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  • « C'est la fin de six années de tâtonnements », écrit Virginia Woolf dans son Journal en juin 1938, « d'efforts, de beaucoup d'angoisses, de quelques extases. » Trois ans avant son suicide, dix ans après l'écriture d'Une pièce à soi, paraît Trois guinées, qui prolonge la réflexion entamée précédemment sur la place accordée aux femmes dans la société et dans la sphère intellectuelle, l'équilibre entre les sexes, la domination masculine.

    Construit à l'origine comme un roman-essai incluant le texte de fiction qui deviendra plus tard Les années, Trois guinées est une démonstration brillante qui, sous prétexte de répondre à une question liminaire, « que faire pour prévenir la guerre ? », nous éclaire sur notre propre condition. Nous sommes alors dans le tumulte d'une nouvelle guerre à venir, dans l'antichambre de nouveaux cataclysmes, et Virginia Woolf choisit de mettre en scène sa propre réflexion comme une réponse à une lettre qui lui est soumise. C'est un texte à la portée universelle qui nous est adressé, publié bien en amont de nos parcours actuels mais dont les enjeux demeurent au centre de ce que l'on appelle aujourd'hui les études de genre. Virginia Woolf, qui invoque dans sa réflexion des figures littéraires importantes comme Emily Brontë, H.G. Wells ou Sophocle, nous renvoie à un monde encore aujourd'hui en partie rattaché au nôtre où s'exprime un dilemme majeur : celui des femmes piégées entre un patriarcat qui les étouffe et le modèle capitaliste censé pouvoir les en affranchir.

    L'Oeuvre de Woolf est entrée dans le domaine public en 2012, ce qui nous permet aujourd'hui de proposer ce texte essentiel dans une nouvelle traduction de Jean-Yves Cotté, qui poursuit là son travail entamé avec Une pièce à soi. Ici encore, c'est une édition annotée et commentée qui vous est proposée pour pouvoir disposer pour la première fois de ce texte dans des versions couplées numérique et papier en français. Jane Walker l'a écrit dans une lettre envoyée à Virginia Woolf en septembre 1938 : « Trois guinées devrait être entre les mains de toute créature de langue anglaise, homme ou femme ». Jean-Yves Cotté nous guide pour élargir cette recommandation au-delà de la seule langue anglaise.

  • Nouvelle traduction de Christine Jeanney, version non censurée Pendant des semaines, il ne montait pas, et il oubliait l'horrible chose peinte en se tournant, le coeur le ger et rempli de joies insouciantes, vers les plaisirs de la simple existence. Puis soudain, une nuit, il se glissait hors de chez lui pour se rendre dans un endroit sordide pre s de Blue Gate Fields, ou il pouvait rester des jours et des jours, jusqu'a ce que les gens l'en chassent, emplis d'horreur, exigeant de lui de monstrueux pots-de-vin en compensation de leur silence. A son retour, il s'asseyait face au portrait, parfois le hai ssant tout en se hai ssant lui-me me, ou d'autres fois avec la fierte re volte e qui participe a la fascination pour le pe che , souriant secre tement de plaisir devant l'ombre difforme condamne e a porter le fardeau qui aurait du e tre sien.

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  • The whisperer in the night. Un des plus grands Lovecraft, de ceux qui envahissent insidieusement les perceptions inconscientes.
    Tout commence par de brutales inondations dans les zones sauvages et reculées du Vermont montagneux. Le mot essentiel du récit c'est "things", des "choses", mais le mot partout récurrent dans le récit passera sans cesse des êtres mystérieux à ses acceptions courantes.
    Comme toujours dans Lovecraft, le combat c'est avec la fiction elle-même. Non seulement la variation de tous les registres de style dans la correspondance du narrateur avec le personnage central, Henry Akeley, mais l'usurpation de son identité.
    Et, comme dans tout grand Lovecraft, prendre à bras le corps la modernité scientifique. Et, magie ultime de prestidigitateur, le récit est censé se passer un an avant son écriture - entre temps, on a découvert Pluton, alors le récit embauche à son profit cette découverte pas encore faite, et qui viendra corroborer la peur et l'étrange.
    Maison solitaire, chirurgie spéciale, combats dans la nuit - tout vient ici, feutré, sous les pages. Mais il est bien réel qu'à l'été 1928 Lovecraft fit lui-même un voyage dans le Vermont et y fut accueilli chez un de ses compagnons nouvellistes des Weird Tales. Alors qu'elles sont belles, ces pages du voyage réel, en train puis en voiture (la voiture elle aussi son rôle, comme le téléphone et les horaires de train), de Boston jusqu'aux montagnes.

  • Melville savait-il, écrivant Bartleby, l'immense destin de son copiste ? Aborder un texte dont on sait qu'il a basculé la littérature tout entière, en tout cas un siècle et demi de littérature...
    "Ou bien : n'est-ce pas notre propre histoire, mais notre histoire tout entière, celle des grandes villes dont Manhattan est l'emblème, celle de l'holocauste et ces silhouettes réduites à l'infini silence, et tous les fouilleurs de littérature qui, comme Franz Kafka, ont ajouté à Bartleby des frères puînés, qui ont donné après coup (pour reprendre le titre de Blanchot) sa vraie dimension à Bartleby ?
    De bout en bout, c'est un récit de la mort, sur la mort, avec mort autant qu'un récit sur la ville, et une définitive allégorie sur la vie de bureau - ce que nous portons de mort en nous, que nous nions et qui nous emporte. Bartleby ne serait pas cet universel sinon. Mais c'est précisément ce qu'on ne peut nommer, et qu'il faut aborder par des figures. C'est cela, peut-être, qu'on nomme littérature.
    Alors, quand toute cette machine est prête sous vos doigts, qu'on les entend crier dans leur marmite, qu'on voit la ville et qu'on s'en remémore les odeurs, alors oui se risquer à disparaître dans l'écart des deux langues, s'effacer pour traduire - comme raconter, au mot à mot, mais attentifs d'abord à la marche narrative, aux strates, aux jeux, aux images si étonnement visuelles - quand bien même la fenêtre ne donne que sur le mur de briques noircies. Attentifs aux attentes, aux lourdeurs, aux virages, aux reflets, aux coups. Et tout aussi bien à la mince figure abstraite, au milieu, omniprésente, et qui avale tout le reste. Raconter, parce qu'on nous raconte.
    Aimer Melville, aimer New York. Craindre Bartleby.

  • On sait que ce texte surgit comme d'un champ de ruines. Un jeune type dégingandé de 22 ans, qui a raté ses études, y compris le sacrifice fait par sa famille qui voulait l'envoyer faire médecine en France, qui vient de perdre sa mère d'un cancer mais a été mis au ban de sa famille pour avoir refusé toute prière ou simagrée religieuse, qui s'adonne à la boisson et préfère surtout chanter comme ténor, ce qui ne nourrit pas.

    Dans cette crise, la légende veut qu'il rédige en un jour l'esquisse de ce portrait où tout se fait sur le mode autobiographique, mais détourné, et la langue prise dans le déferlement joyeux qui sera plus tard la marque du "Finnegan's Wake".

    Destin bousculé aussi pour le manuscrit, réécrit depuis l'exil à Trieste, entre pauvreté et boisson, puis détruit lors d'une dispute conjugale, il paraîtra en 1915 en revue, et l'année suivante en livre. Il est l'atelier par où s'amorce l'explosion de Joyce. En restant au plus près de la matière autobiographique, le collège jésuite de ses apprentissages, une mise à nu insolente, presque dadaïste si le rapprochement n'était pas si incongru, de la bonne vieille société irlandaise. Un geste libre, qu'il nous faut réapprendre à considérer depuis tout ce que nous avons appris depuis lors des possibles excès de la littérature.

  • Les bacchantes

    Euripide

    Dans cette dernie re pie ce qu'Euripide consacre a Dionysos, dans la « modernite » voulue de l'oeuvre s'affirme l'homologie entre l'expe rience dionysiaque et la repre sentation tragique. Si le drame des Bacchantes re ve le, a travers l'e piphanie de Dionysos, la dimension tragique de la vie humaine, il fait aussi, en « purifiant » cette terreur et cette pitie que provoque l'imitation sur sce ne des actions divines, briller aux yeux de tous les spectateurs le ganos, l'e clat joyeux et brillant de l'art, de la fe te, du jeu : ce ganos que Dionysos a le privile ge de dispenser ici-bas et qui, comme un rayon venu d'ailleurs, transfigure le morne paysage de l'existence quotidienne.

  • Les présents

    Antonin Crenn

    S'il est mort, pourquoi revient-il si souvent ?
    Les absents, ce sont encore les présents qui les situent le mieux. Théo est de ceux-là. Enfant, il a perdu son père. Vingt ans plus tard, ce deuil refait surface, après le retour soudain d'une vieille connaissance. A priori, les immeubles haussmanniens, le souvenir d'un père, les barricades révolutionnaires et le navire naufragé du commandant Charcot n'ont rien en commun. Mais pourquoi pas ?
    Loin de mener une enquête rigoureuse, mais en acceptant de se mettre en quête de ses origines et de son passé, Théo imagine des vies qui ne sont pas les siennes, mais qui sont connectées, de près ou de loin, à son état présent. Ainsi s'assemblent peu à peu les pièces d'un puzzle qui n'appartient qu'à lui, et s'adresse à chacun.
    Après L'épaisseur du trait, entre l'Est parisien et le Finistère, Antonin Crenn poursuit son exploration des espaces et des lignes de fuite. Avec Les présents, il explore une dimension supplémentaire : le temps.

  • C'est l'histoire non d'un mais de trois mecs qui vont révolutionner sans le savoir l'inépuisable jeu de l'amour et du hasard que la littérature cherche à circonscrire depuis ses balbutiements. Notre premier est un poète raté prêt à tout pour immortaliser sa muse dans son oeuvre ; notre deuxième est un as des cocktails et de l'échec amoureux ; notre troisième est un ex-cobaye de l'industrie pharmaceutique à la rencontre du Vaudou. Qu'ont-ils tous en commun ? La vie, l'amour, la fougue, l'alcool, le désir et les sentiers tortueux de cet âge insolent qu'est la vingtaine. Ensemble, ils font plus que se croiser, ils se lancent dans une inoubliable course de relai vers le nirvana amoureux. Le tout sous l'oeil attendri, amusé et fatigué des femmes qui traversent leur vie.
    On l'aura compris, La Comédie urbaine n'est ni La Divine comédie ni La Comédie humaine. Surfant sur d'autres énergies, elle témoigne pourtant d'un superbe élan d'humanité, sans jamais cesser d'être divinement drôle. Un sacré shot de lose dans un océan de désir et de douceur.

  • Reposant sur une divergence de notre Histoire, l'uchronie nous raconte un autre passe, tel qu'il aurait pu etre, tel qu'il n'a pas ete. Que se serait-il passe si Alexandre le Grand avait affronte Rome ? Si les habitants d'Amerique avaient traverse l'Atlantique avant les Europeens ? Si Louis XVI avait domine la Revolution francaise ? Si Napoleon III etait mort assassine en 1858 ? Si l'Allemagne avait attaque le France en 1905 ? Si le chemin de fer avait ete invente apres l'automobile ? L'uchronie est devenue un genre majeur des litteratures de l'imaginaire. Une autre histoire du monde explore les sources du genre uchronique, presentant treize textes couvrant 2500 ans d'uchronies de l'Antiquite jusqu'aux annees 1930. Quatre de ces textes sont reveles pour la premiere fois.

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  • « Or je suis le bois de Koby ka. Je suis le bois de Koby ka et ces pages sont à la forêt au carbone aux mousses et aux bêtes. Ces pages sont aux errants aux cailloux aux poussières et à l'humus. Elles sont à la pourriture ligneuse, aux lichens, lichens aux rongeurs. Ces pages sont aux noms des bois à ceux des forêts tout autant qu'aux innommés. Ces pages sont aux bruyères aux fougères aux tourbes et aux lombrics. Elles sont aux terriers. Elles sont à l'irrégularité. À l'imprévu. Au perpétuel. À l'enfoui au très très enfoui. » Et je m'obstine, m'acharne, ahane continue. Voici un rassemblement. C'est trempé, truffé, couturé, de reco- pillages travail à façon de reconnaître quelques dettes et les « grands alliés substantiels ». J'ai cherché les traces, les poussières, les surgissements et les refuges. Mais la poésie hein. Elle sait, elle. C'était du gros de matière laissée à lentement macérer, parfois brassée à manière de fabrication de terre quoi fut ensuite distillé à l'issue de plus d'une année d'attente et donc, cher lecteur, courage, vivons, répétons, portons nos amis dans la nuit, dans la brume.

  • Retours

    Fabrizia Ramondino

    Découvrir les poèmes de Fabrizia Ramondino tels que les a traduits Emanuela Schiano di Pepe, c'est tomber sous un charme, celui d'une langue concrète, une langue qui s'est déplacée pour donner à voir et à entendre depuis un angle intime et hors du commun. Fabrizia Ramondino s'attache à la forme des choses mais elle creuse aussi au-dedans, d'une façon à la fois psychique et photographique. Ces poèmes (d'un état, d'un souvenir, d'un lieu) parviennent à accompagner et à révéler la sensibilité de l'auteure avec une netteté remarquable. C'est là leur plus grande force.
    Francesca Ramondino reçoit le prix Pasolini en 2004 pour l'anthologie dont est tiré ce recueil. C'est la première fois que ses poèmes paraissent en français.

  • Quel est le nom de cette ville qui brûle en moi ? Que ce soit lors de ses errances citadines, ses voyages souterrains ou hors la ville, Christophe Grossi aime observer ce qui nous relie ou nous oppose. Au fil des rencontres fugaces ou vivaces, des moments de tension ou d'apaisement, il s'interroge sur notre présence au monde, notre immobilité en mouvement et nos désirs de fuir. Si la ville fascine, elle peut griser aussi. Et dans nos va-et-vient, comment habiter les lieux traversés, quel que ce soit le mode de transport choisi ?Dans ce récit qui procède par fragments, où les voix convergent et se complètent, une galerie de portraits se construit. Une nouvelle carte apparaît, faite d'itinéraires réels ou imaginaires, le long desquels les absents hantent les vivants. Et chaque trajectoire prend la forme d'un possible soubresaut. La ville soûle n'est pas un récit de voyage au sens propre : c'est une métamorphose.

  • Soeur(s)

    Philippe Aigrain

    Je suis en moi comme dans un pays étranger.
    On peut naître à soi-même à déjà 38 ans, sans savoir qui on a pu être avant. Avant quoi?? On peut recevoir un jour un mail d'une prétendue soeur dont on se sait dépourvu et espérer sa présence. Pourquoi?? On peut enquêter sur des identités suspectes qui semblent fictives sans parvenir à savoir si ces femmes, soupçonnées d'ébahissement, sont ou non une menace pour la sécurité de l'État. Comment??
    Ces personnages, et bien d'autres, se rencontrent, se cherchent et se découvrent dans le monde de Soeur(s). Il est aussi le nôtre, celui dont le réel a très largement rattrapé les dystopies et les anticipations de la fiction. Celui qui a fait de la solidarité entre les êtres un délit.
    Se jouant des genres et des registres, mélangeant l'enquête avec le politique, la technologie et la comédie, la philosophie et la sensualité du désir amoureux, les personnages de Soeur(s) osent réinventer des espaces de vie dans lesquels l'espoir de la fraternité et de la sororité est possible. Dans cette polyphonie de voix, le mystère de l'identité à l'ère de la surveillance généralisée se reconnecte à son essence première : l'humanité de celles et ceux qui se demandent, bien plus légitimement que les services de police, qui suis-je??

  • Marche frontière Nouv.

    Il marche, comme nombre d'hommes et de femmes migrant d'une frontière à l'autre, la perte de ses papiers d'identité le confine à l'errance. Qui est-il, où va-t-il, quel est son nom pour commencer ? Mystère. Voilà à quoi l'on est réduit aux yeux de l'administration : quelques dates, un coup de tampon, un nom. Une empreinte. Mais la vie, la singularité d'un être, sa sensibilité, ce n'est pas réductible à ces quelques données. Ça déborde.
    C'est le point de départ de cette enquête qui nous mènera hors des sentiers battus de notre époque, et de la parole : une crue intérieure qui pousse le corps à se mouvoir. De là à arpenter le monde par son envers, tâcher de retrouver un nom qu'on a perdu, vivre au niveau du sol avec comme seuls compagnons les ami·es de passage et les rats, il n'y a qu'un pas. Et tant d'autres.
    Dans ce roman résolument politique, poétique, qui sait placer lecteurs et lectrices à la place de l'autre, qui mesure l'écart entre les mondes autant qu'entre les langues, se dessine peu à peu la figure du fantôme nuisible en quoi notre glaciale époque peut potentiellement métamorphoser tout un chacun au premier soubresaut géopolitique venu : d'un côté pas vraiment immigré, de l'autre pas tout à fait émigré. Quelque chose entre les deux. Une sorte d'Ulysse cherchant non pas à retourner chez lui mais en. Un emmigré.

  • Je n'ai pas oublié les heures passées sur la route, les villes traversées et les librairies visitées, les voies à sens unique et les impasses, les arrêts forcés et les parkings souterrains, les chambres d'hôtel et les repas pris la plupart du temps en solitaire, la couleur des ciels du nord et l'odeur du bitume l'été, les moments joyeux et les doutes, les rencontres ratées et les attentes, les musiques écoutées et les phrases en boucle, les décisions à prendre et les questions ressassées, les prénoms, les noms et les pronoms à attendre, à entendre, à comprendre, à saisir, à retenir ou à oublier. Pendant un an, il sillonne les routes et les librairies comme représentant pour le compte d'un éditeur indépendant, le plus souvent en musique. Comment vit-on l'itinérance quand on passe son temps à quitter tout le monde ? À moins que ce soit précisément le contraire, et que chaque jour apporte son lot de nouvelles rencontres ? Road-trip intime et professionnel prolongé par les photos de Nathalie Jungerman comme autant d'horizons possibles, Va-t'en, va-t'en, c'est mieux pour tout le monde est une aventure littéraire doublée d'une réflexion sur les conditions de diffusion (et de dispersion) de la littérature aujourd'hui.

  • Les punks annonçaient No Future, et si futur il y eut pourtant, il fut d'abord une nuit peuplée de longues figures aux yeux et aux lèvres noircies, s'avançant telles des ombres sur des scènes enfumées, jouant une musique aux basses lourdes et enivrantes. Nous entrions ainsi dans les années 80, et pour ceux qui étaient alors adolescents, Robert Smith et son groupe semblaient mériter leur nom, une cure à la vacuité apparente de la société : leur musique apportait, sinon un remède au mal-être, le sentiment fort qu'il était partagé.

    Qu'on s'imagine en ce temps-là un jeune homme en Lorraine, qui se rend un samedi soir en boîte de nuit : la tentation est grande, pour un soir au moins, de devenir autre chose que ce qu'on semble lui promettre ; d'être, pour un soir, Robert Smith. Alors, grimé comme lui, le temps d'un trajet en voiture et d'une nuit un peu folle, il le devient réellement, par la force de la pensée magique. Une nuit seulement, mais c'était la nuit alchimique, qui conduira le narrateur de l'adolescence aux lisières de l'âge adulte.

  • Jusqu'à très loin

    Romain Fustier

    Tu m'embrasses me questionnes - sondant mon coeur as-tu aime te balader dans un jardin avec moi - ta gentillesse les boeufs blancs qui paissent en paix dans le bocage pour nous y rendre - tes pas parmi les fleurs les fleurs parmi tes pas - tu e tais un the a tre de verdure au milieu des marais une chambre avec son the a tre de verdure - e tais borde e de sentiers tu bordais les sentiers - e tais quinze hectares dans quinze hectares un labyrinthe dans le labyrinthe - tes le vres sur ma tempe les viviers de ta voix en secret « Tu emme nes mon corps jusqu'a tre s loin », dit le poe me, qui e gre ne en une suite de strophes une histoire d'amour adresse e, en divers lieux traverse s ou l'autre n'est jamais dissocie du paysage. Un poe me en prose a la fac on d'un journal, pour dire les lieux que l'on conserve en soi, ces condense s de temps et d'espace, des de parts, des voyages car le regard y est mieux aiguise - dans cet ailleurs, ce qui fait l'e clat d'un amour, d'un geste, d'une parole subtilement s'accroche.

  • Depuis son e crasement au terme de la Semaine sanglante, la Com- mune de Paris ne cesse de hanter notre imaginaire. De s 1871, anti-communards et pro-communards ont cauchemarde ou re ve d'un triomphe a venir de la Commune, imaginant des anticipations, dystopies, uchronies et utopies. Chacun des textes rassemble s dans Demain, la Commune ! imagine, pour le pire ou pour le meilleur, la victoire de la Commune.

  • Qui est Robin Sonntag ? Informaticien au sein d'une société secrète, il oeuvre à sauvegarder les savoirs de l'humanité via un réseau d'algorithmes répartis sur des millions d'ordinateurs et d'appareils domestiques.
    Qui est Alice Barlow ? Celle que Robin ne parvient pas à oublier, et qu'il ne veut pas souiller de sa virilité toxique. Ne pouvant couper aucun pont avec elle dans ce monde hyperconnecté, une idée lui est venue : celle de détruire Internet pour ne plus avoir de lien, même potentiel, avec elle...
    Dans ce roman d'un nouveau genre, capable à la fois de faire chanter les protocoles régissant les réseaux immatériels et suivre le cheminement des données giclant de câble en câble, Joachim Séné réalise dans l'écosystème littéraire ce que tout un chacun expérimente en ligne : il fait oeuvre de navigation. Dystopie au présent, L'homme heureux synthétise le meilleur et le pire du web encapsulés sous la forme d'un roman à flux tendu qui "écrit les âges sombre du futur avec des bâtons de bergers étrusques".

  • De Barbara Métais-Chastanier, deux pièces qui sont deux manières d'affronter le théâtre et de puiser en lui la force de dire ce qui ne peut pas se dire : soi-même qui s'invente à rebours des identités héritées, imposées, assignées. Il n'y a pas de certitude et La Femme® n'existe pas témoignent du travail en cours d'une autrice qui cherche dans l'adresse une langue capable de nommer les enjeux politiques des identités qui ne réclament aucune origine, mais seulement des désirs. Ce sont deux monologues à travers lesquels fraient des voix multiples qui travaillent à faire violence aux violences infligées aux femmes, à leur identité. La jeune dramaturge traverse là dans une rage tendre et adressée les questions de notre époque : car si « l'amour est à réinventer », c'est pour chaque jour, et à chaque mot, et c'est dans l'autre, avec l'autre et pour l'autre. Deux monologues politiques dans la mesure où chacun rend caducs les discours des politiques sur ces enjeux. Monologues amoureux aussi, monologues dont le mot dit mal combien la solitude est ici attaquée pour être ce présent offert, arraché, accompli, absolument inventé afin d'être infiniment désiré.
    Arnaud Maïsetti

  • Quand votre maison n'existait que par intermittences, comment faisiez-vous des projets d'avenir ? Le petit monde d'Alexandre, c'est son appartement, son quartier, son lycée, ses tableaux, ses amis. Mais il vit dans un Paris qui nous échappe, un Paris en deux dimensions tel qu'on peut le représenter sur un plan. Il s'en accoutume bien, même si la vie quotidienne de part et d'autres des pliures est parfois compliquée. Pour autant, quelque chose brûle en Alexandre. Y-a-t-il autre chose à attendre du monde ? Comment se situer dans un environnement sans horizon ? Dans une ville en mouvement instable, il s'en remet aux espaces et aux lignes de fuite pour faire l'apprentissage de sa propre ligne de vie. Adepte des formes courtes, Antonin Crenn réalise avec L'épaisseur du trait une aventure de grande ampleur. Dans la douceur et la sensualité des gestes, des regards, des architectures, il réenchante le thème du passage à l'âge adulte sous la forme d'un conte urbain à géométrie variable.

  • Climats

    Laurent Grisel

    Comme Changeons d'espace & de temps, Un Hymne à la paix (16 fois) et d'autres ensembles, Climats est composé de séquences qui peuvent être assemblées et parcourues de différentes façons ; chaque parcours est différent des autres sur tous les plans : significations, intensités, tonalités affectives.
    L'expérience de lecture, proposée avec l'édition numérique de Climats, donne à lire ce poème de trois façons.

    Laurent Grisel _____________ Laurent Grisel a composé Climats à la demande de l'écrivain Cécile Wajsbrot. Ce texte audacieux « prend la question du climat sous tous ses aspects : physique, psychologique, politique et financier » indique l'auteur.
    Son poème rejoint l'ambition des anciens poèmes didactiques dans lesquels poésie et science s'allient, pour nous donner une plus ample vision du monde.
    Écoutons cette épopée qui sous tous les climats dresse en héros les Indiens Mundurukus ou Hansen « le rigoureux, l'émotif » ; ou simplement la Nature elle-même dans sa puissance, dans son silence bruissant. Écoutons ce chant rythmé qui offre à l'homme tout simplement une possibilité de futur.
    Au fond il faut un poème pour que la conscience de l'Éternité (« la mer allée/avec le soleil ») puisse nous en montrer la fragilité et qu'elle nous éveille à une pleine conscience de notre humanité : il nous reste à sentir, comprendre et agir.
    Un très beau texte dont la portée forte nous touche. Ce poème, au-delà de ce qu'il dit, tient dans ce qu'il est.

    François Rannou

  • Voici Claude Ponti rageur, secoueur, poete. Claude Ponti devant la nuit remplie de questions, des plus urgentes du present, aux plus originelles de l'enfant.
    On ne contourne rien, ici, du passe, de l'origine, du sens - et qui fut la premiere mere, et quel fut le premier nom. Et si on ouvre grand ces questions, on est vite aussi sur le terrain du risque, avec les superstitions, le vivre ensemble ou la detresse au quotidien, plus la grande moquerie par quoi, finalement, on est capable de tenir et de continuer.
    Mais Ponti reste Ponti. C'est la grande obscurite de Rabelais, avec listes et accumulations, avec du rire et de l'obscenite, et tout ce dont nous sommes faits. C'est cru, c'est violent, c'est resolument « adulte » - mais c'est le meme rire et plein de sourire, jusqu'au bout, lorsque Claude Ponti demande, a l'avant-derniere page : « Depuis quand le desespoir est-il habitable ? » Rarement l'impression, dans ce jeu fou de langue parfois jusqu'a la fusion, d'un texte aussi prodigieux, aussi necessaire. Une mise a nu, un poeme, un cri, tout cela a la fois : et c'est beau comme nous le sommes.

  • Cela commence par un hommage à la danse.
    Puis par cette errance dans la nuit d'une ville, et les lumières qui la trouent.
    Puis une réflexion sur les choses, celle qu'on garde, celles qu'on jette.
    « Et voilà la terre autour. Tout autour, d'elles, et d'eux, on peut la sentir souffrir, la terre, endurer. Terre on dirait lointaine, mais comme une mémoire profonde, une musique triste, originelle. Et persistante, malgré son air de vision, vraiment tenace. Et d'un coup on reconnait tout, y compris soi. Dans le fait même de ne plus rien reconnaître, s'y reconnaître. » Jacques Serena est un de nos plus singuliers explorateurs du récit contemporain : il l'a appliqué à un objet unique, jalousie, destins en rade, et a pris pour territoire ces villes du sud qu'il connaît si bien.
    Ici il prend écart : la même prose, la même puissance narrative qu'on connaît, mais devenue poème, avec montée progressive de l'intensité de parole, comme un ligne tendue enflant, concise, percutante.
    Un hommage donc à « celles courant en échappant aux balles (.) à ces assises, ces danseuses (.) avec des éternités dans le moindre regard. » Et malgré tout, dire, l'oser, comme dans un abandon.

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