Questions Theoriques

  • Parue en 1974 en Allemagne, la Théorie de l'avant-garde de Peter Bürger a suscité d'importants débats.
    Elle n'avait pourtant pas été traduite en France jusqu'à présent. Sa publication donne l'occasion d'interroger l'héritage des avant-gardes dites « historiques » (surréalisme, dada, constructivisme russe) dans le contexte de l'art contemporain et, plus largement, de la culture de masse postmoderne, mais aussi de rendre compte de leurs échecs, de leurs « futurs passés » comme de leur réactivation problématique.
    Peter Bürger construit un concept d'avant-garde caractérisé par une remise en cause durable de l'idéologie de l'autonomie esthétique et par une attaque massive contre l'institution art en tant que domaine social détaché de la pratique de la vie. Loin de composer un simple récit à propos des mouvements d'avant-garde dans leur diversité, Bürger tente de cerner les conditions de possibilité historique de leur apparition et l'unité sous-jacente de leurs démarches.

  • Initialement publié en 1986, ce livre propose une théorie de la « représentation par images » ou dépiction. Flint Schier défend une thèse intrinsèquement iconique, selon laquelle les images épousent les contours des objets qu'elles dépeignent. En cela, il s'oppose à Nelson Goodman, pour qui la relation entre représentation et objet représenté serait entièrement artifi cielle (le système des images étant assimilé à un langage).
    À la notion de ressemblance, Flint Schier préfère celle de générativité naturelle : alors que nous ne pouvons pas comprendre un nouveau mot sans qu'on nous dise à quoi il réfère, il nous est, selon lui, possible d'identifier un objet dans une nouvelle image et, partant, de comprendre une nouvelle image, sans que personne ne nous donne la moindre indication. Ce déplacement permet de porter un éclairage nouveau sur la théorie de la représentation, à la faveur d'un changement de paradigme qui voit la philosophie de l'esprit prendre le pas sur la philosophie du langage.
    Après avoir passé en revue les théories existantes (Ernst Gombrich, Nelson Goodman, mais aussi Richard Wollheim, Kendall Walton ou Jean-Paul Sartre), Schier examine la question de l'interprétation des images dans les conditions de la vie courante. Ce faisant, il renouvelle les concepts de recognition et de référence iconique qui lui permettent d'entrer en dialogue non seulement avec l'esthétique et la philosophie, mais aussi avec la psychologie, ouvrant la voie aux approches cognitivistes de la représentation qui se sont développées par la suite.

    Professeur à l'université de Glasgow (Écosse), Flint Schier (1953-1988) fut l'auteur d'un seul livre. La Naturalité des images (Deeper into Pictures. An Essay on Pictorial Representation, Cambridge University Press, 1986) marque un tournant décisif dans le domaine de l'esthétique qu'est la théorie de l'image.

  • Quelles sont les transformations formelles, sociales et économiques qui ont traversé l'art du XXe siècle pour lui donner son visage « contemporain », quels sont leurs enjeux? Pour répondre à ces questions, ce livre revient sur la notion d'aura, héritée de la théorie critique de Walter Benjamin. La Nouvelle Aura s'attache à cerner les modalités de l'auratisation qui règle les rapports entre art contemporain et industrie culturelle. La coalescence actuelle, inédite, entre l'art, la mondialisation libérale, la mode - et jusqu'à l'univers du luxe -, rend nécessaire un examen critique et idéologique des formes de spéculation et de fétichisme qui font de l'art contemporain une valeur intégrée au capitalisme globalisé.
    Jean-Pierre Cometti s'intéresse aux mécanismes de diffusion de l'art (les biennales), aux pratiques de valorisation (la collection privée et ses mécanismes d'accumulation) et à la paradoxale réification qui finit par arraisonner jusqu'à l'installation ou la performance. Il revient également sur la figure de Marcel Duchamp, artiste de l'avant-garde voué à la destruction de l'oeuvre d'art organique et « rétinienne », mais aussi soucieux de produire sa propre légende, et de « transférer » l'aura perdue des oeuvres d'art sur sa personne.
    Ce livre constitue l'aboutissement de la réflexion esthétique de Jean-Pierre Cometti, en intégrant l'héritage pragmatiste (antiessentialiste, contextualiste, attentif à la texture des usages, et non à des substances) dans un horizon élargi : celui d'une théorie critique de l'art et de la culture contemporaine. Cette réarticulation du pragmatisme et de la théorie critique marxiste, dans le sens d'un outillage de l'une par l'autre, constitue à coup sûr l'un des intérêts philosophiques majeurs de cet ouvrage.

  • Conçu à l'origine comme une postface à la traduction française de La Théorie de l'avant-garde de Peter Bürger, ce livre propose de reconstruire un concept d'avant-garde artistique de nature à s'inscrire dans une théorie critique de l'art contemporain et de ses institutions, intégrées au capitalisme néolibéral. Pour cela, il interroge les valences du concept d'avant-garde, c'est-à-dire ses connexions possibles à d'autres éléments, en examinant la manière dont ce concept s'articule à des ressources émancipatrices actuelles, au-delà des formes historiques qui ont été les siennes (futurisme, dadaïsme, constructivisme) comme des « néo-avant-gardes » de la deuxième moitié du XXe siècle (pop art, minimalisme, art conceptuel).
    Si le projet de dépassement de l'art dans la vie qui fut celui de l'avant-garde ne peut être transposé tel quel dans notre culture globalisée, il peut cependant servir d'analyseur de la situation politique de l'art. Utilisant à la fois les instruments de la critique de l'idéologie marxiste (Herbert Marcuse, Theodor Adorno), ceux de l'analyse institutionnelle de René Lourau, et ceux du pragmatisme esthétique (John Dewey, Nelson Goodman), Olivier Quintyn évalue la réussite et les échecs des pratiques artistiques qui visent à critiquer l'« institution Art » (Art & Language, Michael Asher, Tania Bruguera). Il en tire des conséquences sur le plan philosophique, en procédant à une analyse approfondie des définitions institution nelles de l'art d'Arthur Danto et de George Dickie, et de leur caractère paradoxalement conservateur.
    À l'opposé d'un certain paradigme post-conceptuel spectaculaire de l'art contemporain, incarné dans les biennales, les foires et les expositions blockbusters (Pierre Huyghe, Anish Kapoor), ces Valences de l'avant-garde esquissent un modèle de critique ou d'analyse transinstitutionnelle où l'art sort délibérément de sa nature instituée pour devenir un laboratoire de formes de critique sociale réinstituante.

  • Partant de L'Art comme expérience, les discussions au coeur de ce livre portent sur les questions que John Dewey mais aussi Charles Sanders Peirce, William James et, plus tard, Richard Rorty, ont pu introduire en philosophie. 4 auteurs français et 4 italiens en examinent les enjeux dans un domaine, celui de l'art et de la culture, exposé à de profondes mutations.
    Éclipsé par le développement de l'esthétique analytique dans le monde anglophone et ignoré par les courants qui ont marqué la réflexion philosophique sur l'art en Europe, L'Art comme expérience de John Dewey (paru en 1934) bénéficie aujourd'hui d'un regain d'intérêt. Ouvrant sur la possibilité d'un agir social, le naturalisme qui anime la pensée de Dewey possède une véritable dimension politique, en ce qu'il réinscrit l'esthétique et la philosophie de l'art dans un espace de responsabilité auquel la philosophie renonce plus souvent qu'on ne croit.

  • Qu'est-ce que l'esprit ? Que faisons-nous lorsque nous parlons d'« esprit » et que nous attribuons des pensées à nos congénères ? Penser, est-ce déjà agir ? Pierre Steiner met en oeuvre les ressources du pragmatisme pour aborder un ensemble de questions caractéristiques de la philosophie analytique de l'esprit. Désaturer l'esprit se lit ainsi comme une introduction avancée au pragmatisme, à l'heure de sa (re)découverte en France. L'auteur mobilise différents aspects du pragmatisme pour répondre aux grandes questions de la philosophie analytique de l'esprit, plaidant pour une conception externaliste de l'esprit, en délocalisant la pensée hors d'une intériorité privée - dans des pratiques sociales, des jeux de langage, des formes de vie et des dispositifs techniques.

  • Rares sont les philosophes qui, comme John Dewey, auront interrogé aussi profondément non seulement nos conceptions et nos théories de l'art, mais aussi la place que nous lui accordons dans nos vies. En publiant L'Art comme expérience, Dewey portait à la connaissance du public une généalogie de l'autonomie de l'art qui, en la liant au développement des États-nations modernes et l'apparition de la division scientifique du travail, permettait d'en comprendre la contingence et de montrer comment nous pouvions parvenir à lui accorder, de nouveau, une place dans nos vies (sociales et personnelles) qu'il avait fini par perdre. Proposant une théorie continuiste de l'expérience - au sens où les expériences ordinaires ne sont pas essentiellement différentes des expériences esthétiques et où, inversement, nous pouvons faire des expériences esthétiques dans notre vie de tous les jours -, Dewey formulait une esthétique pragmatiste dont les enjeux restent d'une radicale actualité.
    C'est ce que Roberta Dreon montre dans Sortir de la tour d'ivoire. En s'inscrivant dans la lignée du pragmatiste américain, la philosophe vénitienne s'attache à mettre en évidence l'importance et la pertinence de ses positions en les confrontant avec les théories philosophiques actuelles, mais aussi avec les discussions anthropologiques sur la nature du langage, de l'expérience et de l'art.
    Mettre l'accent, comme le fait Roberta Dreon, sur l'inscription de l'art dans nos vies ordinaires est en effet décisif, car, comme le rappelle L'Art comme expérience : « Une philosophie de l'art est stérile si elle ne nous rend pas conscients de la fonction de l'art par rapport à d'autres modes d'expérience, si elle ne nous montre pas pourquoi cette fonction est réalisée de façon si insuffisante, et si elle ne suggère pas les conditions qui permettraient que cette fonction soit remplie avec succès. » Et stériles, assurément, ni la philosophie de l'art de John Dewey ni la lecture qu'en propose Roberta Dreon ne le sont.

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