La Decouverte

  • Comment est-on passé de la toute-puissance parentale à l'encadrement des parents par les professionnels de la santé et de l'éducation ? De la dénonciation, avec le MLF (Mouvement de libération de la femme), de la « maternité esclave » à la culpabilisation des mères ? De la difficulté à faire reconnaître la maltraitance parentale à la définition du mauvais traitement comme écart par rapport à la norme éducative ? Interrogeant pour la première fois ces évolutions paradoxales, Sandrine Gracia identifie plusieurs mécanismes articulés autour de la question de l'autorité scientifique et morale. Revisitant, dans une évocation à la fois vivante et érudite, la grande lutte pour la régulation des naissances, elle met en lumière la manière dont l'éthique médicale s'est laïcisée en matière de procréation, et la ressource qu'a constitué l'expertise psychanalytique pour les médecins promoteurs de la régulation des naissances. Décryptant ensuite la construction psychanalytique de la « cause de l'enfant », qualifiée par Françoise Dolto de « révolutionnaire », l'auteur montre comment la conduite et le destin des femmes fut désormais indexé sur le bonheur de l'enfant, et comment se brouillèrent les frontières entre clinique et morale. Outre la limitation de l'autonomie des femmes, l'une des retombées de ce brouillage des registres et compétences est la dénonciation d'une nouvelle maltraitance (la « violence éducative », qui serait exercée par les parents réfractaires aux bons usages), et l'émergence d'un militantisme individuel et institutionnel (aux niveaux national et européen) pour faire sanctionner les « déviances » parentales, coïncidant de fait avec les pratiques des milieux populaires.

  • Femme et professeur. C'est au XXe siècle que se féminise le métier de professeur, en même temps que l'enseignement dans son ensemble. Que furent ces carrières de femmes professeurs ? Comment ont-elles conjugué leurs aspirations professionnelles et leur vie privée, maritale, familiale et affective ? Comment ont-elle vécu cette dynamique de promotion sociale alors que - paradoxalement - on parle d'une « dévalorisation du professorat » après la guerre oe
    La vaste enquête de sociologie historique que présente Marlaine Cacouault-Bitaud en s'appuyant sur des données statistiques originales et sur des entretiens biographiques réalisés avec des enseignantes du secondaire recrutées entre 1920 et 1940, et entre 1960 et 1985, éclaire les mutations d'une profession rarement analysée sous l'angle du genre. Celui-ci révèle notamment le « plafond de verre » auquel se heurtent nombre de femmes qui exercent une profession intellectuelle et l'articulation problématique entre les demandes qui leur sont adressées dans la sphère domestique et l'exercice d'un métier exigeant.
    Cette histoire éclaire notre présent : aujourd'hui encore, à réussite scolaire égale, les femmes continuent de choisir plus souvent l'enseignement secondaire que le supérieur ou la recherche. Les questions soulevées ici concernent donc tout aussi bien les hom-mes, dont la vie professionnelle ne repose pas moins, mais différemment, sur des choix de vie personnelle.

  • À l'époque de la Révolution française, l'image de l'androgyne fleurit dans l'art néoclassique français. À travers ces figures d'adolescents aux lignes féminines, la référence à l'idéal antique - cher à l'historien de l'art Winckelmann -, centré sur le corps et l'érotisme masculin, est reprise et largement sollicitée, non sans mélancolie. Les représentations des hermaphrodites côtoient ainsi de nouvelles entreprises scientifiques et culturelles visant àétablir une nette différenciation des sexes.
    Interrogeant les mises en scène artistiques des masculinités ambiguës, des Lumières à la Restauration, Mechthild Fend rapproche les changements dans la société française liés à l'identité sexuelle des bouleversements politiques et sociaux de l'époque révolutionnaire. Dans le sillage de Michel Foucault, Judith Butler et Thomas Laqueur, cet essai illustré, au croisement de l'histoire de l'art, de la littérature et de l'histoire du corps et de la sexualité, met en lumière la fluidité des définitions du masculin et du féminin caractérisant cette période de transition.
    Dans cette perspective, l'androgyne apparaît, notamment à travers les oeuvres de David et de Girodet, comme une figure privilégiée, qui reflète et anime ce mouvement, avant qu'un régime plus normatif ne s'établisse dans les premières décennies du XIXe siècle.

  • Ségolène Royal, Marine Le Pen, Christiane Taubira, Anne Hidalgo... Jamais les femmes n'ont été aussi présentes sur la scène politique française. Pourtant, la loi sur la parité n'a pas eu les effets attendus. Les médias, les politiques et les communicants continuent de véhiculer de nombreux stéréotypes. Pire : les clichés se renforcent lorsque l'« ordre genré » est contesté. Une candidate accède au second tour de l'élection présidentielle ? Une femme racisée se voit confi er un ministère régalien ? Deux femmes s'affrontent pour la direction d'un parti politique ou d'une grande municipalité ? À chaque fois, les schémas sexistes, et parfois racistes, reviennent sous la plume des commentateurs. Évaluées sur leur physique, soupçonnées d'agir par « émotion » et hâtivement taxées d'incompétence, les femmes sont systématiquement rappelées à l'ordre.
    La persistance de cet ordre genré s'accompagne d'une évolution : la restriction du périmètre du « privé » et de l'« intime ». Ce sont les affaires pénales de Strauss-Kahn qui ont rendu possible ce déplacement. Mais, dorénavant, comme l'ont montré les polémiques sur les relations de François Hollande avec Valérie Trierweiler et Julie Gayet, les comportements sexuels ou amoureux licites des personnalités politiques sont analysés comme le signe de leur capacité - ou non - à gouverner.
    S'appuyant sur les productions médiatiques, sur des entretiens avec de nombreux journalistes et sur ses observations des campagnes électorales, l'auteure fait apparaître la dimension genrée des hiérarchies de pouvoir et explore la définition contemporaine de la « bonne masculinité » en politique.

  • Depuis les années 1970, la pornographie s'organise comme un monde professionnel, se fixant pour tâche de représenter les désirs des consommateurs, mobilisant des savoir-faire spécifiques pour y parvenir. Alors que l'influence de ces images ou la violence qui les caractériserait sont souvent au centre des débats, ce livre, en s'appuyant sur une enquête de terrain au sein la production pornographique française, pose d'autres questions : comment les pornographes parviennent-ils à circonscrire un espace pour leur activité ? Quelles formes prennent les relations de travail dans un contexte de professionnalisation de la sexualité ? Comment s'opèrent les partages entre sexualité féminine et masculine, homosexualité et hétérosexualité, et pourquoi sont-ils ici un enjeu majeur ?
    Mettant en marché les fantasmes, mobilisant les désirs des actrices et des acteurs, reposant sur des formes spécifiques d'exploitation, le monde de la pornographie permet de saisir certaines évolutions contemporaines du capitalisme, et leurs articulations avec les rapports de genre et de sexualité. Il offre également l'occasion de faire de l'hétérosexualité un objet d'enquête à part entière. Alors que réalisateurs et producteurs se donnent pour tâche de saisir une multiplicité de fantasmes, ils définissent leur métier comme masculin, mais aussi comme hétérosexuel. L'enquête met en évidence une circonscription paranoïaque de l'homosexualité masculine et les contradictions au principe de l'hétérosexualité, dans lesquelles les pornographes sont pris.

  • Quelle place ont occupée les arrangements sexuels et les liens affectifs dans la fabrique des empires et des métropoles ? Un magistral travail d'archive, qui plonge au coeur des Indes néerlandaises et de l'Indochine française pour saisir, en actes, le gouvernement colonial de l'intimité.

  • Dans l'argot homosexuel masculin, les « tasses », c'étaient les pissotières, lieux de rencontre pour des relations sexuelles éphémères entre partenaires anonymes. Laud Humphreys a mené dans les années 1960 une étonnante ethnographie des toilettes publiques d'une ville du Middle West des États-Unis. En adoptant le rôle du guetteur, sans déclarer son enquête, ce pasteur a pu observer ces échanges sans entraver le déroulement de l'action. Avec ses notes de terrain, attentif et minutieux, il analyse les phases successives des opérations, du contact préliminaire jusqu'à la séparation, ainsi que le jeu complexe des rôles (« fellateur », « pointeur », « guetteur », « voyeur », etc.).
    Laud Humphreys ne s'est pas contenté d'observer ces hommes dans leurs pratiques sexuelles, il a conduit des entretiens en dissimulant son identité pour les retrouver chez eux. C'est ainsi qu'il peut préciser les caractéristiques sociales de ces « déviants » et entrevoir la face publique de leur vie clandestine. Si certains sont bien des gays, beaucoup sont des hommes mariés qui s'arrêtent là en rentrant du bureau. Le « commerce des pissotières » révèle alors la face cachée de la norme hétérosexuelle.
    Document historique sur l'histoire de la sexualité avant la libération homosexuelle, ce livre offre également un exemple classique d'observation ethnographique. Cette étude interactionniste de la déviance dans la tradition de H. Becker et de E. Goffman soulève enfin des questions troublantes sur l'intimité en public, et sur l'identité sexuelle repensée en termes de rôles.
    Publié pour la première fois en 1970, ce livre culte a obtenu le prix Wright Mills.

  • Depuis les années 1970, la société égyptienne est le théâtre d'un renouveau islamique dont le « mouvement de piété » est une composante essentielle. L'enquête ethnographique minutieuse menée en Égypte par Saba Mahmood vise à comprendre la pratique religieuse des femmes, prédicatrices ou participantes, engagées dans ce mouvement. Montrant qu'éthique et politique sont étroitement imbriquées dans ces nouvelles pratiques de piété, elle propose une analyse rigoureuse des formes corporelles des rituels religieux, pour préciser le lien conceptuel entre le corps et l'imaginaire politique.
    Repenser la « politique de la piété » permet à l'anthropologue, à partir de ce matériau empirique d'une grande richesse, d'engager une critique théorique de la laïcité libérale, dont elle montre les présupposés normatifs. La discussion théorique des travaux de Judith Butler, de Michel Foucault, de Talal Asad et de Pierre Bourdieu débouche sur une réévaluation de la notion d'agency (capacité d'agir) : dans quelle mesure l'adhésion de ces femmes à des normes patriarcales remet-elle en question l'universalité des présupposés concernant la liberté individuelle, l'autorité et la définition même du sujet dans la perspective du féminisme libéral ? Répondre à cette question, c'est ouvrir la possibilité d'une articulation entre un féminisme nourri des théories du genre et la théorie postcoloniale. C'est aussi une manière de revisiter, à travers le cas de l'islam, les formes contemporaines de religiosité.

  • Il y a deux sexes : c'est un fait de nature ! La biologiste Anne Fausto-Sterling défait cette fausse évidence du sens commun, fût-il celui du monde scientifique. Si l'on prend en compte la réalité de l'hermaphroditisme, ne vaudrait-il pas mieux parler de cinq sexes ? Cette proposition savante, quelque peu ironique, n'est pas moins sérieuse : pour les intersexes, c'est une question de vie ou de mort. Reste qu'elle nous concerne toutes et tous : ce que révèle l'étude de la biologie, c'est que le partage entre deux sexes est toujours une opération sociale, même quand elle n'est pas chirurgicale. Oui, le corps a un sexe ; mais c'est bien la société qui tranche et découpe dans le continuum des sexes pour assigner un sexe, autrement dit, pour donner un sexe au corps.
    Cet ouvrage, d'abord publié aux États-Unis en 2000, est aussitôt devenu un classique un peu partout dans le monde.

  • Par quel étrange paradoxe le contrat social, censé instituer la liberté et l'égalité civiles, a-t-il maintenu les femmes dans un état de subordination ? Pourquoi, dans le nouvel ordre social, celles-ci n'ont-elles pas accédé, en même temps que les hommes, à la condition d'« individus » émancipés ?

  • Patpong est célèbre dans le monde entier pour ses offres prostitutionnelles. Mais si les bars a-go-go et les sex shows apparaissent comme les « spécialités exotiques » des nuits de Bangkok, le succès du quartier tient en réalité davantage à la disponibilité sexuelle des Thaïlandais-es, attiré-es à Patpong par la possibilité d'y nouer des relations suivies avec un Occidental. En s'écartant des discours misérabilistes ou militants sur la prostitution pour s'intéresser au quotidien des hommes et des femmes du quartier, l'auteur révèle ainsi des histoires, des pratiques, des usages qui montrent la complexité des échanges sexuels dans le tourisme. Les relations décrites entre Thaïlandais-es et Occidentaux (farangs) interrogent ainsi notre compréhension même de la prostitution : impliquant parfois des sentiments, des affects, des espoirs, mais aussi de la stratégie, du calcul ou de la manipulation, les relations qui se nouent à Patpong se situent à la frontière des catégories morales habituellement mobilisées pour penser les relations de couple, et mettent à mal la fausse dichotomie entre relations conjugales et prostitutionnelles. Une fois soulignées la diversité et la complexité des relations qui se tissent à Patpong, le livre articule la description ethnographique des pratiques aux discours internationaux sur le tourisme sexuel. En proposant une histoire de la catégorie « tourisme sexuel », l'ouvrage interroge la construction progressive d'une indignation internationale contre cette forme « d'exploitation » envisagée comme spécifique. En analysant les controverses liées au tourisme sexuel depuis une trentaine d'années, on montre ainsi comment la catégorie, à l'intersection d'une pluralité de problèmes politiques et sociaux (lutte contre le VIH, mobilisations contre la pédophilie, violences subies par les femmes, développement des flux touristiques, etc.), est en réalité un moyen privilégié de penser les transformations induites par la mondialisation de la sexualité.

  • La race a une histoire, qui renvoie à l'histoire de la différence sexuelle. Au XVIIe siècle, les discours médicaux affligent le corps des femmes de mille maux : « suffocation de la matrice » « hystérie », « fureur utérine », etc. La conception du corps des femmes comme un corps malade justifie efficacement l'inégalité des sexes. Le sain et le malsain fonctionnent comme des catégories de pouvoir. Aux Amériques, les premiers naturalistes prennent alors modèle sur la différence sexuelle pour élaborer le concept de « race » : les Indiens Caraïbes ou les esclaves déportés seraient des populations au tempérament pathogène, efféminé et faible. Ce sont ces articulations entre le genre, la sexualité et la race, et son rôle central dans la formation de la Nation française moderne qu'analyse Elsa Dorlin, au croisement de la philosophie politique, de l'histoire de la médecine et des études sur le genre. L'auteure montre comment on est passé de la définition d'un « tempérament de sexe » à celle d'un « tempérament de race ». La Nation prend littéralement corps dans le modèle féminin de la « mère », blanche, saine et maternelle, opposée aux figures d'une féminité « dégénérée » - la sorcière, la vaporeuse, la vivandière hommasse, la nymphomane, la tribade et l'esclave africaine. Il apparaît ainsi que le sexe et la race participent d'une même matrice au moment où la Nation française s'engage dans l'esclavage et la colonisation.

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