Marguerite Waknine

  • Ouverte aux auteurs modernes et contemporains, la collection Livrets d'art regroupe des textes dont l'objet relève du domaine de l'art : peinture, sculpture, musique, sans oublier le cinéma ou la photographie, ainsi que la littérature.

  • Il se nomme Ibn Butlân. Il est l'auteur au xie siècle d'un célèbre manuel de médecine, le Tagwim al-Sihha, où se trouvent notamment convoqués tous les savoirs antiques d'Hippocrate, d'Aristote et Galien. Traduit en latin au xiiie siècle, ce manuel se voit prendre au siècle suivant la direction du Nord de l'Italie où l'on en fait alors des sortes de versions, d'adaptions dans lesquelles le texte disparaît peu à peu pour laisser place à des suites d'illustrations absolument absentes du livre original. Ainsi naissent ce que on appelle les Tacuinum Sanitatis (Tables de santé), des ouvrages richement enluminés qui occupent encore aujourd'hui les rayons de quelques bibliothèques européennes, au Vatican, à Paris, Liège, Rouen, Vienne... De façon tout à fait surprenante, tout en demeurant des manuels traitant de questions de santé et d'hygiène propres à l'homme, ces versions n'en deviennent pas moins, à part entière, des oeuvres esthétiques où peuvent être admirées page à page toutes ces illustrations décrivant la vie quotidienne des hommes et leurs rapports à la nature au fil des quatre saisons.

  • Le phénomène existe depuis la nuit des temps, sous toutes les latitudes.
    Période des excès autorisés, ces manifestations populaires sont l'occasion d'exubérances et de débordements. Le carnaval fait partie intégrante de ces phénomènes festifs. Encadré par l'Église à l'époque médiévale pour devenir une fête religieuse précédant le Carême, le carnaval est ce pied-de-nez farcesque aux conventions de l'ordre établi, où s'opèrent pour un temps donné tous les renversements possibles entre l'interdit et l'autorisé, entre le sacré et le profane. L'un des plus célèbres de ces événements est allemand :
    Le carnaval de Nuremberg, le Shembartlauf. Extrêmement populaire au xve siècle, la plupart de ses éditions ont été chaque année consignées dans une petite centaine de livres, les Schembartbuch, où sont représentés à l'aide d'illustrations d'une finesse et d'une richesse rare toutes ces journées de liesse et de festivités : défilés, rondes et farandoles, musiciens, chars, costumes extravagants. Une liberté sans mesure qui semble comme habitée, comme traversée par le mouvement d'un prodigieux charivari.

  • À l'époque gréco-romaine, les animaux avaient été déjà l'objet de nombreux traités, fictions, dicours. Et bien que nourrie par cette longue tradition, l'époque médiévale a su instaurer un nouveau rapport avec le monde des animaux, en concevant une création littéraire qui lui est propre: le bestiaire. Autrement dit encore, un recueil ou se trouvent décrites, étudiées les natures ou les propriétés des animaux, que celles-ci soient réelles ou relevant de légendes et de croyances. À parti de l'étude de ces natures ou propriétés, la plupart de ces bestiaires sont l'occasion de tirer des enseignements moraux ou religieux, dans des vues d'édification. Toutefois, parmi cette large production, un bestiaire occupe une place tout à fait à part, celui de Richard de Fournival. En effet, de ces natures ou propriétés, sont obtenus cette fois des enseignements concernant l'amour: comment obtenir, conquérir et conserver l'amour, comment déchiffrer les signes de l'amour, comment éviter les pièges...Un bestiaire, en somme, qui devient l'occasion, par le texte et l'image, de reprendre les topiques de la tradition courtoise et de montrer combien chaque animal est exemplaire des relations amoureuses et des désillusions et des délectations auxquelles elles peuvent conduire.

  • Leibniz a écrit de lui : il est l'un des hommes les plus universels que je connaisse, rien n'échappe à sa curiosité. En effet, Melchisédech Thévenot (1620-1692) appartient à cette catégorie des hommes complets. Écrivain, physicien (il est l'inventeur du niveau à bulle), cartographe, diplomate, bibliothécaire du Roi, linguiste, auteur d'une somme monstrueuse : Relations de divers voyages curieux, qui collecte près de 300 manuscrits présentant tout ce qu'il est possible alors de connaître du monde à travers les récits des grands explorateurs. Et, pour compléter l'ensemble, il est encore l'auteur de ce curieux petit volume intitulé : L'art de nager. Initialement paru en 1696, l'ouvrage n'est pas le premier en cette matière, un certain Nicolaus Wynman l'ayant précédé, en 1538, avec son Colymbetes sive de arte natandi dialogus. Et bien qu'il soit aussi la traduction d'un livre anglais écrit en latin, en 1587, par un certain Everard Digby, le traité de Thévenot, qui sera en retour rapidement traduit en anglais, connait un immense succès et fait référence jusqu'à la fin du xviiie siècle, époque jusqu'à laquelle il sera réédité.
    Grand nageur, Benjamin Franklin, expliquera lui-même avoir essayé toutes les sortes de nages décrites dans l'ouvrage, sur lesquelles la terminologie moderne apposera plus tard les noms de crawl, de brasse, de dos... Une question cependant reste en suspens.
    Être l'auteur d'un tel traité fait-il de vous nécessairement un nageur ? Autrement dit, Thévenot savait-il nager ? Nul n'a su sérieusement répondre encore à cette question brûlante.

  • Ouverte aux auteurs modernes et contemporains, la collection Livrets d'art regroupe des textes dont l'objet relève du domaine de l'art : peinture, sculpture, musique, sans oublier le cinéma ou la photographie, ainsi que la littérature.

  • Nous avons connaissance à présent de milliers de mondes à l'intérieur du monde de l'homme... Ces quelques mots de Pierre Jean Jouve, qui datent de mars 1933, ne sont pas sans faire écho à l'univers dessiné de Yoann Estevenin. Nous sommes peutêtre en effet là dans des intériorités où n'opèrent pas encore, ou plus, les différences entre le féminin et le masculin, le lointain et le proche, la pudeur et l'indécence...
    En ce sens, aucun de ces dessins ne se présentent dans le cours d'un récit. Tous ne séjournent qu'en eux-mêmes, comme si tous ne se tenaient en aucun lieu, alors qu'en eux, pourtant, par eux, tant de choses se produisent et ont lieu. Et ce non-lieu où tout a lieu est très précisément la révélation même de ces matières étalées comme des fards, l'opération de ces superpositions, ces couches. Comme s'il était question de grimer, de maquiller toute la surface d'un monde possible, toute la matière de cette surface, sa peau, sa texture et son grain. Et non pour y chercher et découvrir ce qui pourrait s'y trouver caché, s'y trouver déjà. Car seul le geste et sa manière de maquiller, de colorer, d'enduire, de déposer, peut ici faire présence en donnant formes par l'artifice à ces savantes et luxuriantes apparitions.

  • Cet ensemble de 50 dessins a été réalisé entre août 2019 et juin 2020. Réinterprétations graphiques frôlant l'abstraction, ces dessins à l'encre de Chine noire prennent pour support de recouvrement deux chapelets de cartes postales touristiques du massif vosgien (les Hautes-Vosges et le Hohneck, circa 1920) et un ensemble de photographies de la Cordillère des Andes et des Alpes, issu de récits d'expéditions en montagne (circa 1950).
    Alt. pourra être lu comme l'abréviation du mot "altitude" ou comme une référence à la touche "alt" , la touche alternative des claviers d'ordinateur. Jochen Gerner

  • De ce Louis Nicolas (1634-vers 1700) nous ne ne connaissons que peu de choses. Retenons au moins qu'il fait son entrée à l'âge de vingt ans dans la Société de Jésus, et surtout que cette carrière dans l'Ordre des Jésuites le verra prendre part à cette mission qui consiste à convertir le monde au catholicisme. Ainsi gagnera-t-il à cette fin la Nouvelle-France, vaste ensemble colonial français d'Amérique du Nord.
    Cette mission première le conduira cependant à découvrir et à s'intéresser, de près, aux vastes territoires qui s'offrent à lui et à ce qu'ils peuvent contenir de richesses inimaginables comme autant d'altérités terriblement déconcertantes. Pour rendre compte de cette expérience d'exception, Louis Nicolas réalisera son fameux Codex canadensis, un album de 180 dessins répartis sur 79 pages, réalisés à la plume et à l'encre et parfois réhaussés de couleur ; un document de premier ordre relevant à la fois du naturaliste, du cartographe, de l'ethnologue, de l'historien et de l'artiste ; une véritable oeuvre d'art où se trouvent traités les peuples indiens et leurs us et coutumes, et le monde qui les environne, une nature foisonnante, à la faune et la flore d'une richesse infinie.

  • Nous ne sommes peut-être pas très loin des Menus Plaisirs, de ces divertissements royaux, qui conjuguaient jeux, fêtes et spectacles. Se produisent effectivement ici spectacles et mises en scène, et ces menus plaisirs déclinés ou plutôt détournés en petits ne peuvent que relever d'un esprit frondeur et d'un regard mutin. Que peut-il y avoir de plus spirituel et de plus badin que cet éventail d'exercices corporels ? Torsions, impulsions, génuflexions, étirements, poussées, une gymnastique dont l'étymologie rappelle qu'elle est une une pratique qui s'effectue le corps nu.
    Etymologie parfaitement respectée par cette désopilante suite de dessins, lorsqu'elle nous contraint d'accepter qu'il n'est nullement besoin de représenter les êtres nus pour les mettre à nu

  • De Marcel Duchamp nous pensions tout savoir. N'a-t-il pas été l'un des plus étudiés et des plus commentés ? Pourtant peu connaissent la période 1905-1911, pendant laquelle, installé à Paris, il signe un certain nombre de dessins dans la presse humoristique, Le Courrier français, Le Rire ou encore Le Témoin. Étrangement, à de très rares exceptions près, les biographies et les études critiques ont délaissé ou minoré, voire ignoré cette période et cette activité. En nous plongeant dans l'effervescence artistique de ce début de siècle, Daniel Grojnowski propose de découvrir ses productions de presse et ses dessins d'humour qui ne peuvent être tenus pour négligeables.

  • Au sein de l'exceptionnelle bibliographie de Henri Focillon brille d'un éclat particulier un petit texte : Éloge de la main, qui #gure toujours en appendice à la Vie des formes. Pourtant ce texte court, d'une profondeur et d'une intensité rares, peut être lu pour lui-même, en ce qu'il propose au lecteur une ré&exion sensible autour de la main de l'homme, entendue comme outil pratique, artistique, voire spirituel, à même d'être élevé au statut d'une invention sans pareille, comparable à celles du feu et de la roue dans l'histoire de l'humanité.

  • Il y a exactement deux cents ans, Giacomo Leopardi (1798-1837) concevait le projet des Petites oeuvres morales, un singulier ensemble de textes courts où l'on peut croiser nombre de personnages, comme Le Tasse et son démon, un gnome et son follet, la mode et la mort...
    On y retrouve toute l'obsession de Leopardi à scruter le néant de toute chose, cette volonté délibérée de représenter de manière vive la nullité des choses et faire sentir l'inévitable malheur de la vie, comme il l'écrit ailleurs, dans son Zibaldone. Parmi ces Petites oeuvres, deux merveilles : Éloge des oiseaux et Chant du coq sauvage, où l'on s'étonne une nouvelle fois de découvrir ce lyrisme lumineux au service du pessimisme le plus sombre. Giacomo Leopardi lui-même l'avait constaté :
    Ma philosophie n'est pas du genre qui plaît à ce siècle. Reste à savoir s'il se peut qu'elle puisse plaire au nôtre.

  • Est-il encore besoin de présenter les sieurs Schwob et Proust ? Assurément, non. Leurs oeuvres comptent parmi les plus brillantes et les plus admirables. Parmi les mille et mille de pages que ces deux immenses auteurs ont pu noircir, il en est quelques-unes qui les rapprochent, du moins quant à leur thème. Il s'agit du livre. De cet étrange objet, devenu bien banal, bien qu'il demeure, comme un écrin, le confident des plus brûlants secrets. Que renferme donc un livre ?
    Pour se frotter à ce mystère, il suffira déjà, quelques moments, de contempler dans le cahier d'images accompagnant les textes de Marcel Schwob et Proust, tous ces visages penchés sur leurs livres comme s'ils se trouvaient au-dessus de miroirs. Miroirs ? Ou bien peut-être peut-il s'agir de puits, d'océans ou de ciels.
    Il sera donc ici question du livre effectivement, et plus précisément encore de la lecture entendue comme la plus troublante et la plus féconde des intimités : ce monde clos, silencieux, univers de retrait qui sans doute invite à la découverte des horizons les plus précieux, à la manière de longs replis qui se feraient accueils, ouvertures, comme si le livre que l'on parcourt, dans lequel on se jette ou tombe, auquel on se donne corps et âme, auquel on se livre, pouvait creuser de mystérieux passages vers la révélation de territoires profondément insoupçonnés et parfaitement insoupçonnables, et répondre secrètement à l'appel prodigieux des plus vives aventures et conduire au ravissement des grands transports.

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

  • Elles étaient sept en tout. Elles se trouvaient disséminées en plusieurs lieux du monde : Memphis, Éphèse, Alexandrie, Babylone, Rhodes, Halicarnasse, Olympie. Toutes étaient l'oeuvre de l'art des hommes : statues, tombeau, temple, phare, pyramide et jardins. Mais à ces sept merveilles incontestables devrait être ajoutée sans doute la nature elle-même telle que la représente al-Mutahhar ibn Muhammad al-Yazdi, selon ses formes et ses apparitions, ses présences, sa luxuriance, et cette manière si délicate de faire de chaque individu un être unique parmi ses pairs. Ce manuscrit persan date du xiie siècle. Le souci de son auteur est d'établir un traité d'histoire naturelle. Richement illustré de miniatures peintes (genre de l'art persan en pleine expansion entre le xiie et le xiiie siècles) ce traité, même s'il ne nous livre pas le tout du monde, n'en demeure pas moins tout un monde de richesses, où s'organisent les existences du minéral, du végétal et de l'animal (hommes et bêtes). De manière fascinante, les merveilleuses illustrations de cet ouvrage ne comportent pas pour la plupart de profondeur, comme si la profondeur de toute cette création était pleinement contenue sur son seul plan d'immanence, sur sa seule surface, comme si n'existait pas d'écart ou d'éloignement entre la création, le créateur et ses créatures. Comment dire autrement ce que peut être une harmonie ? Voici donc un monde, très certainement, un univers, un lieu.
    Et plus encore : un là, où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, comme le diront plus tard les deux derniers vers de Baudelaire nous invitant au voyage.

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