Klincksieck

  • De Caligari à Hitler : ce titre célèbre caractérise en un significatif raccourci la période la plus riche de l'histoire du septième art allemand. En 1919, Le Cabinet du Dr Caligari ouvrait, en effet, l'ère de l'" écran démoniaque " et en 1993 Hitler brisait net le sonore. Entre ces deux dates l'expressionnisme témoigna des tourments de l'âme germanique tandis que le réalisme analysait une société en crise. Rarement le cinéma fut plus profondément enraciné dans la vie culturelle, politique et sociale d'un peuple.
    Siegfried Kracauer devint en 1920 le critique cinématographique de la Frankfurter Zeitung et il y demeura jusqu'en 1933. C'est dire qu'il a suivi pas à pas le développement du cinéma dans son pays. Théoricien de l'esthétique, historien, philosophe, il entreprend d'étudier la propagande et les films nazis lorsqu'il arrive aux Etats-Unis, ce qui le conduit à remonter le courant et à écrire une étude psychologique fouillée qu'il publie en 1947 : From Caligari to Hitler (Princeton University Press). Ce texte, le premier qui utilise en cette matière les conquêtes du marxisme liées à celles de la psychanalyse, montre que le septième art, mieux que tout autre moyen d'expression, révèle dans sa vérité complexe la mentalité d'une nation. Immédiatement, ce livre monumental s'imposa comme un classique.

  • Issu d'une famille juive aisée, Karl Kraus (1874-1936), écrivain autrichien, a été hanté sa vie durant par la décadence de son temps et de l'humanité. Auteur de plusieurs essais il crée avec succès la revue Le Flambeau, laissant un nombre important d'aphorismes. Il prévient qu'un aphorisme n'a pas vocation à être vrai. Un aphorisme doit survoler la vérité et à la limite laisser planer le mystère. Rêvant d'être acteur, Karl Kraus fut apprécié pour ses célèbres lectures publiques.
    Il avait l'art de donner un relief singulier à ses textes par ses inflexions typiquement viennoises afin de faire réagir le public. Parfois pour le faire rire. Aucune traduction n'étant parfaite, celle-ci n'a pas la prétention de l'être. Ayant plusieurs fois assisté, à des lectures relevant très exactement du contexte singulier où fut élaborée et transmise en premier lieu l'oeuvre de Kraus avant puis après la guerre, il me semble avoir conservé à l'oreille une manière de sous-entendu qu'un aphorisme doit porter en dépit de la banalité de son habillage.
    Censeur impitoyable, caractère à la Paul Léautaud, aimant les jeux de mots et l'écriture dénuée de concessions, Karl Kraus avait horreur des journalistes, des hommes politiques, des intellectuels, des historiens et de l'art de son temps qu'il assimilait à un cosmétique. De son point de vue le libéralisme se confond avec l'hédonisme, les juges avec les bourreaux, la haute finance avec les maîtres de la boucherie, la psychanalyse représentant à ses yeux une vaste plaisanterie. Il détestait l'élite et ses plumitifs, se méfiant, en misanthrope, aussi bien des hommes que des femmes. Il prétendait que l'idée que l'on puisse améliorer le destin des peuples est une illusion. Il y a chez Karl Kraus une forme de jouissance à mettre en pièces tout ce que la société porte au pinacle. On s'en apercevra en dégustant ses aphorismes.

  • Les successeurs d'Aby Warburg, l'éminent fondateur de l'Institut qui porte son nom, envisagèrent pendant des décennies de publier les très nombreux documents laissés par celui-ci à sa mort en 1929 ; sans succès, tant ce projet était ambitieux et en partie irréalisable. L'historien d'art E. H. Gombrich, sollicité pour mettre ces documents en ordre, prit le parti de les trier afin de faire ressortir la trajectoire intellectuelle d'Aby Warburg.
    C'est le sujet de cette biographie singulière, fruit de nombreuses années de décryptage et de sélection, où ne sont cités que des fragments pertinents des archives de Warburg à l'appui du récit rigoureux et lumineux de Gombrich. Warburg publia peu de son vivant, mais il eut une influence décisive sur des historiens d'art aussi différents qu'Erwin Panofsky et Kenneth Clark. La particularité des recherches d'Aby Warburg fait écho au parti pris de son biographe, féru de méthodologie : Warburg remettait en effet en cause une certaine théorie de l'histoire de l'art qui s'efforce de définir des « styles » et de les faire entrer dans des catégories, pour mettre l'accent sur des artistes singuliers, engagés dans des conflits subjectifs qui les amenaient à faire des choix personnels. D'après lui, l'artiste crée plus souvent en réaction à l'« esprit de son époque » qu'il ne la représente.
    Connu surtout pour ses travaux iconographiques sur la Renaissance - dont une thèse sur Botticelli qui servit de point de départ à sa méthodologie - Warburg tenta de faire entrer en résonance les découvertes en psychologie et en anthropologie avec l'histoire de l'art, tout en considérant avec effroi et curiosité le progrès de la technologie moderne. Ce portrait d'une figure-clef de l'histoire de l'art nous fait aussi découvrir un psychologue de la culture qui s'interroge sur le destin de la civilisation occidentale alors même que celle-ci est sur le point de s'engager dans la phase la plus dramatique de son histoire.

  • La biographie d'Offenbach est avant tout celle d'une époque : telle est la conviction qui sous-tend le propos de Siegfried Kracauer dans un ouvrage devenu classique depuis sa première parution en 1937. La société du Second Empire dans son ensemble, avec sa noblesse divisée, son aristocratie financière, sa population d'artistes, de bohémiens, de journalistes et de lorettes, l'émergence des masses, l'importance prise par les salons, théâtres, cafés et passages, la célébration mercantile des expositions universelles.
    Sur ce fond, vient se détacher la personnalité d'Offenbach, personnage humoral et contradictoire, dont Kracauer analyse, en même temps que les espoirs et les triomphes, la conscience malheureuse d'intellectuel en exil : reflet de bien d'autres anxiétés que l'histoire ne devait que trop vérifier.
    Précédant les textes et les projets de Walter Benjamin, Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire fut l'un des premiers ouvrages à explorer la typologie du flâneur et de l'homme des boulevards, amorçant une réflexion dont nous n'avons pas fini d'épuiser les richesses.

  • Fritz Lang

    Alfred Eibel

    « J'ai fréquenté Fritz Lang durant de nombreuses années. J'ai vu et revu la plupart de ses films. Le texte qui va suivre ne s'adresse pas à un public de cinéphiles. Les rapports souvent orageux avec Fritz Lang sont ici rapportés avec exactitude.
    Les rapports souterrains entre la vie de Fritz Lang et les personnages de ses films font partie de mon interprétation personnelle. Les critiques que j'ai pu lire à propos de son oeuvre, nombreuses, se recoupent ici et là et pourtant diffèrent sur bien des points. Aucun ne détient la vérité absolue.
    Je laisse de côté ceux qui, revoyant certains films, sont revenus sur leurs premières impressions. Leur enthousiasme a disparu. Certains considèrent l'oeuvre américaine du cinéaste comme un pis-aller dû à un exil forcé. Les quelques propositions que j'avance concernant les deux Tigre n'engagent que moi et peuvent aussi bien être refusées. Les lettres que Fritz Lang m'avait adressées, figurant en fin de volume, sont suffisamment parlantes pour que je m'abstienne de les commenter. Enfin, reconnaissons que cet homme n'a pas cédé un pouce en rapport avec ce qu'il voulait exprimer ; plus souvent qu'on ne l'imagine avec des budgets dérisoires. Il s'en est accommodé en tirant le meilleur parti possible, restant lui-même. Ce fut à la fois sa force et son anémie. »

  • Ce qui m'attire encore c'est cette inconplétude dont le son est porteur; ce sont ces creux de silence qui entourent tant de pleins m'offrant le temps de pénétrer mes souvenirs. Sonore qui autorise de tenir à distance les actes. Sonore incertain, un sonore indice de l'acte, pourtant déjà porteur de plus que sa seule trace. Étrange sonore; étrangeté pourvoyeuse d'hypothèses et de rêves qui engagea ma vie dans un si profond parcours et qui m'y tient encore ... Une étrangeté qui ne se perçoit qu'après coup, après la sortie de l'emprise, quand ce qui m'a pris revient pour m'interroger. Je sais que c'est cela qui suscita une avidité à comprendre: ce retour par le truchement de la mémoire vers l'évènement qui a eu lieu, une obligation de faire retour via l'imaginaire pour saisir l'insaisissable présent d'un monde complexe. Cela commence par l'apparente facilité de la captation des sons avec les outils que l'on croit adaptés à cette première quête - mystère du micro et de l'enregistreur qui font accroire à une domination qui arriverait avec eux - revient cette étrangeté à mesure que les questionnements s'imposent et se précisent, croissant au long des années. Je ne savais pourquoi, mais je percevais déjà qu'il ne s'agissait pas d'un phénomène ordinaire.»

  • Dès le début de la réception de son oeuvre dans les années 1970, Walter Benjamin a été considéré comme un critique littéraire incontournable, une grande partie de ses nombreuses recensions faisant aujourd'hui figures de classiques. D'importantes notes manuscrites ou des comptes rendus de réunions avec Bertolt Brecht, Anna Seghers, Max Kommerell, Alfred Polgar ou Dolf Sternberger, représentant plus de deux cents feuillets, ont été découverts récemment.
    Publiés pour la première fois dans cette nouvelle édition, ils sont donnés à l'état brut, sans intervention éditoriale, avec les variantes. Les commentaires du volume 2 précisent le cadre de travail de Walter Benjamin pour chaque période et permettent ainsi au lecteur de pénétrer dans l'atelier du critique tout en reconstituant avec précision son processus de travail. Il s'agit donc là d'un recueil de premier ordre pour qui s'intéresse à l'histoire littéraire européenne, à la théorie littéraire ou à la théorie et à la pratique de la critique littéraire. La pratique de la critique a toujours été au centre de la pensée benjaminienne car elle fait parfaitement écho à ses véritables intérêts théoriques : cet atelier de critique est en rapport étroit avec les études ou essais.
    Cette édition montre également que le stéréotype de la mélancolie impuissante dont on affuble volontiers Benjamin doit être révisé en partie : elle montre qu'il était un essayiste capable de très fines mises au point et de pugnacité.

  • Michel Bouquet se manifeste, au long de ces entretiens, dans toutes ses contradictions. Il porte un regard lucide sur l'âme humaine et le déclin culturel et moral de notre monde.
    Il s'approche de la mort, s'y préparant en toute quiétude et se rapprochant de plus en plus du passé, des auteurs, du théâtre qui demeure son seul refuge. Bouquet apparaît comme le narrateur de la Recherche du temps perdu de Proust, se rendant compte que les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus. Non qu'il soit passéiste, mais simplement porteur d'une splendeur passée, d'un idéal humaniste qu'il a pu voir de ses yeux, prenant conscience du siècle qu'il a traversé et du temps qu'il retrouve à la fin de son voyage, voyant briller l'étoile qu'il a suivie depuis le commencement.
    Ce serait cela, la vocation, une étoile qui protègerait tous les rêveurs. Bouquet se distingue comme un homme d'un autre temps, un ascète rigoriste animé par une foi profane et existentielle, se plaçant en retrait des auteurs qu'il vénère comme des idoles. Le théâtre est sa seule et unique religion.
    La question qu'il pose tout au long de ces entretiens, se résume en ces termes : comment vivre sans croire ? ou bien même, plus profondément : comment vivre sans croire au théâtre ?

  • Ce livre reproduit les deux journaux de travail que la grande comédienne Dominique Reymond a tenus dans les années 1980 durant les répétitions de La Mouette de Tchékhov dirigée par Antoine Vitez et de La Mort de Danton de Büchner montée par Klaus Michael Grüber.
    L'actrice y décrit, au plus près de la pratique, la réalité quotidienne du travail au plateau, en particulier de la construction pas à pas du personnage de Nina dans La Mouette. Mais c'est avant tout un témoignage depuis le point de vue de la jeune comédienne novice qu'elle était alors, qui apprend son art sous la direction de ces deux géants de la scène contemporaine et travaille à s'inscrire dans ces mises en scène devenues légendaire.
    Ces documents révèlent donc l'approche du théâtre de ces deux metteurs en scène considérables dans le mouvement même de leur processus de création, en décrivant leurs échanges artistiques et humain avec leurs acteurs, et dans le même temps, ils racontent la naissance de l'une des personnalités d'actrice les plus singulières et les plus respectées du théâtre français d'aujourd'hui. Ils sont encadrés par un appareil analytique composé par David Tuaillon qui éclaire le contexte artistique dans lequel ils s'inscrivent.

  • En marge de toute norme ? Certains ont entrepris de transgresser règlements et usages pour édifier l'espace qui les habite. En ces lieux de rupture, le rêve de bâtir se nourrit de lui-même : il est un art de vivre et une manière de philosopher personnelle et concrète qui s'enracinent dans l'imaginaire. La confrontation de ces oeuvres singulières nous montre comment l'imaginaire se symbolise à travers certaines figures formelles, spatiales, comportementales.
    À quels manques et désirs, à quelle crise, répondent ce besoin de créativité individuelle, cette appropriation démesurée de l'espace ? Là opère la fonction motrice de l'Imaginaire.
    « Bâtir, habiter, penser » ont des racines communes. Le choix d'un site, d'un volume, d'un motif, d'une matière est l'aveu et la reconnaissance d'une réalité intime. L'imagination matérielle est à l'oeuvre, et le recours à des jeux de miroir donne aux Bâtisseurs de l'Imaginaire cette extraordinaire possibilité d'être autre et autres dans un espace où il n'y aurait plus de séparation entre réel et imaginaire.
    Ces parcours, domaines, sanctuaires, monuments, jardins ne sont pas nécessairement habitables. Mais dans ces lieux de rencontre, les Bâtisseurs de l'Imaginaire matérialisent la volonté et le désir de renaître et d'appartenir à un monde plus relié, orienté, cosmisé.
    Contre le manque, l'oubli, la mort, bâtir rend possible le passage exemplaire d'un mode d'être profane et provisoire, à un autre pacifié qui participe d'une fraternité, d'une totalité et de l'éternité.
    « L'espace est un discours, le parcours d'un discours. » Les approches photographiques et filmiques des auteurs se situent à l'intérieur du discours de chaque Bâtisseur. Si la photographie silencieuse nous pose devant et dévisage, ici elle fixe encore la mise en pièces d'un double travail narratif : celui tenu au fil des jours par chaque Bâtisseur regardé ; et celui préparatoire à un regard plus éloigné quasi musical : une mise en mémoire de vives voix et images. Un film à chaque fois sans commentaire, pour lever une émotion entre réel et imaginaire.
    La combinatoire de ces langages accomplit une médiation où nous demandons encore à voir. Ici se reproduit un dispositif qui s'est figuré ailleurs : chaque image, chaque plan, chaque parole est la présence d'une absence, et leur réunion nous place de nouveau sur le versant de l'imaginaire.

  • Viatique rigoureux et précis sur le travail de l'acteur, La Leçon de comédie est l'antidote parfait à tous les grands discours et les petites phrases sur le théâtre, à tous les préjugés et autres théories réductrices sur ce métier qui n'en est pas un.
    Théories affirmant que pour jouer, il faut être naturel, " comme dans la vie que le comédien est la marionnette, l'instrument du metteur en scène roi, que le texte est un prétexte, et le théâtre un lieu de divertissement bien inoffensif et suranné. Non, tout le monde ne peut pas être comédien et oui, il y a un art de l'interprétation. Michel Bouquet, à travers ce livre, lui redonne toute sa valeur, toute sa signification.
    Gabriel Dufay

  • De tous les courants artistiques européens, le néo-classicisme est sans doute celui sur lequel s'accumule le plus grand nombre de malentendus. Heureusement, depuis une trentaine d'années, en France et à l'étranger, de nombreuses expositions ont été consacrées à ce mouvement ou à ses plus grands héros.
    Malgré tout, les clichés ont la vie dure, selon lesquels le néo-classicisme serait un composé de froideur et de pédanterie, un art littéraire et grandiloquent. Hugh Honour en propose une réhabilitation passionnante, qui embrasse toutes les techniques artistiques. Au lieu d'offrir un survol chronologique scolaire, il explicite les enjeux esthétiques, philosophiques ou politiques, analyse quelques exemples clés, fait découvrir des artistes singuliers et méconnus, qui partageaient des idéaux voisins d'un bout à l'autre de l'Europe, et rend justice à des génies tels que Ledoux, David ou Canova, dont il fait ressortir toutes les facettes.

  • La Maison chinoise traite principalement d'architecture, mais pas seulement : cet ouvrage vise à montrer comment le système de construction et d'aménagement de l'espace propre à la Chine ancienne se conjugue avec une certaine façon d'habiter et de vivre « domestiquement ». Il entreprend ainsi ce que l'on pourrait appeler une archéologie de l'habitat domestique. De nombreux aspects de la maison chinoise ont bien entendu déjà été étudiés et commentés, mais ce que vise cette étude, c'est à montrer et expliquer comment, dans l'architecture et l'aménagement de la maison, tout se tient et forme un système technique cohérent ; comment les questions de charpenterie, de disposition des édifices, de décoration intérieure et extérieure, d'aménagement des cours et des voiries, se raccordent entre elles ;
    Comment « grande architecture » et architecture « vernaculaire » s'articulent. La bibliographie existante, évidemment importante, reste très technique ou monographique. Il paraissait donc opportun de faire le point de la question et de montrer comment tous ces aspects se relient.
    Le lecteur découvrira au fil de chapitres richement documentés comment l'architecture a façonné la manière chinoise d'habiter le monde à travers les diverses fonctions organiques de la maison. La maison comme gîte, c' est-à-dire comme abri de ses occupants quand ils s' y retirent en dehors de toute activité ; la maison comme lieu de la socialité familiale, que les rites chinois marquent par la stricte séparation des sexes, le paternalisme domestique, la fidélité au grand culte des ancêtres, la complaisance aux petits cultes des esprits des aîtres, du foyer, et même des latrines ; la maison comme bien immobilier et comme resserre de biens mobiliers ; la maison comme secteur économique des activités d' entretien de ses habitants par le chauffage, la cuisine, les exercices corporels, l' hygiène ; la maison comme localisation de leurs activités professionnelles : travaux du lettré, auxquels peuvent s'ajouter un enseignement à des disciples choisis, voire des leçons rémunérées à une clientèle d'écoliers, métiers artisanaux divers ; la maison comme objet de décoration intérieure et extérieure et enfin comme spectacle sous l'éclairage du jour (par des fenêtres artistiquement découpée) et de la nuit (par des lampes et des lanternes plus ou moins ouvragées). De nombreuses illustrations complètent par l'image l'abstraction nécessaire à l'analyse.
    Ce n'est pas le moindre mérite d'un ouvrage qui, en réussissant à tenir la gageure d'une synthèse des quelque six cents titres de sa bibliographie, domine d'emblée toute la littérature spécialisée, aussi bien en chinois qu'en langues occidentales.

  • L'oeuvre de Walter Benjamin est un audacieux projet d'histoire, d'art et de pensée.
    En tant que tout formant un seul et même fonds, se composant d'innombrables archives: elles rassemblent images, textes et signes que l'on peut voir et comprendre, mais aussi expériences, idées et espoirs que l'auteur a consignés et analysés. C'est avec l'ethos d'un archiviste que Benjamin a posé les bases du sauvetage de son fonds posthume. Les techniques archivistiques ont marqué de leur empreinte le processus de l'écriture, Benjamin exerçant celles-ci avec passion: systématiser, reproduire, classer sous des sigles, extraire et transférer.
    Treize archives sont visitées ici: manuscrits à la présentation très travaillée; schémas et signets colorés pour l'organisation du savoir; photographies d'un appartement meublé seigneurial, des passages et de jouets russes; cartes postales imagées de Toscane et des Baléares; registres, fichiers et catalogues tenus avec un soin obstiné; carnets de notes où chaque centimètre carré est utilisé; une collection de mots et locutions du fils en son jeune âge; des énigmes et de mystérieuses Sibylles.
    Le tout formant réseau d'une subtile manière. Les archives de Walter Benjamin sont fort complexes et très personnelles, parfois irrationnelles et marginales, et pourtant elles mènent au centre de son oeuvre. Elles tracent un portrait de l'auteur émergeant de ses archives.

  • Nous autres sociologues sommes payés pour être intelligents. Ce qui ne nous empêche pas, à l'occasion, de dire des bêtises... Ce livre tente d'en répertorier les raisons : depuis le goût pour les généralités jusqu'au souci de défendre ses opinions, qui fait parfois déraper les " intellectuels engagés ", en passant par la croyance aux arrière-mondes complotant dans notre dos, les erreurs de raisonnement, voire les manipulations rhétoriques qui embrouillent leurs auteurs autant que leurs lecteurs. Il y a même, paradoxalement, le désintérêt pour le réel, qui fait détourner pudiquement les yeux au passage des faits; et aussi, plus profondément, la peur d'être seul, qui incite à penser " comme nous "... Le lecteur intéressé par les chausse-trappes de la pensée trouvera dans ce petit répertoire beaucoup d'exemples, mais pas de noms, du moins d'auteurs vivants : car on peut éviter d'être bête sans pour autant devenir méchant.

  • En 1990, Carla Sozzani, grande figure de la mode, a fondé 10 Corso Como, espace hybride, entre galerie, boutique, restaurant, librairie, et destination, pour lequel fut créée l'appellation « concept store » ; depuis, 10 Corso Como s'est étendu à Séoul, Pékin, Shanghai, et New York. Le philosophe Emanuele Coccia et le philologue Donatien Grau ont examiné les traits de ce lieu devenu une institution, pour souligner combien il met en mouvement des catégories centrales de notre temps - aussi bien économiques que politiques et culturelles - telles que la mode, le contemporain, ou le « global ». Ils nous invitent à les repenser les unes par rapport aux autres et, par le même biais, à envisager un nouveau rapport, plus fluide, des institutions les unes aux autres - jusqu'à celles qui semblent les plus éloignées, et les plus conflictuelles - telles que la boutique et le musée. Se faisant, ils interrogent notre rapport aux objets et au lieu, fondé sur une forme de sacralité humaine réinventée, hors des limites posées par la destination immédiate des choses.

  • Pendant des siècles, en raison des interdits pesant sur leur sexualité, les femmes ont noué une complicité culturelle privilégiée avec l'art d'aimer, au détriment de l'exploration de leur propre érotisme. Longtemps exclues du registre érotique peu conforme à leur identité de genre, des écrivaines pionnières osent cependant s'en emparer au XXe siècle sans renier pour autant leur connivence avec le code sentimental de l'amour. Avec Histoire d'O, leur entrée scandaleuse dans un champ fait par et pour les hommes passe par l'Éros obscur comme si elles ne pouvaient aimer sans se soumettre, sans se démettre, sans renoncer à ellesmêmes.
    Aujourd'hui, l'érotisme littéraire féminin tend à se vulgariser. Mais si l'« amour fou » de Pauline Réage devient avec Cinquante nuances de Grey une simple affaire de « négociation », d'autres auteures redonnent du sens aux sens, réenchantent le sexe et recréent des interdits afin de vivifier ce maître-mot de l'Éros féminin : le désir.

  • La correspondance entre Theodor W. Adorno et Max Horkheimer est un document exceptionnel non seulement parce qu'elle peut être lue comme une véritable biographie de Theodor W. Adorno et qu'elle apporte de nombreuses précisions sur le fonctionnement de l'influent Institut de recherche sociale, mais également par ce qu'elle révèle nombre d'éléments de premier plan sur l'influence que celui-ci exerça.
    En grande partie inédite, cette correspondance, à laquelle ont été ajoutés des mémorandums publiés, des avis, des rapports et des lettres d'Adorno à des tiers, est donc non seulement un précieux document sur l'histoire intellectuelle de la gauche mais, plus largement, un témoignage exceptionnel sur l'histoire de la philosophie et de la sociologie au XXe siècle.
    L'édition originale, en grande partie en langue allemande, que nous avons choisi de suivre ici le plus fidèlement possible, a été établie avec le plus grand soin par les deux meilleurs spécialistes de l'école de Francfort, par ailleurs responsables de l'édition des oeuvres de Theodor Adorno et de celles de Walter Benjamin chez Surhkamp.

  • Frank Lloyd Wright (1867-1959), le célèbre architecte et théoricien de l'architecture organique, et l'historien et critique Lewis Mumford (1895-1990) ont joué un rôle crucial dans l'histoire de l'architecture et de l'urbanisme, comme en témoignent les quelque cent cinquante lettres qu'ils ont échangées de 1926 à 1959. Cette correspondance passionnante, clairvoyante et spirituelle, mais non dépourvue de tensions, illustre à merveille le débat intellectuel sur l'architecture américaine et internationale du xxe siècle. C'est l'architecte, alors âgé de presque soixante ans et dans une phase difficile au milieu de sa carrière, qui prend l'initiative d'écrire au jeune critique newyorkais, tout juste trentenaire, pour le remercier de son soutien. Toujours au fait de l'évolution contemporaine de l'architecture, les deux hommes évoquent, au fil du temps, leurs oeuvres respectives, leurs alliés et leurs adversaires, l'avènement du Style international et les événements politiques qui bouleversent l'Europe et les États-Unis. Ils s'opposent à la sévère orthodoxie de modernistes comme Le Corbusier et prônent tous deux un meilleur usage de l'architecture et de la technologie au profit de l'humanité et de l'environnement, un point de vue qui faisait presque exception dans le panorama architectural de l'entredeux-guerres.

  • Quels rapports entre scénario et mise en scène ? Entre fictions et documentaires ? La direction d'acteur, mythe ou réalité ? Quelles tensions et quelle harmonie avec l'équipe ? Pourquoi chaque film est un combat dont l'issue est incertaine ? Quels moyens pour quels films ? Internet et le numérique : une chance à saisir ? Quels publics ?

  • Une île dans océan ? C'est l'humanité, à présent qu'elle s'est débarrassée de tout grand Autre.
    Comme si ne suffisaient pas la mort de Dieu, ainsi que l'effondrement des grandes espérances sociales et de la confiance aveugle en le progrès, l'humanité a cessé de percevoir la présence naturelle et cosmique. Gigantesques amputation et dénudation d'où résultent affaiblissement de la vitalité créatrice, exténuation des valeurs, désarroi, errance, règne du saccage et de la dérision, confusion.
    L'autisme de l'espèce a pour conséquences l'autodestruction de la culture et une décivilisation que l'on voit à l'oeuvre. Paradoxalement, l'acosmidrne est moins que jamais justifié : à présent, nous savons que l'univers a une histoire prodigieuse au point qu'elle devrait être au centre de notre culture, celle d'un long, persévérant accroissement du complexe et du divers, ascension qui ne fut rien d'autre qu'une montée vers la conscience.
    De cet univers génial, qui est tout à la fois la merveille et l énigme, nous sommes partie prenante.
    Nous et lui sommes complices. Le réenchantement ne tient qu'à nous.

  • Il y a un mystère animal dont le moindre mérite n'est pas de résister à la pensée : s'agissant de la question animale, le propos des philosophes, aussi grands soient-ils, est en général affligeant.
    Devant la bête silencieuse, profonde, énigmatique, le discours philosophique (et même scientifique), enlisé dans l'humain, se déprécie et se mord la queue : on croit parler de l'animal, c'est encore et toujours de l'homme qu'il s'agit. Chassez l'humain, il revient au galop... Rétablir l'animal dans sa dignité ontologique, s'étonner du mépris dans lequel il est tenu au nom de l'Intelligence, dénoncer la bêtise des opinions communes engraissées à la Raison, chasser la honte des origines, telle est l'ambition de cet essai qui combine la réflexion, l'anecdote et le récit métaphorique, pour tenter de rompre le douloureux " silence des bêtes ".

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