Claire Paulhan

  • Hélène Hoppenot a 23 ans quand elle débarque, en février 1918, à Rio de Janeiro où son mari est nommé auprès de l'ambassadeur Paul Claudel, dont l'épouse est restée en France. Fine et intelligente, tenue à une certaine réserve, elle va rapidement s'orienter dans les arcanes de la diplomatie et en intégrer tous les codes, avant même qu'on ne confie à Henri Hoppenot une ambassade. Dans le Journal qu'elle commence à tenir alors, elle raconte avec sagacité et humour la vie au Brésil, les excentricités du « Cacique » (surnom de Claudel), la gentillesse de son secrétaire, Darius Milhaud, qui restera toute sa vie un ami fidèle, ainsi que les différends entre le jeune Henri Hoppenot et sa hiérarchie. Hélène Hoppenot est assurément aux premières loges pour décrire les aléas et les dessous de la vie diplomatique et politique dans cette période troublée de l'entre-deux-guerres.
    Mais la vie de diplomate est aussi une vie de nomade, orchestrée par leurs influents amis du Quai d'Orsay - Philippe Berthelot ou Alexis Léger (le poète Saint-John Perse). Attristée par le départ de Claudel et Milhaud à la fin de l'année 1918, Hélène Hoppenot aura, pour la première fois, «l'impression de commencer à vivre une vie qui sera pleine de séparations, de mélancolies de ce genre.» Après ces débuts pittoresques au Brésil, les Hoppenot séjournent en Perse, pays agité par des tensions géopolitiques considérables, puis au Chili, de nouveau au Brésil, puis dans le Berlin décadent d'après la Grande Guerre, au Liban et en Syrie, et enfin en Suisse. Et entre deux destinations lointaines, les brefs passages à Paris sont consacrés aux amis - peintres, musiciens, écrivains et poètes - habitués des librairies d'Adrienne Monnier et de Sylvia Beach, rue de l'Odéon : Erik Satie, Darius et Madeleine Milhaud, Paul et Reine Claudel, Alexis Léger, Henri Seyrig, Roger Desormière, Francis Poulenc, Pablo Picasso, Jean Cocteau, Valery Larbaud, Léon-Paul Fargue et tant d'autres.
    Le Journal de Hélène Hoppenot s'interrompt provisoirement à son départ pour la Chine en 1933. Elle s'y livrera à une autre de ses passions : la photographie.

  • Lorsqu'Albert Camus lui propose, aux lendemains de la Libération, la critique théâtrale du journal Combat, Jacques Lemarchand (1908-1974) traverse peut-être la même épreuve qu'en mai 1943, quand Jean Paulhan lui demanda de prendre la suite de Pierre Drieu la Rochelle à La Nouvelle Revue française : ce jeune écrivain bordelais, arrivé à Paris en 1932, ne se sentit pas assez « digne », tout en craignant d'être « le jouet d'une manoeuvre ». Retracé dans le premier tome de son Journal, cet épisode malheureux s'est soldé par l'arrêt de La NRF ; Jacques Lemarchand est néanmoins entré au comité de lecture des éditions que dirige Gaston Gallimard, devenu entretemps son ami. Fin 1944, c'est plutôt son manque d'engagement dans la Résistance qu'il redoute de se voir reproché... Camus n'en a cure.
    Dès le début de ce volume, Jacques Lemarchand, devenu l'un des acteurs du milieu éditorial parisien, s'apprête à publier deux romans, Parenthèse et Geneviève... L'écrivain va pourtant s'effacer au profit du critique dramatique, d'abord à Combat puis, dès 1950, au Figaro littéraire. La vie théâtrale, qui a connu un formidable essor sous l'Occupation, voit alors l'émergence de jeunes auteurs, acteurs, metteurs en scène soutenus par une volontaire politique de décentralisation : Jacques Lemarchand prend la défense de ce « Nouveau Théâtre » - Adamov, Beckett, Audiberti, Genet, Vauthier, Ionesco, Ghelderode, Schehadé... - et se révèle un critique incisif et ironiste.
    Mais cet homme, qui vit « dans tous les styles de désordre » (amoureux, pécuniaire, alcoolique), est aussi un témoin redoutable que rien n'impressionne. Sur fond d'Épuration et de détente générale, s'agitent sous ses yeux « tous les Gallimard et leurs dépendances », en particulier la génération montante : Queneau, Sartre, Camus, Bataille, Tardieu, Beauvoir... Une jeune femme, Suzanne Cornu, affole la rue Sébastien-Bottin : pour une fois, Jacques Lemarchand ne sait plus s'il désirerait, ou non, flirter avec elle. Parmi ses nombreuses liaisons, se distinguent cependant Paule Allard, journaliste à Combat sous le nom de Renée Saurel, puis Silvia Monfort, la jeune comédienne au sujet de laquelle il écrit, non sans orgueil : « Je serai amoureux quand je voudrai. » édition établie, introduite et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot, qui a également assuré l'édition scientifique du Journal 1942-1944 (éd. Cl. Paulhan, 2012).

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