Invenit

  • Marie-Hélène Lafon a les gestes et l'odeur des brulis dans le corps et sous la peau pour toujours ; ça remonte des enfances et du pays premier. À partir du tableau silencieux de Jean-François Millet conservé au musée du Louvre, Brûleuse d'herbes, elle nous entraine dans une histoire qui sent la fumée des brulis de mars, ou d'octobre. Une femme se tait. Une femme se tient. Elle attend. Que regarde-telle ? Que voit-elle ? Son corps est au repos, un moment, avant de se pencher, de saisir la fourche, et d'attiser le feu d'herbes. Elle arrête le spectateur, parce qu'elle est arrêtée, elle a suspendu le temps, elle s'enfonce dans les volutes de la fumée, et en elle-même, peut-être, dans les méandres de sa vie, dans les plis que font les vies, dans les plis du temps qui passe sur les corps et mange les années.
    L'auteur imagine des vies pour cette brûleuse « esseulée » ;
    Le tableau devient dès lors un départ de pistes sur les traces de la Félicité d'Un coeur simple et de sa vie dans les fermes avant Madame Aubain ; ne se refusant pas à regarder du côté de l'antique, entre Vestale et Pythie ; ou d'une champêtre Marie de l'Annonciation, qui balancerait entre résignation et révolte, oraison et jacquerie ; les ailes diaprées de l'Archange s'arrondissant alors dans les bouffées moelleuses de la fumée.

  • Au Metropolitan Museum de New York, Gaëlle Josse s'interroge devant l'énigmatique Jeune fille assoupie (vers 1657-1658) de Vermeer et tente de déchiffrer tous les possibles qu'elle suggère. Mais c'est au cours d'une errance urbaine dans cette ville de New York que l'oeuvre va prendre tout son sens, en trouvant un écho troublant et inattendu au coeur de la cité. L'art et la vie. L'art dans la vie. Et toujours cette question qui poursuit l'auteur : qu'est-ce qu'une oeuvre d'art a à nous dire, de nos vies, par-delà les siècles ? Et pourquoi celle-ci, parmi tant d'autres, vient-elle nous obséder ?
    Ici, l'art du peintre, fait de silence, d'instant arrêté et de geste suspendu, est au centre d'un mystère, celui du rapport unique entre l'oeuvre et celui qui la reçoit.
    Familière de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, explorée déjà dans Les heures silencieuses, l'auteur fait ici se répondre deux univers : l'espace fermé et statique de la peinture, d'une part ; l'espace ouvert et en mouvement de la mégapole, d'autre part.

  • « La mer entre dans le tableau par effraction. Sans fracas mais par effraction. Un morceau de mer. C?est un morceau de mer mais un morceau de mer est toute la mer. » Avec cette ekphrasis, Claude Minière nous invite à nous plonger dans l??uvre de Courbet.
    La similarité entre Gustave Courbet et Claude Minière, voient : l?un, saisit par la mer, la peint sur toile ; l?autre, devant le tableau, couche ses pensées et son ressenti sur papier.
    L?auteur découvre ainsi que la vaste étendue d?eau, animale, sans horizon, indomptée, source de « liberté intellectuelle » pour Courbet, est porteuse à la fois de mystères et d?un réalisme rassurant, pour « sortir de l?enfer ».

  • Un dialogue entre un Dali favorable au bolchevisme et un Picasso réactionnaire : voici comment Arrabal, dont la poétique folie s'est essaimée dans tous les arts et tous les genres, monstre sacré du surréalisme, autrefois poursuivi par les Franquistes, envisage sa propre lecture du célèbre tableau de Dalí, Prémonition de la guerre civile (1936, Philadelphia Art Museum), dont l'exubérance incohérente traduit la folie meutrière qui va bientôt déchirer l'Espagne.

  • La collection Ekphrasis s'offre un nouveau titre.
    Autour du buste de marbre de La Petite Châtelaine de Camille Claudel, Caroles Fives déploie de multiples scénettes comme autant de points de vue de spectateurs. Elle nous fait entendre leurs dialogues, leurs pensées, tandis qu'ils traversent la salle d'exposition. Certains remarquent à peine le buste et poursuivent leurs conversations ; un étudiant des Beaux-arts arrive pour le dessiner ; un chercheur qui a traversé les États-Unis et l'Europe s'arrête pour le contempler. Le texte se veut polyphonique, témoignage des paroles et des pensées de passants face à cette oeuvre si particulière de Camille Claudel, rare car représentant une enfant, sur laquelle chacun projette ses peurs, ses attentes, ses désirs et même son insensibilité.

  • A l'occasion d'une visite à Brancusi, Modigliani tombe en arrêt devant un bloc de marbre. C'est le début d'un cauchemar pour sa compagne Louise, une jeune fille rousse, amoureuse, qui va découvrir sa jalousie pour la tête que va sculpter son compagnon. Au gré de séances de travail de plus en plus rapprochées, "touche-moi encore" semble supplier la pierre, celle-ci prend visage humain. Tel le chant des sirènes, l'appel de la sculpture est toujours plus fort.
    Une passion qui conduira Louise à un acte aussi violent que désespéré. Dans un Montparnasse bouillonnant, où se côtoient les grands artistes de demain - Soutine. Picasso... - cette histoire interroge les mystères de la création. Peut-on comprendre et partager cet appel qui surpasse tout ? L'amour y paraissant lui-même impuissant. Plusieurs voix s'expriment tour à tour dans un récit polyphonique qui semble condamner toute forme d'équilibre entre amour et création.

  • À partir du lit de Fragonard qui s'offre comme le parangon de tous les lits du monde l'auteure évoque, ou caresse plutôt, tous ses lits d'enfance, d'amour et de détresse, de maladie et de mort.
    Dans Les Mille et une nuits, il est dit que le nom de tous les amants d'une femme est écrit sur sa vulve.
    Elle a trouvé, elle, dans ses draps le nom de ses amours. Ils y reposent toujours, elle les étreins encore parfois.
    « Rappelle-toi mon lit, l'amour Rappelle-toi mon lit, l'étreinte Et le silence de la joie...» Dans ce lit de souvenirs gît son adolescente ardeur, sa jeunesse engloutie, ses timides embrassements.
    À partir d'un magnifique dessin de Fragonard conservé au musée de Besançon, et dans la connaissance des amours de Fragonard, Sophie Chauveau plonge au baldaquin de sa mémoire.

  • Amedeo Modigliani peint en 1919 sa jeune compagne enceinte, Jeanne Hébuterne portant sur ses genoux leur premier enfant. Ils se sont rencontrés fin 1916, elle a 19 ans, lui 34. Contre l'avis de sa famille, elle le suit, bien décidée à vivre pleinement son amour. Elle se suicidera le lendemain de la mort du peintre, emportant avec elle l'enfant à naître. En s'arrêtant sur cette oeuvre testamentaire, Colette Nys-Mazure saisit l'occasion de rentrer dans la vie du peintre, de son enfance à sa mort prématurée.
    Elle nous livre un texte empreint d'humanité et de poésie, qui tente de comprendre les paradoxes de l'amour, maternel ou conjugal, et ses conséquences parfois tragiques.

  • " Au moins, avec la peinture de la fin du XIX° siècle, il y a, sans vilain jeu de mots, à croûter " : avec sa gouaille habituelle, Jean-Bernard Pouy ouvre l'exercice qui lui a été confié et livre son interprétation du Combat de coqs en Flandre (1889) conservé au musée La Piscine - musée d'art et d'industrie André Diligent à Roubaix. Il frime, il tergiverse, il tourne autour de la toile tel un fauve entêté. Il y fait intriguer Zola, y reconnaît Victor Hugo, " notre Totor national ", en spectateur omniscient, présidant cette assemblée de parieurs qui incarnent à la fois la France qui travaille et la France qui dirige. Faussement enveloppée d'une verve triviale, c'est une réflexion habile sur la tradition et l'interprétation dans l'art que nous livre Jean-Bernard Pouy.

  • Une Composition de Serge Poliakoff, peinte en janvier 1954, est entrée dès l'année suivante dans les collections du musée des beaux-arts de Lille ; elle est à la fois singulière dans la trajectoire du peintre et caractéristique de son travail.
    L'évocation de sa découverte par un adolescent qui deviendra l'auteur de ce texte, la description minutieuse de l'imbrication de ses formes et de ses couleurs, et un parcours de ses divers avatars devraient aussi bien en raviver le souvenir chez les amateurs qui la connaissent que susciter le désir de la voir chez ceux qui jusqu'alors en ignoraient l'existence ; car un tableau ne vit que par les regards de ceux qui le contemplent.

  • Sylvie Germain, romancière, essayiste et passionnée de peinture et de dessin, entre dans l'univers fantastique de Patinir grâce à ce Paysage de saint Christophe portant l'Enfant Jésus (1475/1485-1524), conservé au musée départemental de Flandre à Cassel. Cette alliance entre la romancière de l'invisible et de la souffrance des hommes, et du peintre qui révolutionna le paysage en inventant un monde poétique, profane, entre fiction et réalité, n'est pas fortuite. Sous la plume de Sylvie Germain, le lecteur découvre l'infinité d'un monde qu'a peint Patinir en arrière-plan, un monde que ne parvient pas à cacher la monumentalité de saint Christophe et son précieux fardeau.

  • Comme un "cri invisible", l'archéologue tire de la cécité de la nuit Kia, jeune fille enfermée dans la pierre d'une figurine de marbre qui gît sous terre depuis près de 2500 ans. Et si cette découverte était une deuxième naissance, propice à assagir la colère de ce corps qui n'est plus lui-même, et habillée de l'émotion poétique des mots de Vénus Khoury-Ghata ? L'auteur libanaise redonne ainsi vie à cette idole féminine venue des Cyclades (2700-2300 av. J.-C.), qui s'installe en décembre 2012 au Louvre-Lens pour 5 ans.

    Vénus Khoury-Ghata est née au Liban et vit en France depuis près de trente ans. Son père était interprète au Haut Commissariat français ; elle se partage ainsi depuis son enfance entre sa langue maternelle, l'arabe, et celle qu'aimait son père. Son écriture a investi tous les genres : la poésie, la nouvelle et le roman, et elle alterne avec aisance et nécessité entre les trois. Elle dit que l'écriture l'a sauvée du désespoir et de la folie. Dans Une maison au bord des larmes (1998), elle raconte la dureté de son enfance et combien le drame de son enfance, la dépendance de son frère, ont influencé sa vie d'adulte et d'écrivain. Elle revient sur ces années dans la prose poétique de La maison aux orties, et Quelle est la nuit parmi les nuits. Ses romans historiques se déroulent souvent dans des pays rabes, même s'ils tissent des liens naturels avec l'Occident. Elle continue à écrire sur sa machine à écrire, face à son jardin, "élaguant" les mots comme elle le ferait de son rosier. Véritable ambassadrice de la francophonie, elles est membre de plusieurs jurys et collabore à de nombreuses revues et émissions littéraires.

  • Jean-Pierre Spilmont, poète, auteur d'essais, de romans, de nouvelles et de théâtre, Grand Prix du Livre d'Histoire de la Société des Gens de Lettres en 1986, nous donne à voir, à comprendre, à entendre presque, une peinture « effroyable » où les hurlements s'imposent à nous, L'Excision de la pierre de folie, copie ancienne d'une oeuvre de Pieter Bruegel, peinte vers 1557, exposée au Musée-Hôtel Sandelin de Saint- Omer (Pas-de-Calais). Spilmont interprète pour nous une scène où règnent la douleur et l'effroi et dans laquelle science et superstition semblent se mesurer. L'oeuvre de Bruegel témoigne d'une nouvelle ère, de ces temps minés par les guerres de religion mais révélateurs d'une nouvelle dimension dans l'art pictural, celle de l'homme et de ses angoisses.

  • Le MusVerre, musée départemental du verre à Sars-Poteries, dans le Nord, présente une collection unique au monde de « bousillés ». Objets réalisés par les ouvriers verriers de la région durant leur temps de loisirs et pour leur propre compte, les « bousillés » sont les témoins du savoir-faire exceptionnel de ces artisans. Parmi ceux-ci, une série de faux encriers, appelés « encriers revanche », disent la fierté de ces hommes, souvent illettrés ; comme une réponse à leurs patrons. Dans la forme d'un pantoum et répondant à la contrainte oulipienne, Robert Rapilly s'est saisi de l'un de ces encriers. Cinq poèmes délimitent ce pantoum, forme paradoxale, partiellement cyclique, qui se veut en phase avec la boule de verre qui tourne et se transforme.
    La résonance entre le sujet de son texte et la facture du poème, tournant et se transformant, dit la beauté plastique autant que l'ingéniosité technique de l'objet. Véritable objet plurisensoriel, le livre est augmenté d'un contenu numérique qui emmènera le lecteur dans un univers sonore et lui permettra d'appréhender l'objet en 3D.

  • Dans son dialogue avec l'oeuvre, l'auteur s'interroge sur cet homme qui prend la pose. Lui là, avec sa vareuse d'un bleu délavé, c'est Moïse Kisling, l'ami peintre de Modigliani, parti combattre dans une Europe en guerre et rentré blessé, miraculé du front. "Ce que semble suggérer cet homme (...) c'est qu'il faut accepter parfois de se laisser désarmer par l'existence." A partir d'un texte d'Henri Michaux, il choisit de concentrer son regard sur cette blouse qui occupe une grande partie de la surface peinte ; puis nous invite à le suivre dans ce trou bleu en nous interrogeant : "une phrase interminable de Michaux suffirait-elle à faire reculer les ténèbres ?"Avec ce texte lumineux et porté par la bonté, Patrick Varetz nous offre la face claire de son style magnifique.

  • Gérard Farasse, écrivain, essayiste et spécialiste de Francis Ponge, propose une lecture sensible et érudite d'une peinture de Jean Dubuffet (1901-1985), Paysage du Pas-de-Calais II (1963), oeuvre majeure exposée au Musée des Beaux-Arts de Calais. Cette toile représentative de la phase de l'Hourlope (de 1962 à 1974), période durant laquelle Dubuffet utilise une technique proche du dessin industriel, caractérisée par l'utilisation du crayon à bille, des aplats rouges, bleus, blancs et noirs, que l'artiste décline en tableaux, sculptures et vastes installations.

  • Dans cette ronde narrative joliment menée par Lucien Suel, lʼécrivain a su capter lʼimportance originelle du regard dans la peinture, puissamment mise en oeuvre dans lʼoeuvre de Jules- Alexis Muenier, La Retraite de lʼaumonier (1887) exposée au musée de Cambrai. Lucien Suel nous livre tour à tour les points de vue de ceux qui donnent du sens à ce tableau. Nous nous surprenons à chercher le ciel dans le haut du tableau tandis que le regard divin se pose sur ce serviteur de Dieu. Les mots de Lucien Suel nous guident à travers le tableau et nous donnent à entendre le vieil abbé, absorbé par la contemplation du déroulement de sa vie. En se remémorant affectueusement le bréviaire que lui donna le modèle de son sujet, le peintre lui aussi prend la parole et donne par là-même toute son importance à la figure centrale de la toile et de son ekphrasis : le bréviaire, la sainteté des Ecritures et lʼimmuabilité des mots, ce lieu intime où lʼécrivain et le peintre se rencontrent.

  • Alain Fleischer revient sur lʼimpression laissée par une oeuvre sans titre de Simon Hantaï, quʼil accueillit au sein de la prestigieuse institution du Fresnoy mais dont il fut, surtout, le témoin privilégié de la genèse. À partir de cette toile née des limbes de la mémoire de Simon Hantaï et révélée à nouveau grâce aux technologies modernes, Alain Fleischer tente de déchiffrer cette « conversation » quʼoffre la peinture et déplie, à son tour, la fable singulière dʼun grand moment artistique.

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