Corlevour

  • On ne résume guère cette pièce, qui est d'une extrême complication, digne des pastorales baroques et maniéristes. Une cour entière est réfugiée en forêt autour de son roi exilé, Frédéric.
    C'est alors la peinture des intrigues amoureuses avec masques et changements de sexe, mélancoliques et passionnés, sages et bouffons, jusqu'au rétablissement final de chacun dans ses droits.

  • En 1935, l'année de création d'Ivan Vassilievitch, Staline étendait la peine capitale aux enfants de douze ans après avoir interdit tout recours contre les sentences de mort prononcées par les juridictions spéciales du NKVD - la police d'État. C'est avec ce repère historique en tête qu'il faut lire Ivan Vassilievitch. Alors on goûte mieux l'insolence formidable et l'humour dévastateur de cette pièce en trois actes, pleine de rebondissements, de quiproquo et de coups de théâtre. Hélas, catalogué de petit-bourgeois réactionnaire, Boulgakov ne verra jamais monter son oeuvre théâtrale, ni publier ses romans. La censure savait ce qu'elle faisait : nul doute que cette pièce aurait connu l'énorme succès que ses répétitions présageaient. Dans un décor familier à tous les soviétiques - un appartement communautaire - Timoféïev, un savant fou a mis au point une machine à faire tomber les cloisons du temps et de l'espace. Son déclenchement met en scène Ivan le Terrible en même temps que le terrible Ivan, syndic de l'immeuble qui, s'il porte le même nom que le tsar, lui ressemble aussi comme un jumeau. Sur le principe des poupées russes, ce vaudeville truculent et sarcastique cache une satire du pouvoir, qui dévoile à son tour celle de la société moscovite, puis de l'intelligentsia de l'époque.
    Le génie satirique de Boulgakov est tel, que la machine de Timofeïev se met en marche pour chaque lecteur, quels que soient le monde, l'époque, et la société qu'il habite. Il ne peut plus alors que pleurer...
    De rire.
    Christiane Rancé

  • Tant qu'on n'a pas lu Achterberg, on ne peut se figurer qu'il est possible d'écrire de la poésie explicitement mystique de manière aussi concrète, dans un style le plus souvent « sec » et en recourant à des éléments aussi banals. Nombre de ses poèmes produisent sur nous une sensation comparable à celle des peintures d'Edward Hopper : à première vue, il ne se passe rien, mais il suffit de s'arrêter deux secondes sur ce qu'on a sous les yeux pour être transporté dans un espace singulier, hermétiquement isolé du « monde ordinaire ». Ce sentiment d'« espace clos », tel était pour moi le coeur de l'oeuvre d'Achterberg.
    Quel que fût le chaos ou le boucan qui régnait autour de moi, dès que j'ouvrais l'un de ses recueils et me mettais à le lire, plus rien ne subsistait si ce n'est un silence chuintant dans mes oreilles, un paysage silencieux dans lequel un homme, pareil à un grain de sable, se niche dans le corps de sa bien-aimée - une bien-aimée qui, à y regarder de plus près, est en réalité une poupée, une marionnette, mais qui, l'instant d'après, une fois la page tournée, tel un mannequin dans une vitrine, revit, tout aussi morte et tout aussi chaude, emplie du souffle de l'homme qui, dans son obsession, ne voit partout qu'une seule silhouette, qu'une seule forme - celle de cette femme. Voilà pourquoi le poète ne me paraissait pas tant l'Orphée que beaucoup voient en lui, qu'un démiurge ou un rabbi Loew hollandais. Dès lors, chaque objet est sujet à caution, pourrait avoir partie liée avec le complot entre le « je » et le « vous », adopter inopinément une énième et nouvelle forme ou constituer l'abri le moins engageant où la femme en question se trouve.
    Les vers du Hollandais m'amenaient à poser sur les choses les plus ordinaires un regard empreint d'une suspicion pleine de passion. C'est qu'ils réalisaient ce qui apparaît dorénavant comme un rien naïf, mais qui ne constitue pas moins une grande force propre à maintes poésies : ils ne cessaient de personnifier les choses. Tout était symbole, tout avait une fonction, la neige fracturait les yeux, l'armoire respirait, la chambre attendait un miracle - bref : Achterberg était « lié de près aux éléments / qui en moi se fondent en vous ». Régi par ces lois, le monde en question s'était fermé au monde extérieur qui nous est familier.
    En conséquence, je ne concevais pas même deux façons de lire Achterberg : ne pas lâcher son oeuvre, la vivre intensément toujours plus à l'écart des autres, de l'intérieur même de l'aquarium étanche aux bruits qu'elle constitue, ou bien ignorer totalement cet univers. Là réside d'ailleurs la raison pour laquelle ses critiques sont des lecteurs particulièrement maniaques : Gerrit Achterberg n'est pas un poète qu'on lit le cas échéant ; quiconque s'y risque n'en ressort qu'avec une impression de maladresse et d'émotionnalité énigmatique. Le jour où j'ai arrêté de le lire, j'ai éprouvé un même sentiment d'isolement que lorsque je le lisais : je venais de tirer sur moi la porte d'une chambre que j'allais laisser en état. [...] ».

    Stephan Hertmans Extrait de la préface.

  • Cet essai tente d'approcher les intimités lyriques et épistolaires de la pratique de la Lettre, sa convergence avec l'usage de l'in- conscient chez Marina Tsvetaeva, plus particulièrement autour de deux signifiants qui sont les siens : Mur et Sacrifice.
    Ne faisant qu'un avec sa voix de poète, Marina Tsvetaeva (1892-1941) se dira « murée vive ». Dans son mariage ? Pas seulement et plus profondément encore, dans l'élan qui la pousse à parfaire le sacré. L'amour est sacrifié sur l'autel de l'idéal de Marina, créa- trice d'hérésies, telle la formule dénégatrice « Dieu-Diable ». Ce même Idéal mortifère attise-t-il la jouissance du sacrifice chez la poétesse ?
    La poétesse exhorte le monde à la vérité de la perte et... au franchissement poétique du mur s'appelant tour à tour Tatiana, Ariane, Sonetchka, Anna, Frère féminin, Rilke, Pasternak, Diable, Noyé, Musique, Mère-Morte, Meurtrimère... Vide, Âme, Dieu... Poète de l'être à l'âme toute nue, Marina se fonde et se refonde dans une position (une exposition !) poétiquement hérétique et, pourquoi pas, lyriquement croyante.

  • Genèse

    Collectif

    Récit des origines, le livre de la Genèse ouvre l'Ancien Testament. Cet ouvrage en reprend les onze premiers chapitres, à l'aspect symbolique et mythique très forts. Présenté dans la traduction du chanoine Osty, ce récit met en scène la création du monde, de l'homme et de la femme, et les premiers moments de l'humanité. Texte fondateur de la civilisation judéo-chrétienne, il propose, plus qu'un récit historique d'événements passés, un regard symbolique sur la condition originelle de l'homme dans son rapport à l'univers et à Dieu, sur les liens entre homme et femme, et sur l'apparition du mal dans le coeur de l'homme. Sont évoqués tour à tour les deux récits de la création, la chute originelle, le premier meurtre de l'humanité avec Cain et Abel, l'expansion du mal, la construction de l'arche de Noé, le déluge, l'origine des nations, la tour de Babel.

    Loin du texte naïf auquel on le réduit souvent, la Genèse fait partie de ces grands écrits symboliques qui proposent à chacun une réflexion sur l'origine et la destinée humaine, dans un langage très simple. Un incontournable de notre culture subtilement enluminé.

  • La barque d'or

    Rabindranâth Tagore

    Les vingt-cinq poèmes écrits entre 1894 et 1939 et ici présentés ne sont que des gouttes d'eau dans une oeuvre océanique, mais dans chacune de ces gouttes diversement colorées se reflète le génie poétique du « Seigneur du Soleil » . De facture et d'atmosphère très différentes, comme si les uns étaient signés Rabi (son petit nom d'enfant) et les autres Rabîndranâth - en particulier les poèmes qui invitent le plus à la méditation, « Le Ferry », « Détachement », « Hic et nunc » ou « Un monde sans murs » - ils sont destinés aux grandes personnes à partir de huit ans, mettons, soit aux enfants comme aux adultes qui, dirait Bernanos, n'ont pas « mal tourné », parce que restés fidèles à l'enfant qu'ils furent. Certains trouveront peut-être quelques poèmes mélancoliques, voire tragiques - ain- si, « Le serviteur » - mais Tagore, qui prenait les enfants très au sérieux , jugeait nécessaire qu'ils n'ignorent pas les obscurités du réel, la finitude et la mort. Ce qui ne l'a certes pas empêché de rester toute sa vie Rabi le brigand, prompt à se délecter de tout ce qui est bizarre, saugrenu ou farfelu, voire délicieusement inquiétant : en dépit de ses lourdes responsabilités et de son statut d'homme public, à tout âge, et comme bien peu, il a su regarder le monde à hauteur d'enfant.

  • Seule chair

    Frédéric Dieu

    «Seule chair, c'est ce qui reste d'une seule chair quand elle vient à se déchirer. La vie dès lors se revêt de nuit. Qu'y peut la poésie ? Beaucoup. Et d'abord dire la vérité du déchirement car elle, et lui à sa suite, rend libre. Puis trouver dans ses coutures apparentes une écriture neuve, une trace et un sentier, un sol insoupçonné. Un autre sang circule alors. Il porte en lui la joie, reçoit et porte plus loin qu'elle notre seule chair.»

  • Météores

    Stéphane Barsacq

    «Météores ? En Grèce, on parle de « monastères suspendus au ciel ». Ici, ce sont des Fusées. Elles font écho à Mystica, le recueil d'aphorismes que Franz-Olivier Giesbert a consacré dans Le Point comme un « livre-culte ».
    Depuis ces Météores, Stéphane Barsacq nous invite à scruter notre temps fait d'inquiétudes et de lueurs. Et à s'élever, quand tout alentour semble sur le point de s'effondrer.
    Il est question d'amour et de grâce, mais encore de figures élues propres à inspirer à chacun l'insolence de se dresser face à « la contagion des ténèbres ».
    Quand l'enjeu majeur n'est plus entre humanisme ou transhumanisme, mais entre la vie profonde ou le néant total, ce recueil fait le pari scandaleux de mettre à jour des paroles immémoriales.»

  • "Accompagné de dessins au crayon noir de Cynthia Walsh et d'un cahier photographique d'Alexis Congourdeau Liminaire Réginald Gaillard Memento mori Shekhina : Brice Jubelin Kéros suivi de Poèmes grecs Dominique Pagnier Richard Main limide, poète et chevalier loherin Jean-Pierre Otte Deux à être seuls - poèmes Dossier André Suarès sous la direction de Stéphane Barsacq Stéphane Barsacq Introduction André Suarès Ker-Ënor André Suarès Nous autres en Occident André Suarès Guerre et politique André Suarès Je ne méprise rien, pas même eux André Suarès Pensées Céline Laurens À la gloire du père Suarès Antoine de Rosny Suarès et Picasso réunis par Vollard : Les projets d'Hélène chez Archimède et de Minos et Pasiphaé Frédéric Gagneux Félix ou le poète musicien Antoine de Rosny Suarès et ses livres Stéphane Barsacq Vues sur Suarès Cahier photographique d'Alexis Congourdeau Charles Ficat Goethe, le seul maître Ars Videndi François Amanecer Élégie (In memoriam CHCP) Maud Thiria Brèche première Durs Grünbein Bougies d'allumage (Trad. Joël Vincent) Claude Minière Sauver Axis Mundi Cahier Xavier Bordes sous la direction de Gwen Garnier-Duguy Gwen Garnier-Duguy Introduction Xavier Bordes Poèmes inédits X. Bordes / G. Garnier-Duguy Entretien Jacques Ancet Dans l'obscur de la lumière Jean-Yves Guigot Xavier Bordes, le déploiement poétique de l'unité à travers La Pierre Amour Emmanuel Minel Xavier Bordes : faux anti-moderne. Lecture de deux poèmes suivant « Achillées VII », en guise d'art poétique Orfo Un arhat de légende Oikouménè Jean-Paul Bota L'année naufragée du rhinocéros de Goa (Le Rhinocéros de Dürer) suivi de Pessoennes Ndriçim Ademaj Poèmes (Traduits de l'albanais par Festa Molliqaj) Erri De Luca Entretien (mené par Pierre Monastier) Ali Bader L'arrivée, suivi de Exilé - poèmes (Traduits de l'arabe par Maïté Graisse)".

  • Le souvenir brûle et dans le lieu des bannis son ombre percute les nuits allumés par le feu de l'insomnie la rage l'obsession les mots ne sont d'aucun secours plume papier écrit verbe ne peuvent rien rien d'autre brûler, seulement brûler les écrits embrasés laissons-les se consumer dans le temps trouvons une langue.

  • Chants de Balkis

    Jean Grosjean

    « Les poèmes qui composent ce recueil ont paru en 1897, insérés dans divers chapitres de La Reine de Saba. Certains avaient été publiés dans la NRF de mai 1982 à déc. 1983. Il nous a paru qu'une édition en ensemble autonome pouvait en favoriser le parfum, en accentuer le ton ; était par là même justifiée. Jean Grosjean a bien voulu y consentir. » Gaspard Olgiati (fondateur des Editions Babel).

  • "Reine de ruches, char de feu, toi femme qui touches et qui transmets, centre de gravité joyeuse, mère anti-possessive, tu défies la peur et la brûles sous le souffle de Dieu. L'aurait-on oublié ? La confiance et l'audace sont deux vertus qui s'enfantent au baptême où l'Esprit est donné sans mesure, et pourtant tous les chrétiens n'en sont pas pourvus, signe que tu dois être là, petite Marie, pour donner la main au grand courage endormi." Michel-Marie Zanotti-Sorkine

  • « Où que j'aille, où que je regarde, quoi que j'entende à la radio ou à la télévision, tout me rap- pelle le Londres de 1984 ». Le dissident slovaque Milan Simecka rendait ainsi hommage à l'ahurissante lucidité de George Orwell. L'écrivain anglais restera le seul à avoir su saisir, comprendre et exprimer l'essence même des inventions politiques monstrueuses du vingtième siècle - qu'on les nomme tyrannies modernes, religions séculières, totalitarismes, Sphinx ou Béhémoth.
    Son oeuvre a conservé entière sa puissance de stupéfaction.
    En 2017, après une élection marquée par les fake news et la notion de post-vérité, 1984 se classa en tête des ventes des livres aux États-Unis. Pour quelles raisons cette oeuvre continue-t-elle de nous parler à ce point ? Quel point de vue a permis à son auteur de voir et d'exprimer ce que les autres ne voyaient pas ?
    Et si l'enfance était cet arrière-pays dont s'est nourri la lucidité de George Orwell ?
    Cet essai propose d'interroger le rôle-clef joué par l'enfance dans l'oeuvre de l'auteur de 1984.

  • Peu importe le nombre d'agrandissements,cette photographie prise par un soldat allemandde ma grand-mère à Lida en 1916reste parfaitement claire. Ses yeuxjaugent froidementle soldat qui pouvait déciderde pointer sur elle son arme plutôt queson objectif si ça l'avaitplus amuséque de la photographier.Ainsi vala guerre - je sens sa peurmême si je la voismaintenant avec les yeuxde l'oppresseur.Et je connais leur honte à tous les deux.

  • Désirer danser

    Marion Richard

    Désirer danser est un cri qui se cherche un corps où résonner comme chant. Dans un premier mouvement, fuyant la désolation des villes, l'auteure trace un chemin douloureux à travers le clair-obscur de la forêt, en quête de réparation. Puis, dans le sursaut d'une profonde et soudaine respiration, elle suspend le temps des grands espaces et le chant panse les plaies des membres et de la mémoire. Dans un dernier cycle, le corps retrouvé, roulé en boule dans l'été de la nature, se blottit dans le ventre des arbres et trouve un lieu d'ancrage, une terre d'éveil où, du creux des ruines, surgissent au rythme du poème des arbres vivants et fleuris.
    Marion Richard écrit une poésie qui n'ignore rien des formes traditionnelles et les emploie comme une musi- cienne de jazz le ferait de ses gammes et arpèges, dans la recherche d'une liberté rythmique et sonore qui puisse porter une parole à la fois intime et commune, toujours guidée par l'espoir d'une renaissance possible.

  • André des Ombres

    Marie Cosnay

    C'est un roman, le roman d'André, arrière-grand-père de la narratrice. André a connu les tranchées de la première guerre mondiale avant de devenir imprimeur du roi à Addis Abeba. La narratrice reconstitue, dans une suite de scènes frappantes, ce qui finit par former une histoire. Une histoire où les destins individuels rencontrent l'Histoire. "Un récit, cent fois entendu ou conté, lui manque s'il n'est pris en son commencement. Il ne reconnaît rien aux épisodes si manquent les premiers. Pour trouver un chemin, il fait les mêmes détours que par erreur une première fois. Tel était André "

  • Dans cet essai, Claude Mouchard s'interroge sur le lien singulier que de nombreuses oeuvres littéraires du XXe siècle ont instauré avec le témoignage, quand celui-ci concerne certaines des destructions massives et organisées du XXe siècle : la Shoah, les camps staliniens, Hiroshima, la machine de mort Khmère rouge. Les écrivains et poètes dont il parle sont, entre autres, Robert Antelme, Paul Celan, Imre Kertész, Margerete Buber-Neumann, Varlam Chalamov, Takarabe Torito, Ibuse Masuji. Claude Mouchard pose une double question : d'une part quand et comment l'exigence de témoigner devient-elle oeuvre littéraire ; d'autre part qu'est-ce que l'oeuvre littéraire rend possible que le témoignage ne permet pasoe L'essai de Claude Mouchard donne largement la parole aux écrivains : de nombreux poèmes, de nombreux extraits parcourent son livre qui est ainsi une sorte de bibliothèque des oeuvres consacrées aux horreurs collectives et historiques du XXe siècle.

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