Littérature générale

  • Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron.
    Non non non non, rassurez-vous, ce n'est pas Le Petit Poucet ! Pas du tout. Moi-même, tout comme vous, je déteste cette histoire ridicule. Où et quand a-t-on vu des parents abandonner leurs enfants faute de pouvoir les nourrir ? Allons...
    Dans ce grand bois donc, régnaient grande faim et grand froid. Surtout en hiver. En été une chaleur accablante s'abattait sur ce bois et chassait le grand froid. La faim, elle, par contre, était constante, surtout en ces temps où sévissait, autour de ce bois, la guerre mondiale.
    La guerre mondiale, oui oui oui oui oui.

    J.-Cl. G.

  • Le camping-car nous a emmenés au Portugal, en Grèce, au Maroc, à Tolède, à Venise. Il était pratique, génialement conçu. Il m'a appris à être libre, tout en restant fidèle aux chemins de l'exil. Par la suite, j'ai toujours gardé une tendresse pour les voyages de mon enfance, pour cette vie bringuebalante et émerveillée, sans horaires ni impératifs. La vie en camping-car.
    I. J.

    Dans ce livre, Ivan Jablonka esquisse une socio-histoire de son enfance, transformant l'autobiographie en récit collectif, portrait d'une époque.

  • Paris fantasme Nouv.

    Fascinée par une ruelle, née il y a cinq cents ans entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, j'ai cherché à découvrir celles et ceux qui y ont vécu de siècle en siècle, de numéro en numéro, d'étage en étage, depuis 1518. La rue Férou est devenue le lieu d'une question existentielle : qu'est-ce qui donne le sentiment d'être chez soi quelque part ? D'habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ?
    Je me suis glissée dans la peau d'un photographe du xixe siècle et d'une comédienne de la Comédie-Française au xviiie, j'ai accompagné Man Ray dans son atelier, Mme de La Fayette dans sa maison d'enfance ou des religieuses dans leur couvent. Comme une psychanalyste prête à tout entendre, à tout écouter, sans choisir ni trier, j'ai ouvert ma porte aux voix du passé.
    Sous la rue Férou, j'ai découvert ma rue Férou, hantée par le cortège de celles et ceux qui n'ont pas d'autres traces pour dire leur passage sur cette terre que des listes de noms.
    Singulière ruelle qui s'absente à ses deux bouts. Ses pierres recèlent des trésors d'histoires, de légendes, de questions sans réponses et de réponses sans questions.
    Une rue, dix maisons, cent romans.
    Paris Fantasme.

  • Que me demande-t-on, au juste ? Si je pense avant de classer ? Si je classe avant de penser ? Comment je classe ce que je pense ? Comment je pense quand je veux classer ? [...] Tellement tentant de vouloir distribuer le monde entier selon un code unique; une loi universelle régirait l'ensemble des phénomènes: deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres.
    Malheureusement ça ne marche pas, ça n'a même jamais commencé à marcher, ça ne marchera jamais.
    N'empêche que l'on continuera encore longtemps à catégoriser tel ou tel animal selon qu'il a un nombre impair de doigts ou des cornes creuses.

  • Jean-Claude Grumberg, à la fois scénariste de films (ave Truffaut, Costa- Gavras, etc.) et un des auteurs français de théâtre les plus joués dans le monde, poursuit ici ses méditations autobiographiques. Pleurnichard, le titre du livre, c'est à la fois lui et le narrateur qui ne cesse de s'interroger :" [...] Comment se venger ? de quoi ? Pleurnichard avait trouvé inconsciemment son moyen : insulter les flics, les douaniers, les préposés à l'état civil ou tout autre fonctionnaire rond de cuir et manches de lustrine, les instituteurs, les contrôleurs SNCF et RATP, tous ceux qui incarnaient plus ou moins à ses yeux le pouvoir, l'autorité. Voilà. En supplément de programme et à toute heure, hurler plus que de raison, spécialement sur ses proches, insulter ses amis, se battre avec son frère. Oui, la vengeance prit cette forme, et Pleurnichard devint tour à tour et en même temps gueulard, grossier, menteur, rétif à toute discipline, à tout effort. Drôle de manière de se venger dites- vous ? Sans doute. Refuser la société et même au sein des organisations dont le but avoué semblait être la destruction de cette société, ou du moins sa transformation, se faire un devoir d'y râler, d'y ricaner, d'y douter, d'ironiser. On tue ton père et tu ne te venges pas. Hamlet. La pièce était faite. Faire ou défaire, voilà la question. Je me mis quand même au travail et fourrais ce désir de vengeance, enfoui profond jusque-là chez Pleurnichard [...] "J.-Cl. Grumberg

  • 1957. Georges Perec a vingt-et-un ans. Il est un étudiant (en histoire) qui n'étudie plus. Il voudrait écrire, n'y parvient guère. En juin 1956, il commence une psychanalyse. Fin juillet 1957, il part pour la Yougoslavie. Le 8 septembre, à peine revenu, il rédige dans l'urgence un roman tout imprégné de son expérience yougoslave, L'Attentat de Sarajevo. C'est un galop d'essai mené au galop. C'est, littéralement, son premier « Cinquante-trois jours ». Tel Stendhal dictant La Chartreuse de Parme en cinquante-deux jours, il dicte le livre à une de ses anciennes camarades du lycée d'Étampes. Le tapuscrit, perdu, n'a été retrouvé qu'après sa mort.
    Lecteur, c'est avec un Perec inattendu que tu vas faire connaissance. Frôlant le roman d'analyse psychologique, esquissant une histoire d'amour et de jalousie, c'est avec le scénario Hamlet que se débat l'auteur-narrateur, un « je » quasiment au premier degré, oscillant entre récit autobiographique et fiction.
    L'attentat de 1914 fit s'embraser l'Europe ; celui de 1957 reste un fantasme, dont le narrateur, en bon flaubertien, ne serait sans doute pas loin de penser que c'est « ce que nous avons eu de meilleur ».
    Dans les multiples branches de l'arbre Perec, beaucoup de lecteurs se sont délectés à grimper ou se nicher. En voici une des racines. Elle plonge loin ? dans des terreaux que Perec n'a plus guère remués par la suite.
    Ce roman se trouve publié près de soixante ans après sa rédaction. L'édifice Perec est dorénavant bien connu. Il nous importe donc de mieux savoir sur quelles fondations il s'est construit.

    Roman inédit, L'Attentat de Sarajevo est le onzième titre de Georges Perec publié dans « La Librairie du XXIe siècle », au Seuil.

  • « Quel âge avez-vous ? » La question de l'âge est une expérience humaine essentielle, le lieu de rencontre, entre soi et les autres, commun à toutes les cultures, un lieu complexe et contradictoire dans lequel chacun d'entre nous pourrait, s'il en avait la patience et le courage, prendre la mesure des demi-mensonges et des demi-vérités dont sa vie est encombrée. Chacun est ainsi amené un jour ou l'autre à s'interroger sur son âge, d'un point de vue ou d'un autre, et à devenir ainsi l'ethnologue de sa propre vie.
    Partant de l'expérience vécue d'un anthropologue habitué à ne pas dissocier le regard qu'il porte sur les autres de celui qu'il porte sur lui, ce livre n'est pas un journal, encore moins une confession. Marc Augé expose dans cet essai la conclusion d'une longue et involontaire enquête, qui confirmera l'intuition de ceux qui s'en doutaient déjà, mais en surprendra d'autres parce qu'elle prend à rebours les lieux communs de la sagesse populaire (« Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait... ») : la vieillesse n'existe pas.
    L'anthropologue parle ici de l'âge plus que de la vieillesse. Il faut, selon lui, savoir « faire son âge » (ne pas le refuser) et le « défaire » (ne pas s'aliéner aux représentations qui lui sont associées).

  • " les journaux parlent de tout, sauf du journalier.
    Les journaux m'ennuient, ils ne m'apprennent rien. [. ] ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, oú est-il ? ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l'évident, le commun, l'ordinaire, le bruit de fond, l'habituel, comment en rendre compte, comment l'interroger, comment le décrire ? [. ] peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres.
    Non plus l'exotique, mais l'endotique. " georges perec.

  • C'est à la réalisation d'un faux Condottiere, le célèbre tableau du Louvre, peint par Antonello da Messina en 1475, que s'est voué depuis des mois le héros de ce livre.Gaspard Winckler est un peintre faussaire. Maître de ses techniques, il n'est pourtant qu'un simple exécutant d'un commanditaire, Anatole Madera. Comme dans un bon polar, dès la première page du livre, Winckler assassine Madera. Ce roman enquête sur les mobiles de ce meurtre dont l'une des raisons sera l'échec du faussaire à rivaliser avec le peintre de la Renaissance.La question du faux en peinture parcourt toute l'oeuvre de Perec - et le personnage de fiction, nommé Gaspard Winckler, apparaît aussi dans La Vie mode d'emploi et dans W ou le souvenir d'enfance. Quant au dernier roman publié du vivant de Perec, Un cabinet d'amateur (1979, " La Librairie du XXIe siècle "), il a pour sous-titre " Histoire d'un tableau ". Du Condottiere, Georges Perec a dit : il est le " premier roman abouti que je parvins à écrire ". Dans sa préface, Claude Burgelin, rappelle qu'après le double refus, du Seuil et de Gallimard, de publier ce roman, Perec écrivait le 4 décembre 1960, à un ami : " Le laisse où il est, pour l'instant du moins. Le reprendrai dans dix ans, époque où ça donnera un chef-d'oeuvre ou bien attendrai dans ma tombe qu'un exégète fidèle le retrouve dans une vieille malle... "Plus d'un demi-siècle après, on va pouvoir enfin découvrir ce roman de jeunesse de Georges Perec, égaré puis retrouvé " dans une vieille malle ".

  • " À la fin d'une période où j'ai été médecin (1957-1968) à l'hôpital psychiatrique de Cery, près de Lausanne, il m'avait semblé opportun de jeter un regard sur l'histoire millénaire de la mélancolie et de ses traitements. L'ère des nouvelles thérapeutiques médicamenteuses venait de s'ouvrir.Après une licence ès lettres classiques à l'université de Genève, j'avais entrepris en 1942 des études conduisant au diplôme de médecin.La double activité médicale et littéraire se prolongea au cours des années 1953-1956 passées à l'Université Johns Hopkins de Baltimore.Je relate ces diverses étapes de mes jeunes années pour dissiper un malentendu. Je suis souvent considéré comme un médecin défroqué, passé à la critique et à l'histoire littéraires. À la vérité, mes travaux furent entremêlés. L'enseignement d'histoire des idées qui me fut confié à Genève en 1958 s'est poursuivi de façon ininterrompue sur des sujets qui touchaient à l'histoire de la médecine, et plus particulièrement de la psychopathologie. "Ce livre reprend la thèse de Jean Starobinski, merveilleux texte d'histoire de la littérature, et propose d'éclairer les figures prises par la mélancolie au cours des siècles, les formes dans lesquelles la souffrance psychique a été interprétée. Elle fut liée à d'anciens mythes, à toute une imagination matérielle (la bile noire, sèche et froide), à la spéculation astrologique, à divers systèmes médicaux qui ont laissé jusqu'aujourd'hui d'innombrables traces dans les littératures et les arts.

  • on a pu dire de schneepart que ce sont les " poèmes de 1968 ", en donnant à ce moment sa signification historique liée aux révoltes étudiantes, aux mouvements sociaux et au printemps de prague.
    au plus près de son époque et de lui-même, paul celan y réinvente sa diction.
    en janvier 1970, dans une lettre à ilana shmueli, celan évoque, avec une fierté lucide, ces poèmes, qui ne seront publiés qu'après sa mort: " [ce volume] est sans doute ce que j'ai écrit de plus fort et de plus audacieux."

  • Y a-t-il des liens entre ma lecture de l'épopée homérique et mon action dans la Résistance militaire, avec les risques qu'elle comportait ? À la réflexion, ces liens me sont apparus très clairs, qui ont tissé, entre mon interprétation du monde des héros d'Homère et mon expérience de vie, comme un invisible réseau de correspondances orientant ma lecture «savante» et privilégiant, dans l'oeuvre du poète, certains traits : la vie brève, l'idéal héroïque, la belle mort.

    Cette confrontation entre passé et présent, entre l'objectivité distante du savant et l'engagement passionné du militant, ne pouvait manquer de déboucher sur les problèmes de la mémoire qu'abordent plusieurs chapitres de ce livre. Notamment sur les difficultés que rencontre l'historien du temps présent pour parler de ces Années noires, de ces années écoulées, certes, mais qui ne passent pas, qui restent trop présentes dans les souvenirs, et leurs enjeux trop actuels, pour qu'on puisse en traiter avec le détachement et le recul propres à ce qui est entièrement révolu. Témoignage des survivants, documents écrits, archives, sur quoi s'appuyer, à qui, à quoi se fier ?

    L'« affaire Aubrac » a ainsi constitué dans le débat entre historiens, comme dans la confrontation entre résistants et historiens, un point de non-retour, mettant en pleine lumière le fossé qui sépare l'enquête du savant et la mise en scène journalistique.

    Mais, au-delà de l'actualité, le problème autour duquel s'organise l'ensemble du livre concerne le franchissement des frontières : entre passé et présent, proche et lointain, familier et insolite, finalement, pour chacun de nous, entre ses souvenirs et lui-même.

  • C'est après la publication de la rose de personne, die niemandsrose, en 1963, que paul celan écrit les poèmes de ce volume.
    Cette période coïncide avec une phase particulièrement difficile de sa vie, après une première hospitalisation dans un établissement psychiatrique. en avril 1967, quelques mois avant la parution de renverse du souffle, atemwende, celan écrit à son fils :
    " tu sais, je pense qu'un nouveau recueil de poèmes doit paraître en septembre aux éditions suhrkamp (mon nouvel éditeur à francfort), c'est une date importante dans ma vie, car ce livre, à plusieurs égards, dont, avant tout, celui de sa langue, marque un tournant (dont les lecteurs ne pourront pas ne pas se rendre compte).
    " atemwende paraît pour la première fois en français.

  • Cette brève nouvelle plonge le lecteur dans l'étrange aventure de Vincent Degraël, un jeune professeur de lettres qui fait une découverte bouleversante à propos de la littérature française du XIXe siècle.

  • « Dans ma famille, on se tuait de mère en fille. Mais c'est fini. Il y a longtemps déjà, je me suis promis que cela devait s'arrêter avec moi. Ou plutôt, avant moi. Sauve qui peut la vie ! J'aime cette expression. C'est le titre d'un film de Jean-Luc Godard de 1980. Mais lui, il avait mis des parenthèses à (la vie), comme une précision, une correction de trajectoire. Le sauve-qui-peut, c'est la débandade, la déroute. Le sauve qui peut la vie, c'est la ligne de fuite, l'échappée parfois belle. J'en fais volontiers ma devise. Il m'a fallu du temps pour comprendre que ce qui était une manière d'être - une tendance à parier sur l'embellie, un goût de l'esquive, un refus des passions mortifères, une appétence au bonheur envers et contre tout -, avait aussi profondément influencé ma façon de penser.
    Tel est le sujet de ce livre. Il commence par un récit familial, intime. C'est un registre auquel je m'étais jusqu'ici refusée. Moi qui ai si souvent sollicité, dans mes enquêtes, de longs entretiens biographiques, suis toujours restée discrète sur ma propre histoire et celle de ma famille. Certes, je montrais le bout du nez de mon implication, persuadée qu'il fallait assumer cette part motrice (et non maudite !) de toute recherche. Mais j'en restais là. Peut-être que chaque livre arrive à son heure. Cette fois, c'est donc mon récit qui est matière à réflexion. Je m'appuie sur lui pour développer quelques idées qui me tiennent à cour. J'ai plus que jamais envie de les défendre aujourd'hui, face à la montée des préjugés, de l'injustice, de l'intolérance et contre l'accablement qui en résulte et se répand. Je souscris à cet "optimisme de la volonté" dont parlait Antonio Gramsci, qui n'est pas une détermination obtuse, ni une confiance naïve, mais bien la seule réponse possible au "pessimisme de l'intelligence".
    J'aimerais que ce texte, écrit sur fond de drames passés, collectifs et privés, soit une lecture revigorante, une sorte de fortifiant pour résister au mauvais temps présent. » N.L.

  • Comment vivre avec nos morts ? Une femme est entourée de défunts qu'elle a aimés et dont les noms s'effacent. Pour réinventer son lien à ces présences, elle choisit de les inscrire dans une histoire, celle de l'art et des sciences, qui abolit leurs singularités mais permet de s'adresser à eux. Là où il est écrit « dissection », « cadavre », elle dit secrètement « tu » ou « vous » et fait place à ses fantômes muets et bienveillants. L'anatomie et son cortège de figures sont les supports d'un récit qui explore les possibles de la mort, son extraordinaire pouvoir d'invention et ses liens étroits avec l'image.
    Jalonnée de tableaux, de sculptures et de photographies, cette quête traverse la France, l'Italie, le Danemark et la Suisse. On y croise Vésale, l'un des plus grands anatomistes du monde, Fragonard et ses écorchés, une mystérieuse femme en vert et l'Inconnue de la Seine. La narratrice remonte la piste de ces apparitions et les déploie parce qu'elles contiennent le drame de la perte et sa consolation. Elle serait sinon restée muette, ne parvenant pas à déceler la nécessité, la générosité aussi de la mort. En parcourant une histoire du corps et de ses représentations, elle sort de la sidération et fait du deuil une aventure.

  • Je sais, en gros, comment je suis devenu écrivain. Je ne sais pas précisément pourquoi. Avais-je vraiment besoin, pour exister, d'aligner des mots et des phrases ? Me suffisait-il, pour être, d'être l'auteur de quelques livres ? [...] Avais-je donc quelque chose de tellement particulier à dire ? Mais qu'ai-je dit ? Que s'agit-il de dire ? Dire que l'on est ? Dire que l'on écrit ? Dire que l'on est écrivain ? Besoin de communiquer quoi ? Besoin de communiquer que l'on a besoin de communiquer ? Que l'on est en train de communiquer ? L'écriture dit qu'elle est là, et rien d'autre, et nous revoilà dans ce palais de glaces où les mots se renvoient les uns aux autres, se répercutent à l'infini sans jamais rencontrer autre chose que leur ombre.G. P.

  • Georges Perec publie en 1979 Le Voyage d'hiver, devenu depuis le livre le plus bref de "La Librairie du XXIe siècle". Il y raconte la découverte, par un jeune professeur de lettres, d'un fascinant volume, intitulé précisément Le Voyage d'hiver, qui modifie du tout au tout le regard que l'on peut porter sur les poètes français de la fin du XIXe siècle : ceux-ci apparaissent tous comme tributaires de l'oeuvre d'un auteur aussi génial que méconnu, Hugo Vernier. En 1992, Jacques Roubaud éprouva le besoin d'apporter quelques compléments au récit perecquien. Il fut bientôt suivi en cela par Hervé Le Tellier, puis, au fil des années, par un nombre croissant d'Oulipiens, chacun s'employant à tirer l'histoire d'Hugo Vernier dans une direction inattendue. S'est ainsi constitué, autour du Voyage d'hiver de Perec, un "roman collectif" d'un genre tout à fait nouveau. Les suites au Voyage d'hiver ont été écrites par Michèle Audin, Marcel Bénabou, Jacques Bens, Paul Braffort, François Caradec, Frédéric Forte, Paul Fournel, Michelle Grangaud, Jacques Jouet, Étienne Lécroart, Daniel Levin Becker, Harry Mathews, Ian Monk, Hervé Le Tellier, Jacques Roubaud.

  • La correspondance publiée ici, pour la première fois, s'ouvre par des contrepèteries et se referme sur la couleur des voyelles. Elle entrecroise sur presque un demi-siècle le fil de deux vies dans la trame d'une amitié savante qui ne s'interrompra qu'avec la mort. Il y est question de poésie et de mathématiques, de champignons et d'épopées médiévales, autant que de langues et de mythes. Car, loin de l'image dont on les a parfois affublés, le linguiste Roman Jakobson (1896-1982) et l'anthropologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009), ces deux grands sphinx des sciences sociales du xxe siècle, furent, plus que d'autres, des médiateurs entre l'abstraction de la science et l'expérience sensible. La théorie et la volupté se conjoignent dans leurs oeuvres respectives autant que dans leur rencontre.
    Dans l'éloge qu'il fera de Lévi-Strauss, Jakobson insistera sur un point : il faut concilier le sens de la variation et la recherche des invariants, ne pas opposer la passion pour le singulier, le différent, l'unique, et le souci des formes universelles - bref la science et l'expérience, le concept et la sensation, la vérité et la vie. Il attribue à son ami la solution : faire de ces fameuses structures invariantes rien d'autre que des matrices de variation. Nous n'avons rien en commun sinon ce qui nous fait différer les uns des autres ! Et cela, non seulement au sein de l'humanité, mais jusque dans l'immense concert de la diversité biologique et cosmique. Saisir sa place dans ce jeu de variations, c'est se comprendre soi-même - et telle est la tâche la plus haute des sciences humaines, pour laquelle témoigne cette correspondance inédite.

    Emmanuelle Loyer et Patrice Maniglier.

  • Les habits collent à la peau. Ils nous protègent et nous exposent. Le vêtement qui happe le regard social trahit notre part d'ombre. Les hommes et les femmes ne sont pas égaux dans cette course aux apparences. Dans ce livre Lydia Flem raconte les vêtements de ses souvenirs. Sur un mode ludique, elle poursuit sa quête de l'intime en adoptant une forme devenue classique depuis les Je me souviens de Georges Perec dans les années 1970.
    Cette forme, Perec l'a métamorphosée après l'avoir empruntée à l'artiste américain Joe Brainard, ami de son ami Harry Mathews. De la petite fille à l'amante, de la séductrice à la militante des droits de la femme et des LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans.), Lydia Flem s'amuse à psychanalyser, jouant des associations involontaires de sa mémoire, nos gestes et nos codes vestimentaires.

  • Un jeune homme fait une enquête sur un intellectuel mort une quinzaine d'années plus tôt et qui a la particularité de n'avoir rien publié de son vivant. Cette figure de l'intégrité, de l'exigence littéraire, est un personnage qui a existé : Roberto Bazlen, dont les écrits retrouvés ont paru à titre posthume. Mais il s'agit d'un prétexte car du véritable Roberto Bazlen peu de chose sera dit, bien que le narrateur interroge minutieusement toutes les personnes qui l'ont connu. Parmi elles, deux femmes qui vont revivre une amitié demeurée intense dans leur souvenir. De Trieste, l'enquêteur est conduit par sa recherche à Londres, à Wimbledon dont le stade vide va jouer le rôle de révélateur.

    Ce roman symbolique, singulier, plein de charme et d'intelligence, a immédiatement frappé des écrivains comme Alberto Moravia, Ferdinando Camon et Italo Calvino.

  • Pour un ex-apprenti tailleur désireux d'honorer la mémoire d'un père ex-tailleur pour hommes et dames, livrer un ouvrage si décousu frise l'indécence.
    Il est vrai que, de l'avis même des nombreux patrons - dix-huit en quatre ans - chez qui j'ai tenté d'apprendre le métier, je parlais trop en bougeant les mains afin de faire rire mes voisins pour être capable de coudre droit ou de réaliser une belle poche passepoilée. pendant ces travaux d'inventaire, tout en taillant et retaillant dans la fragile étoffe qui s'effiloche si vite, j'ai laissé venir à moi bien des souvenirs d'enfance, d'adolescence et, pourquoi le cacher, du troisième âge aussi.
    J'ai même rédigé en guise de note de lecture une sorte de conférence consacrée à la haine criminelle coiffée du chapeau de médecin que j'ai intitulée une leçon de savoir-vivre. titre qui aurait parfaitement convenu à l'ensemble de l'ouvrage si je n'avais pas fait le choix préalable de mon père. inventaire. cette leçon, que vous trouverez en fin de volume, ce collage de textes ignobles, m'a paru un autre chemin - toujours l'arlequinade - pour évoquer et honorer la mémoire de mon père.

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  • Quand ma soeur est née, j'avais un peu moins de quatre ans. On me demanda si j'étais content. Je répondis (ai-je appris) que je m'étais déclaré content « d'avoir une tortue et une petite soeur ». Rien que d'assez banal.
    Quand mon plus jeune frère est né, le benjamin de notre famille, j'en fus, je m'en souviens, très heureux. C'était la nuit de la Saint-Jean de 1939. Il s'est suicidé en 1961. Il était le préféré, je pense, je pense avoir toujours pensé, de ma mère. Peut-être des autres membres de notre famille. Je ne sais pas.
    Comment faire ? Une solution, une seule : être un benjamin.

    Autobiographique est ce roman, ce brouillon de roman, donc, comme je viens de le décider ; de même tout roman est autobiographie de celui qui lui donne son nom.
    Écrire et publier son autobiographie n'a guère de sens. Pourquoi n'y en aurait-il qu'une ? Si on en composait une tous les dix ans, par exemple, ce serait déjà moins une prétention ridicule à transmettre au monde LA vérité sur soi-même. Toutes les autobiographies que je connais prétendent cela.
    ¿Je n'ai pas le temps, je n'aurai pas le temps de tendre à l'excellence dans la composition de mon roman. Je sais qu'il faut, qu'il faudrait que les chapitres se suivent et ne se ressemblent pas, tout en étant confinés dans des dimensions raisonnables, peut-être préétablies par l'Auteur, qui cependant ne peut être ni Diderot, ni Stendhal, qui ne doit pas s'efforcer à jouer Monsieur de Chateaubriand ou Christine Angot, bien que parlant, comme eux, de moi et encore de moi.

    J. R.

  • Il avait tout appris en devenant cliveur de diamants. Sans jamais oublier qu'il était né analphabète. Adolescent, plutôt que de sombrer dans la drogue, il s'était abîmé dans l'érudition.

    Mais que peut signifier pour un savant, un professeur, un éditeur, l'affirmation d'une volonté analphabète ? Peut-on vraiment lire en échappant aux signes, comprendre sans déchiffrer les textes, vivre en écrivain, entouré de livres, sans jamais rien lire ? Et passer sa vie à collecter d'authentiques archives, littéraires et scientifiques, pour en faire des installations archéologiques ?

    Ou alors ces histoires de fantôme dans la bibliothèque ne seraient qu'une ruse, une manière d'inverser les jeux de rôle entre la lettre et l'esprit, le judaïsme et le christianisme ?

    /> Sous tant de questions couve une interrogation inquiète : comment élucider l'obscure intensité des liens entre l'absence et la présence, la mémoire et l'oubli, le poétique et le politique ?

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