Marguerite Waknine

  • Ailleurs Nouv.

    De ce Louis Nicolas (1634-vers 1700) nous ne ne connaissons que peu de choses. Retenons au moins qu'il fait son entrée à l'âge de vingt ans dans la Société de Jésus, et surtout que cette carrière dans l'Ordre des Jésuites le verra prendre part à cette mission qui consiste à convertir le monde au catholicisme. Ainsi gagnera-t-il à cette fin la Nouvelle-France, vaste ensemble colonial français d'Amérique du Nord.
    Cette mission première le conduira cependant à découvrir et à s'intéresser, de près, aux vastes territoires qui s'offrent à lui et à ce qu'ils peuvent contenir de richesses inimaginables comme autant d'altérités terriblement déconcertantes. Pour rendre compte de cette expérience d'exception, Louis Nicolas réalisera son fameux Codex canadensis, un album de 180 dessins répartis sur 79 pages, réalisés à la plume et à l'encre et parfois réhaussés de couleur ; un document de premier ordre relevant à la fois du naturaliste, du cartographe, de l'ethnologue, de l'historien et de l'artiste ; une véritable oeuvre d'art où se trouvent traités les peuples indiens et leurs us et coutumes, et le monde qui les environne, une nature foisonnante, à la faune et la flore d'une richesse infinie.

  • Alt. Nouv.

    Cet ensemble de 50 dessins a été réalisé entre août 2019 et juin 2020. Réinterprétations graphiques frôlant l'abstraction, ces dessins à l'encre de Chine noire prennent pour support de recouvrement deux chapelets de cartes postales touristiques du massif vosgien (les Hautes-Vosges et le Hohneck, circa 1920) et un ensemble de photographies de la Cordillère des Andes et des Alpes, issu de récits d'expéditions en montagne (circa 1950).
    Alt. pourra être lu comme l'abréviation du mot "altitude" ou comme une référence à la touche "alt" , la touche alternative des claviers d'ordinateur. Jochen Gerner

  • Petits plaisirs Nouv.

    Nous ne sommes peut-être pas très loin des Menus Plaisirs, de ces divertissements royaux, qui conjuguaient jeux, fêtes et spectacles. Se produisent effectivement ici spectacles et mises en scène, et ces menus plaisirs déclinés ou plutôt détournés en petits ne peuvent que relever d'un esprit frondeur et d'un regard mutin. Que peut-il y avoir de plus spirituel et de plus badin que cet éventail d'exercices corporels ? Torsions, impulsions, génuflexions, étirements, poussées, une gymnastique dont l'étymologie rappelle qu'elle est une une pratique qui s'effectue le corps nu.
    Etymologie parfaitement respectée par cette désopilante suite de dessins, lorsqu'elle nous contraint d'accepter qu'il n'est nullement besoin de représenter les êtres nus pour les mettre à nu

  • Il y a sans aucun doute ici de l'encyclopédique (cette volonté de présenter, d'organiser de larges pans de savoir) bien qu'il s'agisse aussi, surtout, d'une sorte de mélange affolant, absolument vertigineux, une variété de sujets compilés, qui relève de l'esprit des miscellanées. Le manuscrit comporte quelque 300 feuillets où se trouvent assemblés des textes et des images provenant de livres et de gravures, et présentant, entre autres, des chronologies bibliques et monarchiques, un calendrier illustré, des proverbes, des schémas astronomiques, une liste de fêtes foraines, une autre des shérifs et des maires de Londres, un tableau des distances entre Londres et d'autres cités du monde, des alphabets, des descriptions des collèges d'Oxford et Cambridge, des motifs décoratifs ayant trait à la broderie, à la menuiserie, aux jardins, et bien plus encore... Un recueil élaboré durant huit ans par un certain Thomas Trevelyon alors âgé de soixante ans, composé d'images et de textes subtilement agencés, une oeuvre d'art, assurément, offrant au lecteur, sans cesser de l'instruire, la possibilité d'accomplir une sorte de promenade ludique, particulièrement déroutante.

  • L'étymologie n'est jamais une folle du logis. De son origine (phantazo) phantasma a conservé l'idée de rendre visible, d'exposer à la vue, de montrer, d'où ces notions d'apparition, de spectre ou de fantôme. On trouve également dans le Nouveau Testament une occurence de phantazo traduit cette fois par le mot spectacle. Et si terrifiant était ce spectacle que Moïse dit :
    Je suis épouvanté et tremblant (Épitre aux Hébreux, 12.24). À cet égard toutes les apparitions qui prennent ici corps, en adoptant contours, figures, couleurs, composent un spectacle tout aussi captivant que déroutant, au point que le spectacle en arrive à devenir une histoire, comme s'il pouvait exister des narrations à dessiner, des narrations de l'apparition même, dont les compositions de Chloé Poizat écriraient quelques lignes. Une histoire des formes, des modes et des matières de l'apparaître, non pas comme de simples surfaces qui ne seraient qu'apparences ou reflets, mais comme des images d'êtres débouchant de leurs plus anciennes origines, de leurs plus lointaines profondeurs.

  • Feuille après feuille, nous les découvrons et la question grandit. Ces êtres évanescents sont-ils en train d'apparaître ou de disparaître ? De s'évanouir, s'évaporer, se volatiliser, ou s'épaissir, se fortifier, durcir et prendre ? Ils sont vivants, incontestablement. Sur ce point, la chaleur de leurs couleurs et le ryhtme de leurs animations sont formels. Pourtant, ils nous semblent hésitants, comme ballotés dans un flux et reflux continuels, occuper une sorte d'entre-deux, un point précis où d'un côté ils peuvent se diriger vers la liquéfaction, la dilution, la dissolution, et de l'autre vers l'affermissement, la consolidation et l'affirmation d'une épaisseur, d'un poids. Comme si ces êtres se tenaient là, en ce moment de suspension, entre systole et diastole : entre cette contraction du coeur grâce à laquelle le sang est envoyé vers les artères et le relâchement de ce même coeur au cours duquel celui-ci se remplit du sang qui lui revient.
    Point d'équilibre où le vivant persiste dans son être, se vide et se remplit, se donne à voir pour s'évanouir, et s'évanouit pour se donner à voir.
    Ah oui ! une dernière chose. Qu'on se le dise : Doki doki est une onomatopée japonaise qu'on utilise pour exprimer le son du coeur qui bat.

  • Victor Alfred Lundy est né en 1923 à New York. Lentement, inexorablement, cette vie et son histoire iront bientôt croiser la grande histoire et plus précisément encore l'un des conflits armés comme jamais encore l'humanité n'en avait connu.
    Enrôlé dans la 26e division d'infanterie de l'armée américaine, puis envoyé sur les plages de Normandie pour y débarquer le 6 juin 1944, Victor Lundy est un soldat parmi les autres, parmi la troupe, le bataillon. Cependant, en marge de ce rôle de soldat, ô combien valeureux, le soldat Lundy saura saisir l'occasion de considérer cette guerre autrement. Comme il y avait eu la bataille de Waterloo vue par les yeux de Fabrice del Dongo, il y aura, rapportée par le crayon du soldat Lundy, la bataille de Normandie et les mois qui lui succédèrent. À la manière d'un reporter de guerre utilisant la caméra ou l'appareil photographique, Victor Lundy saisira ces moments à la pointe du crayon. On pourra dire par le croquis, l'ébauche ou le dessin. Il s'agit simplement, et magnifiquement, et tendrement aussi, de capturer le quotidien, l'événement, la camaraderie : des regards, des visages, des postures, des lieux, des ambiances. Le tout dans l'instant, sur le vif (car la mort n'est pas loin et semble même avoir prémédité l'affaire et tout organisé). Comme Victor Lundy l'expliquera plus tard, c'est le plus souvent à l'issue de marches éprouvantes, où les soldats s'écroulent à terre pour se reposer, pour calmer leur soif ou leur faim, et fumer quelques cigarettes, qu'il aura l'opportunité, en noircissant les pages de ses carnets, de saisir un quotidien qui relève à la fois de l'extra-ordinaire et du plus commun. Lorsqu'il entamera son huitième carnet de croquis en novembre 1944, Victor Lundy sera blessé, puis rapatrié aux États-Unis, avant d'intégrer l'École de design de l'Université de Harvard et d'en sortir diplômé. Victor Alfred Lundy deviendra l'un des architectes les plus importants de sa génération.

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

  • Parmi les plus grandes expressions culturelles de l'humanité, il est sans doute possible de ranger l'art théâtral indien, la tragédie grecque et le théâtre chinois dont l'acte de naissance remonte, selon les spécialistes, aux alentours du xiie siècle. Au fil de son histoire complexe, ce théâtre prendra diverses formes et notamment celle, au xixe siècle, de l'opéra de Pékin, où se mêlent chants, masques, danses et mimes, acrobaties, combats, un spectacle vivant total à même de conter certains épisodes du monde héroïque et divin. Singulièrement, cet opéra, populaire, se contentera d'une scène quasi-vide d'accessoires pour laisser place entière à la symbolique du jeu des acteurs dont la grammaire des mouvements et des gestes forme le fil même des intrigues. D'où la place hautement prépondérante des costumes et de leurs couleurs, chargés de sens pour qui sait les lire, ainsi que des maquillages savants, venus remplacer à l'époque moderne le port traditionnel du masque. Au plus fort de l'avènement de cet opéra, à la charnière du xixe et du xxe siècles, voit le jour un ouvrage remarquable (dont le ou les auteur(s) demeure(nt) encore à ce jour inconnu(s)). Un album précieux, d'une valeur exceptionnelle, qui se compose de cinquante feuilles où se trouvent dessinés à l'encre noire et de couleur, à la dorure sur soie, une galerie de portraits des principaux personnages de l'opéra de Pékin, dont le présent cahier propose au grand public de découvrir les silhouettes, la richesse et l'éclat des costumes et parures, des diverses coiffures, des faces grimées par les plus étonnants maquillages aux expressions inoubliables.

  • Mais que faut-il pour faire un monde ? A cette question est souvent répondu : de tout, même s'il faut reconnaître que la réponse serait plutôt : de peu, si l'on suit sérieusement les créations de Mai Li Bernard pour laquelle peuvent su?re (très largement) quelques gommettes. Grosso modo, trois formes et trois couleurs : cercle et ?gures à trois ou quatre côtés, et trois couleurs de base, rouge, bleu, jaune. Et voilà, ô miracle, qu'avec ce si peu, ce si modique, s'érigent sous nos yeux ces assemblages, ces compositions, ces systèmes, ces structures, qui ne sont pas sans rapport (à moins de n'y rien voir) avec ce style architectural appelé le brutalisme, qui connut en Europe les meilleurs de ses jours dans la seconde moitié du xxe siècle. Un style caractérisé par la répétition de certains éléments et par l'absence drastique d'ornementation, une sorte de nudité fondamentale en somme dont la structure elle-même se doit d'être exposée. En ce sens, nul doute, il s'agit bien pour Mai Li Bernard de tentatives de brutalisme. Toutefois, ne nous y trompons pas, l'architecture brutaliste n'érige pas seulement des façades, mais aussi fatalement des intérieurs au creux de ces ouvrages, destinés malgré tout à la vie, à la communauté, à la promiscuité, au bienêtre et même à l'utopie, si l'on songe, par exemple, à La Cité radieuse du Corbusier. Et sans doute les collages de Mai Li Bernard répondent-ils à leur façon à cette haute exigence. En e!et, ces collages ne sont-ils pas eux-mêmes radieux et même d'une brutalité rayonnante, des sortes d'édi?cations luxuriantes, bariolées et vives, autrement dit vivantes, sémillantes, allègres, éclatantes, parvenant ?nalement à toucher comme une sorte d'érotisme étincelant, fringant et pétulant, une longue suite d'érections pleines d'ardeur, rigoureusement tendues vers le plus haut par la seule force de leurs propres éclats ?

  • Une érotique, certes ! Un fétichisme aussi. Et nous pourrions même ajouter un grand accent surréaliste. Cependant, l'univers de Mïrka Lugosi semble toujours et déjà bien ailleurs, même s'il s'inscrit de fait dans une histoire. À cet égard, deux citations. La première, Pierre Jean Jouve : Nous avons connaissance à présent de milliers de mondes à l'intérieur du monde de l'homme, que toute l'oeuvre de l'homme avait été de cacher... La seconde, Georges Bataille : Ce qui est en jeu dans l'érotisme est toujours une dissolution des formes constituées. Ces deux vues en appellent à l'idée d'une sorte de nuit profonde, voire menaçante, doublée d'une sorte de déréglement plus ou moins périlleux. À rebours, le cahier de Mïrka Lugosi semble échapper à ces coupures entre un dehors et un dedans, un monde diurne et un autre nocturne, entre une continuité et sa rupture. En effet, ce cahier se présente au premier abord comme studieux. On pourrait là penser à ces études de mains (genre Dürer, par exemple) où se trouvent répétées et reprises sur une feuille des mains tournées et retournées, quand Mïrka Lugosi étudie, elle, les tensions des verges, les galbes des jambes, la courbe ou le plein des seins, la plastique des corps. Il s'agirait en quelque sorte de donner à voir un toucher, un grain, une vision, une cambrure, une position.
    Et plus encore : la tension même de cette cambrure, le fantasque même de cette position.
    C'est pour quoi ce cahier ne dévoile pas un monde qui serait caché, parce que le monde de ce cahier échappe aux dispositions qui voudraient séparer l'apaisement et le trouble, le vil et le noble, alors qu'il n'y a pas ici (regardons bien !) plus habillé qu'un nu ou même plus nu qu'un habillé. Un cahier à l'onirisme déboussolé en ce que la suite de toutes ses scènes ne stagnent pas dans le crépusculaire du rêve, parce qu'elle accéde à la lucidité du plein éveil élaboré délicatement et patiemment à la pointe du crayon. Un cahier raffiné, subtil, élégant, diablement délicat et complexe, qui se voudrait comme une histoire de l'oeil, ou comme l'histoire d'un oeil, celui de Mïrka Lugosi, où le visible semble toujours précisément ce qui ne peut être que vu.
    Un cahier fondamentalement excentrique, tout compte fait (c'est-à-dire hors du centre, hors d'un centre qui n'aurait nul lieu d'être), et véritablement et magnifiquement obscène (c'est-àdire hors de scène, hors de toute représentation). Comme si les dessins de Mïrka Lugosi ne représentaient rien, jamais, mais présentaient toujours, encore, tellement, et ne tenaient leur être que de ces seules présences.

  • Fuguer n'est pas une mince affaire. Il peut s'agir de fuir son domicile ou d'entreprendre une escapade sans conséquence. La fugue est également, bien sûr, une écriture musicale. Singulièrement, la suite des dessins de Marie Mirgaine apporte sa pierre à l'édifice que constitue cette longue et savante histoire de la fugue.
    Comme en musique, effectivement, les créations de Marie Mirgaine ont la rigueur d'une suite d'imitations ouvrant la voie à l'alternance d'un thème qui s'enchaîne à travers la reprise (comme on le dit d'un canon pour le chant) : reprise et répétition de couleurs, de formes et d'impulsions articulées les unes aux autres. Ainsi se consitutent des dynamiques, des trajectoires où chaque nouveau mouvement des personnages en fuite (en fugue) reprend certains aspects des précédents pour obtenir pleinement l'accomplissement de ses propres énergies. Il y a même là une sorte d'ardeur, on pourrait dire, ce qui ne saurait nous étonner, si l'on songe un instant à la racine de ce mot fugue, de l'italien fuga, dont l'une des variantes :
    Foga, a produit le mot fougue. Et plus encore : la fugue fait également écho aux notions de jointures et d'ajustements, agencement ou combinatoire de parties, le propre même, à bien y regarder, des compositions dessinées de Marie Mirgaine dont la technique, comme elle l'explique elle-même, est d'ajuster, d'organiser, en les superposant les uns aux autres, des morceaux de papier de toutes espèces. À n'en pas douter, il s'agit donc ici d'un art (cet ars, cette habilité, cette technique) dont la signification repose en son fond sur les notions d'assemblage et d'organisation. D'un art dont l'objet, peut-être, serait d'échapper par la fugue (la fuite vers nulle part) à l'immobilité, au poids cadavérique de la mort même, pour mieux lancer un hymne à l'impulsion, à la poussée de la vie, dont le rythme relèverait à la fois de la pulsion d'un choeur et du battement du coeur.

  • Le livre des plumes : Volume 1. Les oiseaux ; Volume 2. Les hommes.
    Le livre des plumes (vers 1618) est un ouvrage d'exception où se trouve rassemblée une collection d'illustrations entièrement faites de plumes d'oiseaux, à l'exception, ici ou là, de quelques ajouts.
    C'est en tout 156 planches : 113 représentant des oiseaux ; 42 autres des hommes (chasseurs, artisans, musiciens, personnages de la Commedia del' Arte) ; une seule, la planche numérotée 54, ne représentant qu'un paysage, sans homme et sans oiseau. La réalisation des planches d'oiseaux s'e

  • Qu'on le sache : l'habitude a du bon. Collectionneur dans l'âme, Benjamin Monti, comme à l'accoutumée, nous revient pour nous proposer son dernier ouvrage où son art du dessin investit un ensemble retrouvé d'anciennes planches de sciences naturelles. On y passe ainsi de la pomme de terre à la renoncule, ou encore de l'oeuf de la grenouille à l'ascaris (ver parasite de l'intestin, faut-il le rappeler). La suite de ces dessins à l'encre qui viennent occuper, pour s'y déployer, chacune de ces planches, instaure ainsi de multiples relations à même de créer des tissus narratifs producteurs d'histoires (naturelles, doit-on dire, puisqu'il s'agit d'histoires conçues à partir d'objets appartenant au domaine de la nature), mais également bio-graphiques, puisqu'il en va, au *l des pages, d'écritures dessinées dont l'objet est de toute évidence le vivant. Historiquement, il est vrai que le terme d'histoire naturelle s'est toujours trouvé dé*ni comme enquête et description de tout ce qui est visible dans le monde naturel : animal, végétal, minéral. Cependant, la prouesse graphique de Benjamin Monti ne relève pas seulement d'une simple enquête. Elle est également en quête, en ce qu'elle vise, page à page, un ce à quoi (encore invisible, encore inconnu) le dessin se destine. Un mouvement donc qui ne part à la recherche d'un temps perdu ou encore retrouvé, mais à celle d'une sorte de temps suspendu, dans les silences et les blancs duquel le dessin qui semblait d'abord ne pas pouvoir y trouver place, s'y faire une place, s'y installer, *nit par s'a/rmer et se donner à voir comme des révélations de sens, au même titre que des jeux de narrations produisant des histoires. Chacun le sait : il n'existe pas de manuels d'histoire naturelle sans dessin, sans croquis, sans planche. Et chacun de même conviendra certainement que le grand art de ce manuel d'Histoires naturelles, signé Benjamin Monti, s'illustre par ses dessins de dessins, ses croquis de croquis, ses planches de planches, qui permettent ainsi, par ce face-à-face, ce dédoublement, par cette rhétorique, de créer le sens d'une nouvelle histoire des histoires naturelles.
    Artiste belge (né en 1983, à Liège, où il vit et travaille) Benjamin Monti est le représentant de cette génération d'artistes contemporains dont le travail graphique ne peut être rangé sous telle ou telle catégorie. Entre bande dessinée et art contemporain, ce travail graphique, indépendant et sans équivalent, a fait l'objet depuis 2000 de nombreuses publications, régulièrement remarquées notamment au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême.
    Après Successions (ab Intestat), en 2012, Histoires naturelles est le deuxième ouvrage de Benjamin Monti à trouver place dans la collection Le cabinet de dessins des éditions Marguerite Waknine.

  • Le livre des plumes (vers 1618) est un ouvrage d'exception où se trouve rassemblée une collection d'illustrations entièrement faites de plumes d'oiseaux, à l'exception, ici ou là, de quelques ajouts.
    C'est en tout 156 planches : 113 représentant des oiseaux ; 42 autres des hommes (chasseurs, artisans, musiciens, personnages de la Commedia del' Arte) ; une seule, la planche numérotée 54, ne représentant qu'un paysage, sans homme et sans oiseau. La réalisation des planches d'oiseaux s'e

  • Les plus mauvaises langues iraient certainement jusqu'à dire (sans voir ni savoir) qu'il y a dans les dessins de Jean-Michel Barreaud quelque chose relevant du travail monacal et du trou de la serrure. Il n'en est rien pourtant. La suite de ces petits dessins méticuleux, délicats et précieux, la succession de ces vignettes ouvragées avec l'art de l'orfèvre, n'obligent jamais le spectateur à la posture du voyeur, parce qu'elles nous introduisent à ce mystère de la lumière tapie dans la ténèbre et par laquelle ce qui résiste et se refuse (encore) ne tardera pas (bientôt) à nous rejoindre et nous atteindre. En ce sens, il ne s'agirait sûrement pas ici d'une sorte de révélation, mais bien plutôt d'une absence d'oubli, d'un dévoilement relevant de l'alétheia, qui ne se présente et ne se manifeste que par et dans son mouvement continuel de retrait. En somme, une esthétique, une érotique, au long d'un élégant cortège d'apparitions et de disparitions qui loin d'être sombres ou nocturnes s'avèrent être au contraire diablement riches et fertiles et pleines à déborder d'elles-mêmes sous l'élan subtil du désir le plus vif et le plus enfoui.
    Cette séléction de 46 dessins a été extraite d'un ensemble qui en comprend des centaines réalisés par J.M. Barreaud depuis maintenant trente ans.

  • Rigoureuse, pointilleuse, implacable est la main qui dessine. Elle est celle de Salomé Pia, jeune dessinatrice dont l'immense talent n'est déjà plus contestable. Son outil, simple, un feutre noir à la pointe d'une finesse extrême, est ici au service d'un dessin magistral échappant à la fonction réductrice de l'illustration. En effet, même si le célèbre ouvrage de la comtesse de Ségur : Les malheurs de Sophie, peut en quelque sorte constituer la trame de l'ouvrage de Salomé Pia, cette dernière s'en dégage pour donner libre cours à une inspiration qui nous laisse découvrir une Sophie, cette Sophie, sa Sophie, petite fille étrange, personnage intrigant, grâce auquel on se prend à se délecter d'innocence mêlée de cruauté, de brutalité et d'expérience du mal, et du sourire terrible et malicieux à les accompagner.

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