Karthala

  • La défaite des Taliban dans le sillage des attentats du 11 septembre ouvre deux décennies d'investissement occidental en Afghanistan. Des centaines de milliards, pour l'essentiel consacrés à l'entretien des forces occidentales, des dizaines de milliers de morts, dont plusieurs milliers de la coalition, montrent l'importance de ce conflit pour les Etats-Unis qui en font le symbole de leur hégémonie mondiale.

    Mais, derrière les discours sur la construction d'une « démocratie de marché », se profile un gouvernement transnational qui contourne les acteurs afghans au point d'interdire tout processus démocratique, couvre des fraudes électorales massives, routinise la captation des ressources au profit des entreprises occidentales et des élites afghanes. Les tensions communautaires et sociales s'accroissent à un point jusque-là inconnu dans la société afghane. Les Taliban, capitalisant sur le ressentiment populaire contre les élites au pouvoir, mettent en échec une alliance occidentale qui dissimule, derrière une augmentation des moyens, son incapacité à définir une stratégie cohérente. Après vingt ans de conflit, al-Qaïda est toujours présent en Afghanistan, et le retrait américain ne fait qu'ouvrir une nouvelle période d'une guerre civile vieille de quarante ans.

    Ce nouvel essai de Gilles Dorronsoro propose une analyse critique impitoyable des impasses de l'expertise orientaliste et sécurocrate dont la portée comparative, bien au-delà du seul cas afghan, est d'une haute actualité.

  • Le Maroc inspire des lieux communs. Il serait un prototype d'immobilisme politique, dans la main autoritaire et conservatrice du « commandeur des croyants », en mal de démocratie, mais à l'ombre d'un islam somme toute modéré. Trente années d'enquêtes de terrain, d'entretiens, de dépouillement d'une vaste documentation primaire et d'observation participante permettent à Béatrice Hibou et Mohamed Tozy de montrer comment les changements démographiques et environnementaux, ainsi que les processus de naturalisation du néolibéralisme, ont transformé les façons de gouverner les hommes et les territoires du royaume.
    À partir des types-idéaux de l'Empire et de l'État-nation, les auteurs dégagent la pluralité des modes de gouvernement et de domination à l'oeuvre au Maroc en insistant sur leur osmose continuelle. Il n'est pas question d'un passage de l'empire chérifien (XVIIe-XIXe siècle) à l'État-nation, dont le protectorat français aurait jeté les fondements, ni de la perpétuation d'une tradition impériale résiduelle au coeur de l'État moderne. Il s'agit bel et bien d'un assemblage de ces deux logiques, qui déjà coexistaient dans les siècles précédents, et dont le jeu simultané est sous-jacent au gouvernement néolibéral contemporain. L'Empire et l'État-nation ne se présentent pas sous la forme d'une alternative ni d'une contradiction. Ils constituent deux ressorts d'une même domination qui ne se réduit pas à la seule figure du roi. Ils sont en tension continue, une tension dont procède l'historicité de l'imaginaire politique marocain et qui en tisse le temps singulier. Une démonstration fondamentale de sociologie historique comparée de l'État.

  • Le gouvernorat de Kirkouk, dans le nord de l'Irak, est l'une des provinces les plus touchées par la guerre depuis des décennies, bien avant l'invasion américaine de 2003. Il a notamment été au centre de la question kurde. Il constitue donc l'un des meilleurs points d'observation des transformations de la société irakienne, et notamment du rôle qu'y jouent les partis politiques, à la fois producteurs de violence et intermédiaires obligés entre la population et les institutions étatiques. Ces partis mettent en oeuvre des politiques d'ingénierie démographique et imposent de nouvelles hiérarchies identitaires. Leurs réseaux militants détournent les ressources de l'État, lequel reste l'enjeu majeur des affrontements. Enfin, la guerre contre Daech, à partir de juin 2014, a radicalisé leurs projets et intensifié le conflit, conduisant paradoxalement à un retour de l'Etat par le biais des milices.
    En analysant minutieusement les dynamiques locales, ce livre, fruit de plusieurs années de recherche de terrain, dépasse les lectures communautaristes ou géopolitiques du conflit irakien qui tendent aujourd'hui à prévaloir. Il apporte une contribution originale et importante au débat sur la place de la guerre dans la formation de l'Etat.

  • De leur victoire électorale à la répression féroce qu'ils ont subie après le coup d'État du maréchal Sissi, les Frères musulmans égyptiens ont connu un destin mouvementé depuis la révolution de 2011. Par-delà ces événements, le défi majeur qui s'est imposé à cette organisation islamiste a été de sortir de l'ambivalente clandestinité à laquelle elle était tenue sous l'ancien régime. Depuis des décennies, la Gama'a des Frères musulmans, ce mouvement de nature indéfinie, interdit mais toléré, à la présence sociale aussi étendue que déniée, existait comme un « secret public ».
    Une plongée ethnographique dans trois quartiers du Grand Caire permet de montrer comment ce secret public façonnait l'ancrage social de la Gama'a et quels étaient les ressorts de sa mobilisation sous le régime de Moubarak. Au fil des pratiques quotidiennes d'action politique et sociale de leurs députés, apparaît une tension irréductible entre la large implantation des Frères musulmans dans la société, et la perpétuation, en leur sein, d'un entre soi clos et hiérarchisé. Dans l'interdépendance entre les structures de l'ancien régime et les réseaux des Frères, des processus de politisation, diffus et aléatoires, reposaient sur les sociabilités locales et des sensibilités éthiques partagées.
    Au-delà du seul cas égyptien, ce livre invite à penser l'imbrication des logiques de coproduction et de contestation de l'ordre autoritaire. Il éclaire aussi d'un jour nouveau les néoconfréries nées de la réforme de l'islam, au début du XXe siècle, et les dynamiques internes des mouvements islamistes.

  • En Afrique Occidentale Française (AOF), l'école coloniale a tenté de justifier sa mission par l'adaptation de son enseignement aux nouvelles « petites patries » de l'empire, selon la terminologie de la IIIe République. La création de savoirs « adaptés » ne s'est pas faite en un jour. La tâche en incombait aux instituteurs, en majorité africains, et devenus les principaux ethnographes des terroirs arpentés dans le cadre de la « mise en valeur scientifique » des colonies. Ceux-ci ne furent pas de simples informateurs ou auxiliaires des sciences coloniales. Ils ont mené leurs propres recherches et fait oeuvre d'auteurs à part entière. Ils ont ainsi jeté les bases d'une affirmation culturelle, concomitante de la négritude parisienne, mais ancrée dans une « négritude de terrain », profondément ambivalente. Leur prise de parole était en effet soumise à la censure tatillonne de la hiérarchie administrative, dont le livre retrouve la trace dans les archives. Il démontre ainsi comment se négocie, au fil des pages, une transaction hégémonique impériale.

    Première exploration systématique du corpus des publications des instituteurs ouest-africains, ce livre pionnier offre un aperçu inédit de la « bibliothèque coloniale ». Il bouleverse notre compréhension du faitimpérial, et met au centre de l'analyse une catégorie d'acteurs intermédiaires en les reconnaissant pour ce qu'ils ont été : de vrais intellectuels, au coeur des contradictions de leur époque.

    Céline Labrune-Badiane est historienne, associée au laboratoire AIHPGEODE de l'Université des Antilles.

    Étienne Smith est politiste, chercheur associé à SciencesPo-CERI. Il est l'auteur de Afrique : histoire et défis (Ellipses, 2009).

  • La question sociale a effectué un retour en force au Maroc, dans les années 2000. Les acteurs ont eu tendance à l'exprimer en termes de revendications, que justifiaient les défaillances de l'État, et les chercheurs à la problématiser dans les canons de la sociologie de la mobilisation ou des politiques publiques. Mais la prise en compte de la pluralité des acteurs et de la diversité des dispositifs offre la possibilité d'une autre lecture qui remodèle les formes mêmes du social. Administrer des espaces, des catégories, des temporalités, des imaginaires ou des conflits revient à définir les liens sociaux, à façonner les appartenances, à faire jouer des médiations, à qualifier l'ordre établi.

    Du port de Casablanca aux maisons de jeunes de quartiers populaires, des transports urbains au système de subvention de la farine et du pain, du courtage de l'emploi domestique à la patrimonialisation d'une région marginalisée, de la gestion des terres collectives à l'aide aux mères célibataires, cet ouvrage démontre l'importance du gouvernement indirect du social, dont l'équivoque facilite compromis et bricolages et renforce la capacité d'adaptation du politique aux transformations de l'époque.

    S'inscrivant dans la continuité de deux titres précédents de la collection « Recherches internationales », consacrés à la privatisation des États à l'âge néolibéral et à l'État d'injustice au Maghreb, ces recherches inédites ouvrent de nouvelles perspectives à la sociologie historique du politique, bien au-delà du seul cas du Maroc.

  • Les « Printemps arabes » ont reposé avec force la question de l'injustice sociale dans cette partie du monde. Mais l'étude serrée des situations du Maroc et de la Tunisie relativise la pertinence de l'événement comme aune d'analyse. Les mouvements contestataires l'ont souvent précédé et n'en ont pas toujours procédé. Par ailleurs, les péripéties des années 2011-2014 ont redéfini la question de l'injustice sociale à travers le rapport des partis ou des organisations islamiques à l'État, à la nation, au néolibéralisme, à l'exercice du pouvoir.
    Il convient de remonter en amont des Printemps arabes pour comprendre les politiques publiques d'inclusion des pauvres, la mise à distance de territoires stigmatisés, la construction idéologique de vrais (ou faux) problèmes, tels que la « jeunesse », l'« employabilité » de la main-d'oeuvre ou les « rentes » économiques. En définitive, c'est le processus même de formation de l'État qui se voit requalifié comme une matrice d'inégalité légitime, en permanente mutation au gré des rapports de force et des luttes sociales.
    Fruit d'une réflexion collective et d'un travail de terrain au long cours, cet ouvrage permet de repenser le politique en dehors de la logorrhée exaltant (ou disqualifiant) les Printemps arabes. Il replace ces derniers dans leur profondeur historique. À la confluence de la sociologie politique et de l'anthropologie, il ouvre de nombreuses pistes comparatives au-delà du seul Maghreb.

  • Entre le début des années 1980 et le milieu des années 2000, des groupes paramilitaires ont développé leur emprise sur de larges pans du territoire colombien. Apparus à la confluence de la criminalité et de la contre-insurrection, ils ont entretenu des liens forts avec les milieux de la politique et de l'économie, légale comme illégale.

    Malgré cette domination institutionnelle et armée, leur déclin a été rapide. Après leur démobilisation partielle entre 2003 et 2006, et à la suite de la crise majeure qu'ont déclenchée les révélations relatives à leurs alliances politiques, la majorité de leurs leaders ont été extradés aux États-Unis, où ils ont dû faire face à des accusations de trafic de narcotiques. Eux qui se voulaient bandits politiques ont finalement été traités en simples trafiquants de drogue.

    Alors que la violence est généralement vue comme la cause de la faillite des États dans les pays du Sud, cet ouvrage propose une approche sociologique non normative des rapports entre la violence et le politique. À partir d'études locales, il montre comment les paramilitaires ont participé en Colombie à la répression des opposants, au partage des ressources publiques, à la mise en exploitation capitaliste de zones marginales. À l'échelle nationale, il analyse la manière dont cette même violence est devenue un problème public qu'ont pris en charge les politiques de sécurité, non sans transformer les usages de la justice pénale. Il confirme ainsi que les groupes armés sont ancrés dans le processus historique de formation de l'État, en renouvelant un débat classique et en conférant au cas colombien de « gouvernement dans la violence » une portée paradigmatique.

  • La « sécurité privée » est l une des formes les plus captivantes du contrôle social à l époque contemporaine. En Amérique du Nord, en Europe, mais aussi en Afrique, en Asie ou en Amérique latine, se constituent de véritables industries vouées à la satisfaction des besoins de sécurité des entreprises et des personnes. Gardiens en tenue, caméras de vidéo-surveillance, guérites, patrouilles motorisées font de plus en plus partie du paysage de nos villes. Une fraction importante de nos activités quotidiennes se tient dans des espaces privés dont l ordre est assuré par ce type de dispositifs. Les maisons particulières, les locaux commerciaux et bancaires ont souvent des alarmes antivol reliées à des centres de surveillance privés. Il s ensuit une mutation de la vie sociale dont on ne peut sous-estimer l importance et qui révèle la recomposition de l Etat dans le contexte du néo-libéralisme. L auteur analyse ces évolutions dans le cadre de l Argentine, sur la base d une enquête de terrain approfondie. Mais sa problématique, rigoureuse et originale, revêt une portée comparative qui renouvelle les études de la libéralisation économique de la sécurité publique. Elle contribue à une meilleure compréhension de la production sociale de l Etat, du marché, de la propriété, et aussi de la violence et de la peur.

  • L'Iran est à nouveau au coeur de l'actualité internationale.
    Sa détermination à poursuivre son programme nucléaire, en dépit de l'opposition des pays occidentaux, a ouvert une crise diplomatique de premier ordre dont on peut craindre qu'elle ne conduise à une intervention militaire étrangère. En outre les électeurs iraniens, huit ans après l'accession inopinée de Mohammed Khatami à la présidence de la République, ont encore une fois créé la surprise, en juin 2005, en portant leurs suffrages sur un homme politique de second plan, Mahmoud Ahmadinejad, qui s'est vite distingué par des propos négationnistes et violemment anti-sionistes.
    Dans la première édition de cet ouvrage l'auteur avait révélé un visage méconnu de l'Iran postrévolutionnaire. La société est vivante, diversifiée et autonome par rapport au régime. Mais elle est aussi en interaction permanente avec ses institutions. Une société civile aux prises avec un Etat totalitaire? On assiste plutôt à la formation d'un espace public, que véhiculent de multiples pratiques religieuses, sportives, consuméristes, économiques et politiques.
    En témoigne notamment la recomposition d'un style de vie, celui de l'homme intègre, qui se veut désormais un " être en société ". L'arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad contredit-elle cette évolution? Dans une préface inédite Fariba Adelkhah démontre que le nouveau président de la République n'est pas forcément l'ultraconservateur que l'on suppose. Il s'inscrit lui-même dans la problématique des réformateurs qu'il a battus.
    Mais son élection marque bien la fin d'une époque, ne serait-ce que parce qu'elle signale l'ascension d'une nouvelle génération politique. Une nouvelle édition, augmentée, de ce livre classique, épuisé depuis deux ans, s'imposait pour comprendre l'arrière-plan social et politique de la crise nucléaire actuelle.

  • En 1946, l'extension de la citoyenneté française aux " sujets indigènes " a profondément bouleversé ce qu'on appelait alors la " France coloniale ".
    En Nouvelle-Calédonie, un nouveau parti a dès lors occupé le devant de la scène politique des années 1950 à 1970 : l'Union calédonienne. Celle-ci réunissait, selon le vocabulaire de l'époque, " autochtones " et " Européens ". Cette séquence historique apparaît à bien des égards énigmatique. Comment en effet comprendre le triomphe politique d'un parti dont la devise officielle, " deux couleurs, un seul peuple ", était apparemment aveugle aux inégalités héritées de l'époque coloniale, moins de dix ans après la fin du régime de l'indigénat ? L'auteur tente de répondre à cette question à partir d'une enquête ethnographique et micro-historique approfondie dans la commune de Koné (Nord-Ouest).
    Se consacrant à l'étude des acteurs locaux, des conflits et des enjeux municipaux, il décrypte l'Union calédonienne " au ras du sol ". C'est en jouant subtilement de toutes les nuances et ambiguïtés d'un tissu social façonné à la croisée de la civilisation kanak et de la colonisation que l'Union calédonienne est parvenue, à Koné, à nouer une alliance inédite entre ouvriers blancs, tribus kanak et autres outsiders coloniaux.
    Cet essai de micro-histoire représente une contribution majeure à une compréhension renouvelée de l'économie politique et morale des "situations coloniales ". Il enrichit ainsi le débat qui fait actuellement rage à propos des études postcoloniales. Et il sort de l'oubli une page cruciale de l'histoire du Pacifique Sud.

  • Le délit de blasphème n'existe plus dans la plupart des démocraties européennes. Mais les usages du blasphème, comme instrument de dénonciation des insultes faites à la religion, restent fréquents. Ils s'accompagnent souvent de violences extrêmes. Ces dernières visent aussi bien des essayistes, des artistes, des romanciers, des cinéastes que des caricaturistes. Les auteurs de ces violences sont des « fondamentalistes de l'identité » qui rejettent un monde hyper-sécularisé pour mieux défendre leurs adeptes contre de réelles ou d'imaginaires « blessures » infligées au nom de la liberté d'expression. Or, cette liberté n'est jamais totale, même dans les pays les plus attachés à la libre concurrence des idées. Elle est toujours encadrée par le législateur et la justice, et les communautés de croyants sont en général mieux protégées que les croyances proprement dites. Dans les sociétés pluralistes, le débat politique est indissociable de l'énonciation d'idées qui « heurtent, choquent ou inquiètent ». La seule contrainte est l'atteinte à l'ordre public, toujours difficile à définir.

    Les grandes affaires de blasphème sont traitées dans cet ouvrage pluridisciplinaire, qui réunit des historiens, des juristes et des sociologues du fait religieux : du procès du chevalier de La Barre aux caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo ; de la fatwa de Khomeiny contre Salman Rushdie à la saga des Pussy Riot ; de la Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese au Piss Christ de Serrano. « Se taire ou blasphémer ? », tel est l'enjeu central, en une époque de globalisation du religieux et de sécularisation du politique.

  • Dans l'après-guerre froide, de nombreux observateurs s'inquiétaient de la multiplication de « nouveaux » conflits armés, et promettaient des États « faibles » ou en « faillite ». À rebours de ces approches, les auteurs analysent des situations dans lesquelles la violence est une forme d'action politique routinière. Les principaux protagonistes sont de multiple nature. On observe des groupes armés qui, loin de se placer simplement dans l'opposition ou la défense d'un ordre établi, naviguent dans un espace de dissidence relative. Des organisations qui exigent leur intégration à l'État, et visent à en être reconnues comme des intermédiaires, des partisans, voire des branches légitimes. Enfin, des acteurs appartenant directement à des institutions publiques. Ceux-ci cherchent à incarner l'État dès lors qu'ils tentent de se placer dans un hors-champ du conflit. Ainsi, la violence ne représente pas une remise en cause du jeu politique, mais bien une opportunité pour des acteurs de s'y intégrer, de s'y positionner, ou de s'y maintenir, et d'en tirer une forme de reconnaissance.

    Autrement dit, la fragmentation de l'autorité sur un territoire ne conduit pas nécessairement à l'accroissement de son autonomie par rapport au centre. Au contraire, ces contextes peuvent réaffirmer l'État en tant qu'arène politique de référence, et pousser les acteurs à poursuivre un objectif central : rester dans le jeu, plutôt que de le renverser.

  • Les maires de quartier, figures d'intermédiation administrative et politique, offrent une perspective originale sur les dynamiques de pouvoir à l'oeuvre en Turquie. L'État turc, réputé fort et volontariste, est en réalité aux prises avec de multiples logiques sociales avec lesquelles il doit composer. Les problématiques de la modernisation et de la bureaucratisation, qui fournissent souvent le fil conducteur de l'histoire contemporaine du pays, s'en trouvent relativisées. En outre, la rationalisation croissante des pratiques de gouvernement - comme l'usage de bases de données - s'articule avec d'autres formes de domination, moins formelles et plus personnelles, qui ouvrent la porte à des négociations voire à des contournements auxquels les citoyens, aussi modestes soient-ils, recourent massivement.

    Fondée sur une longue expérience de terrain et une riche enquête quasi ethnographique, cette analyse de l'État «par le bas», au niveau local et au quotidien, éclaire d'un jour nouveau la centralisation de l'exercice du pouvoir et la politisation intense de la société qui ont caractérisé l'évolution de la Turquie ces dernières années. Elle renouvelle la compréhension des situations autoritaires et des relations État-société bien au-delà du cas qu'elle considère.

  • Le monde européen occidental se singularise par l'indépendance relative qu'il assure à tout un chacun vis-à-vis de son environnement communautaire et familial. Les idées et les valeurs que le christianisme a diffusées ont façonné cet univers de liberté. Pourtant - n'en déplaise aux idées reçues qui accordent en la matière plus d'importance aux croyances qu'à leur matérialité ou leurs structures - les « révolutions » que le christianisme ouest-européen a impulsées ont trouvé leurs sources au moins autant dans ses spécificités institutionnelles ou les évolutions de son clergé que dans sa spiritualité.

    La chrétienté occidentale est un cas à part. La dimension individuelle de l'existence y a emporté sur sa dimension collective, les femmes s'y sont trouvées moins soumises aux hommes, la société y a obéi à des démarches personnelles plutôt qu'à des contraintes externes immobiles.
    Les croyances religieuses y ont reculé plus qu'ailleurs, ce désenchantement accompagnant une ample diffusion de gouvernements réputés démocratiques. Bref, le christianisme occidental s'est projeté comme une organisation puissante, prenant figure, sans dessein prémédité, de prototype des États séculiers. Il en a conservé longtemps une supériorité sur les jeunes royaumes ou empires européens. Mais ce parcours conquérant s'est enlisé, en particulier aujourd'hui, face à la concurrence du néochristianisme évangélique qui triomphe sur le continent américain et dans une fraction de l'Afrique sub-saharienne.

  • Dans les confins indiens du Mexique, la démocratisation s'accompagne d'une reconnaissance de la nature pluriculturelle de la société. L'indianité fait son entrée dans la sphère publique, sous l'effet combiné de la mobilisation sociale et du calcul politique. Dans l'une des provinces à plus forte densité de population indienne, l'Oaxaca, cette politique du multiculturalisme a pris une forme particulière. La reconnaissance a porté sur l'autonomie politique des communautés indiennes. L'Etat a légalisé les formes traditionnelles d'élection et de délibération politique au niveau municipal.
    Cet ouvrage s'attache à élucider cette énigme de la transition mexicaine. Dans une perspective comparative, il enrichit les problématiques de la démocratie et nourrit la réflexion sur la question indienne à l'échelle du continent.

  • Ancien directeur du CERI, spécialiste internationalement reconnu de l'Espagne et de l'Amérique latine, Guy Hermet est aussi l'un des fondateurs de l'école française du comparatisme.
    Ses travaux sur les situations autoritaires et les colloques qu'ils ont inspirés ont marqué la science politique et ont eu un vrai retentissement à l'étranger. Il s'est ensuite consacré à l'analyse critique de la formation de la démocratie, à la faveur de la "troisième vague" d'expansion de celle-ci dans l'ensemble du monde. Ce qui l'a naturellement conduit à se pencher sur le phénomène du populisme.

    Volontiers ironique à l'encontre des "amis excessifs de la démocratie", Guy Hermet a développé une pensée du paradoxe, libre, souvent dérangeante, mais toujours érudite. Celle-ci a inspiré une génération de chercheurs qui lui rend aujourd'hui hommage.

  • Après la démission du président Suharto, en mai 1998, l'Indonésie a fait l'expérience simultanée d'une spectaculaire libéralisation politique et de formidables poussées de violence sociale.
    La transition modèle a vite tourné au cauchemar. Est-ce à dire que le pays s'engage dans la voie d'une " régression ", d'un " retour à la sauvagerie ", comme on l'entend parfois dire ?
    En réalité, la société indonésienne n'a peut-être jamais été aussi politisée qu'aujourd'hui. Dans les provinces, les régions, les villages, de nouvelles formes d'action collective se dessinent et des débats font rage, qui souvent culminent dans le conflit.
    Les pratiques de l'invisible sont un puissant révélateur de l'envers du décor de la transition, et notamment de la violence du pouvoir.
    Elles ont une signification éminemment politique. Les accusations de sorcellerie permettent au " petit peuple " des faubourgs et des hameaux d'obliger un notable à faire amende honorable de son arrogance, voire de ses exactions. A Jakarta même, dans les couloirs du palais présidentiel et les bureaux des partis politiques, mages, sorciers et devins renommés font office d'éminences grises pour les dirigeants.
    L'invisible est omniprésent dans l'Indonésie de la Reformasi.
    Mais le répertoire mystique du politique est un langage secret, marqué du sceau de l'insinuation et du sous-entendu. En le décodant, en décrivant les manières spécifiques de vivre et de dire le pouvoir à Java, cet essai propose une lecture originale de la Réforme indonésienne, à un moment où l'actualité internationale fait se tourner les regards vers l'archipel. Il revêt aussi une portée comparative en fournissant une méthode de substitution à la " transitologie ", cette science décriée des transitions démocratiques.

  • La crise asiatique de 1997 a d'abord été le résultat de l'ouverture incontrôlée des marchés internationaux de capitaux, qui a abouti - au contraire de ce que promettaient ses zélateurs - à une allocation fort peu optimale des ressources financières mondiales.
    Mais elle a aussi révélé les limites de ce qu'on a appelé, de manière simplificatrice, le " modèle asiatique de développement " confronté aux exigences de la mondialisation de l'économie. Les pays d'Asie en ont-ils fini avec la crise bancaire ? Chaebol et keiretsu vont-ils se convertir à la corporate governance anglo-saxonne ? Pourquoi la Corée du Sud a-t-elle su accomplir des réformes hardies quand le Japon atermoyait ? Comment le " national-capitalisme " malaisien est-il sorti intact de la bourrasque ? La Chine, nouvel " atelier du monde ", en tirera-t-elle tout profit qu'on croit ? N'est-elle pas menacée à son tour d'implosion financière ? Son émergence favorisera-t-elle l'intégration régionale ? Sera-t-elle la " roue de secours " des entreprises japonaises ? Comment celles-ci se redéploient-elles dans l'Asie d'après-crise ? Quel rôle peut jouer une société civile à laquelle la crise a ouvert de nouveaux espaces ? Selon quelles modalités la région s'intégrera-t-elle dans le nouvel ordre économique mondial ? C'est à ces questions - et à quelques autres - que ce livre s'efforce de répondre.

  • L'histoire est un élément majeur de l'identité nationale comme aussi des identités ethniques.
    Au Burkina Faso, pays enclavé au milieu du Sahel, le passé comme l'actualité sont marqués par la grande mobilité des individus et des groupes. Cette mobilité est à la base d'une dynamique particulière des identités et des frontières ethniques. Loin de l'apparente rigidité des appellations ethniques et sociales, les études réunies dans cet ouvrage témoignent de la multiplicité des processus de négociation des identités et, avec eux, des droits d'accès aux ressources.
    Bien souvent l'exclusion ou l'inclusion se justifient à travers un discours historique. Pour bien des communautés du Burkina l'histoire, enracinée dans les dynamiques de l'époque précoloniale et ayant subi de profondes mutations pendant la colonisation, reste entièrement à écrire. Non seulement des problèmes d'ordre méthodologique rendent difficile un tel projet, mais l'histoire du peuplement ne s'écrira jamais à l'abri des enjeux politiques, économiques et sociaux de l'État moderne.
    Le passé est constamment reconstruit et réinterprété pour en faire usage. Bien souvent, l'histoire ne peut pas se penser sans un " autre ". A l'encontre de tout discours d'exclusion, le regard des chercheurs souligne l'interdépendance profonde des différentes communautés burkinabés. Cet ouvrage présente les contributions issues du colloque " Environnement, histoire du peuplement et relations interethniques " organisé conjointement par l'université de Francfort et l'université de Ouagadougou, en décembre 2001 à Ouagadougou.
    Les contributions des auteurs, historiens et anthropologues venus d'horizons divers, s'organisent autour de trois thèmes : Terroirs et territoires contestés, Relations interethniques et Histoire et construction des identités.

  • Une ou plusieurs Chine ? Derrière la politique de réunification nationale engagée par Pékin et la reprise des échanges inter-chinois, il y a les trajectoires singulières de Taiwan et de Hong Kong qui feront durablement obstacle à toute uniformisation de cet espace, quelle que soit la force du mouvement irrédentiste.
    Ces trajectoires ont d'ailleurs été souvent faites d'emprunts en provenance du continent, mais aussi d'hybridations multiples. Inversement, la Chine postmaoïste s'est nourrie de l'expérience des Chine périphériques, sans qu'il y ait toutefois convergence des diverses trajectoires. Bien plus, l'intégration économique croissante des marches insulaires aux provinces méridionales du continent a correspondu à des processus d'autonomisation de chacune de ces entités.
    Dès lors, face à un système riche à la fois d'interactions et de contradictions, il ne s'agit pas de raisonner en termes d'alternative, mais de mettre en évidence l'articulation de logiques apparemment antinomiques.

  • Entre 1989 et 2000, le Mexique connaît des changements politiques substantiels, qui remettent en cause le caractère hégémonique du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), de même qu'ils questionnent la légitimité du président de la République à centraliser entre ses mains la prise de décision et la gestion des affaires publiques, faisant fi de la séparation des pouvoirs et de la logique fédérale.
    Dans cette perspective, les Etats fédérés qui expérimentent l'alternance partisane font figure de laboratoires, dans la mesure où ils rompent la chaîne de pouvoir vertical mise en place par le PRI et ouvrent la voie à une pluralisation de fait du jeu politique. Est-ce pour autant un gage de démocratisation du système politique ? L'alternance introduit-elle une manière différente de procéder en politique ? Permet-elle de nouvelles formes de représentation et de participation ? La question est double, car elle porte à la fois sur l'ordonnancement des relations de pouvoir entre les institutions et entre les différents acteurs, et sur les relations de pouvoir au sein de chacun des Etats considérés.
    Au-delà du cas mexicain, l'ouvrage s'interroge sur les liens entre transition politique et alternance et confronte la démocratie formelle - au sens d'institutions et de mécanismes - aux pratiques, transactions et interactions, entre autres, qui animent et sous-tendent le jeu politique et qui, ce faisant, lui donnent sens et consistance.

  • Clichés éculés qui continuent de prévaloir. A rebours des conceptions primitivistes qui situent cette population hors du temps et l'enferment dans une altérité radicale, il montre comment elle est au contraire prise dans l'histoire. L'auteur place au coeur de son analyse les contradictions, les ruptures et les à-coups de la vie sociale que tend à éluder l'ethnologie, dans un mouvement d'épuration du réel.
    S'appuyant sur l'étude de destins singuliers et sur la description de cas concrets, il rend compte du caractère crucial du rapport colonial dans lequel ont été insérés les Aborigènes par le truchement de la coercition et de la violence institutionnelle. Il incite à repenser les questions des minorités, de la subalternité, de la race et de la domination, dans le double contexte d'une société industrielle et d'une situation postcoloniale.
    Ce faisant, il enrichit la réflexion sur les politiques de discrimination positive et sur la capacité d'action des assujettis. Mais surtout il nous fait rencontrer des personnes et partager des existences concrètes, là où trop souvent l'ethnologie nous enferme dans une vision holiste, organique et volontiers misérabiliste des Aborigènes australiens.

  • Entre le coup d'État militaire du 12 mars 1971 et celui du 12 septembre 1980, la Turquie a connu une période de violence paroxystique mettant aux prises des groupes radicaux de l'extrême droite et de l'extrême gauche. Cette quasi-guerre civile reste aujourd'hui comme une plaie ouverte dans l'histoire du pays. Elle a débouché sur l'instauration du régime militaire le plus dur que la Turquie ait subi, et dont elle n'est véritablement sortie que dans les années 2000. L'analyse serrée et documentée des tactiques des différents protagonistes du conflit montre que leur investissement des institutions publiques, à commencer par la police, a conduit à une politisation croissante de l'État. Contrairement à un lieu commun, l'autonomie de celui-ci par rapport à la société doit être relativisée. L'État constitue bien plutôt l'arène primordiale des mobilisations politiques, dont il n'est pas parvenu, en l'occurrence, à endiguer le déchaînement, faute de ressources nécessaires. Cette enquête magistrale reconsidère le mythe de l'État « fort » en Turquie. Une leçon qui vaut pour l'Empire ottoman et le régime autoritaire kémaliste de l'entre-deux-guerres, mais qui permet surtout de mieux comprendre la crise politique qui s'est enclenchée en 2013. De nouveau, les institutions publiques, telles que la magistrature et la police, semblent avoir été pénétrées par des forces particulières qui mettent à mal leur impartialité et nourrissent l'imaginaire de l'« État profond ». Le spectre de la violence hante toujours le pays, alors même que des élections démocratiques lui ont donné une majorité parlementaire stable depuis plus de dix ans. Benjamin Gourisse est post-doctorant au CETOBAC (Centre d'études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques) et a co-dirigé, avec Marc Aymes et Élise Massicard, L'art de l'État en Turquie. Arrangements de l'action publique de la fin de l'Empire ottoman à nos jours (Karthala, 2014).

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