Oxford (Thomas Bradwardine, Thomas Buckingham, Thomas Felthorp). Une attention particulière est accordée à l'oeuvre théologique de deux logiciens anglais : Nicolas Aston et Richard Brinkley. Fondée sur des manuscrits parisiens, la première partie du volume jette un regard en profondeur du mouvement doctrinal qui s'est développé à Paris pendant les années 1350-1400. La seconde partie s'attache à Jérôme de Prague. Connu surtout comme esprit révolutionnaire et comme martyre de la cause de John Wyclif et de Jean Hus, Jérôme de Prague est étudié ici (et pour la première fois) comme philosophe.

  • La manière dont nous agissons et, plus profondément, la nature de nos actes engagent-elles ce que nous sommes?
    Ce livre repose sur un postulat : si l'homme est libre, ses actions ne s'en rapportent pas moins à ce qu'il est, ou encore à sa nature. Dès lors, la question de l'acte libre ne relève pas seulement, et peut-être pas d'abord de l'éthique, mais se nourrit tout aussi bien de la problématique métaphysique de l'être, entendu comme être en acte.
    À travers ses vicissitudes au long de l'Antiquité tardive puis du Moyen Âge arabe et latin, ce livre fait l'histoire du concept d'acte, dont la signification se dédouble pour s'entendre comme actualité et activité.
    Anciennement, l'acte se déterminait comme éclosion, ou accomplissement d'une potentialité présente en la substance; il en viendra bientôt à se penser comme effectuation, c'est-à-dire comme effet de sa production par un autre.
    Or si les étants du monde sont produits par un autre, leur être, singulièrement l'être de l'homme, réfère aussi à une activité. Advenu à l'être par l'oeuvre d'un autre, l'homme agit librement sur le cours des événements, et le modifie.
    À travers l'histoire complexe du concept d'acte, les pages qu'on va lire montrent comment émerge puis s'impose la notion (centrale pour les temps modernes) d'une contingence radicale du monde, et de l'action humaine en ce monde. Penser la liberté ne dispense pas d'interroger la nature, en son irréductible complexité.

empty