Cerf

  • « Avec ce volume, écrit J. Habermas, je poursuis les recherches concernant "Morale et communication". Ce qui relance la discussion ce sont surtout les objections faites aux concepts universalistes de la morale qui remonte à Aristote, Hegel et le contextualisme contemporain. Il s'agit de dépasser l'opposition stérile entre un universalisme abstrait et un relativisme qui se contredit lui-même. Je tente donc de défendre la prééminence du juste, compris dans un sens déontologique, sur le bien. Mais cela ne signifie pas que les questions éthiques, au sens étroit du terme, doivent être exclues du questionnement rationnel. » Comme l'indique le traducteur, M. Hunyadi, « dans cette perspective, la question morale centrale n'est plus, on le voit bien, la question existentielle de savoir comment mener une vie bonne, mais la question déontologique de savoir à quelles conditions une norme peut être dite valide. Le problème se déplace de la question du bien vers la question du juste - de celle du bonheur vers celle de la validité prescriptive des normes. Les questions morales - concernant le juste, et décidables au terme d'une procédure argumentative - sont à distinguer des questions éthiques - concernant les choix axiologiques préférentiels de chacun, par nature subjectifs -, c'est l'une des entreprises originales de ce livre que de le montrer. »

  • Qu'est-ce que la haine ? Comment cet affect individuel peut-il animer des persécutions collectives ? C'est la logique de la haine, toujours active et menaçante, que ce livre s'efforce de comprendre. Pour cela, Jacob Rogozinski interroge le phénomène de la chasse aux sorcières qui s'est déchaînée de la Renaissance aux Lumières. Il décrit les techniques mises en oeuvre pour désigner, puis anéantir ses cibles. Il analyse la recherche du « stigmate diabolique », l'aveu d'une « vérité » extorquée sous la torture, la dénonciation d'un « complot des sorciers », la construction de la figure de « Satan » comme ennemi absolu. Les mêmes dispositifs se retrouveront sous d'autres formes, dans d'autres circonstances, de la Terreur jacobine aux procès de Moscou, et sous-tendent encore les récentes « théories du complot ». En étudiant ces expériences historiques, en repérant leurs différences et leurs similitudes, Jacob Rogozinski montre comment l'on passe de l'exclusion à la persécution, comment l'indignation et la révolte des dominés peuvent se changer en haine et se laisser capter par des politiques de persécution. Ses analyses nous éclairent ainsi sur les dispositifs de terreur de notre temps.

  • Responsabilité auquel il doit sa notoriété. Le présent ouvrage propose la traduction de quatre chapitres essentiels de ce livre sur l'art médical. Jonas y développe une éthique veillant à éclairer efficacement les actions engagées au sein du champ médical, puisque la dynamique de la médecine moderne menace l'essence même de la médecine dans ses moyens comme dans ses buts.
    Pour faire face à ce pseudoprogrès, le médecin est convoqué à la responsabilité. Il doit notamment rester libre devant le mouvement technoscientifique en veillant à la dignité de ses patients. Le philosophe s'interroge aussi sur les perspectives ouvertes par les recherches médicales, le clonage et l'ingénierie pouvant représenter, à certains égards au moins, les pires poisons.

  • émergence

    Maurizio Ferraris

    Pendant trop longtemps, la philosophie nous a raconté une histoire déprimante. Il y aurait un Moi qui, à travers le langage et la pensée, construirait le monde, les autres moi et, si absurde que cela puisse paraître, le passé lui-même. Cette histoire est triste parce que cette position, qui se prétend révolutionnaire, est de fait profondément conservatrice : c'est la réaction pure, c'est la négation de tout événement. Elle nous enseigne que rien de nouveau ne pourra jamais nous frapper, au titre de menace ou de promesse, et cela parce que le monde est tout entier à l'intérieur de nous.
    Avec un langage créatif et des arguments aussi ironiques que contraignants, Ferraris nous raconte une autre histoire. La réalité et la pensée qui la connaît proviennent du monde, à travers des processus et des explosions, des chocs, des interactions, des résistances et des altérités qui ne cessent de nous surprendre. Du Big Bang aux termites, du web à la responsabilité morale, ce que le monde nous donne (c'est-à-dire tout ce qui existe) émerge indépendamment du moi et de ses claustrophobies.

  • La Philosophie juive comme guide de vie est le dernier livre publié par Hilary Putnam, figure majeure de la philosophie américaine contemporaine.
    Plus connu pour ses contributions décisives à divers domaines de la philosophie analytique (philosophie de l'esprit, philosophie du langage, philosophie des sciences, éthique, etc.), Hilary Putnam a également développé une réflexion sur la religion juive. Ce livre nous la présente et nous fait découvrir une facette plus intime de cet auteur qui reste cependant ici plus que jamais un philosophe. Ce livre s'inscrit ainsi dans la suite du dernier grand ouvrage que Putnam a consacré à l'éthique (Ethics without Ontology, 2004).
    Se réclamant de l'héritage de Pierre Hadot, il nous donne à voir, dans la pensée de plusieurs philosophes juifs et de Wittgenstein en particulier, une conception forte de la philosophie comme guide de vie. Il met en lumière cette conception commune de la philosophie qui traverse l'oeuvre de ces philosophes et donne ainsi sur leur pensée un éclairage insoupçonné. En effet, si le lecteur français connaît bien l'oeuvre d'Emmanuel Levinas, il connaît peut-être moins celles de Martin Buber et de Franz Rosenzweig.
    Les textes de Putnam sont une invitation à les redécouvrir. Ce fil conduit aussi Putnam à rapprocher Wittgenstein de Rosenzweig, d'un geste inattendu qui s'avère très fructueux. D'une oeuvre à l'autre, c'est une réflexion à la fois très personnelle et très cohérente que nous propose Putnam. Il trouve dans la philosophie juive l'exemple d'une philosophie qui retrouve son rôle principiel : nous apprendre à vivre.

  • Le bruit du sensible

    Jocelyn Benoist

    Qu'est-ce que la perception ? Par elle, que nous disent les sens du monde, de l'autre et de nous-mêmes ? Rien ! Les sens sont muets. Ils n'ont rien à nous dire ! Telle est la réponse de Jocelyn Benoist. Il est essentiel, pourtant, que nous puissions en parler. Seulement c'est nous qui parlons, non eux. Et si, voulant faire droit à la réalité de notre expérience sensible. nous commencions par renoncer à la traiter d'abord comme un discours ? Le mutisme des sens demeure traversé de bruits.
    Jocelyn Benoist, envers et contre un certain traitement philosophique de la perception - qui la confond avec la connaissance que nous pouvons en tirer ou le sens que nous pouvons lui donner -, nous invite à écouter en elle le bruissement du sensible. Selon lui, pour rendre celui-ci pleinement audible. il faut congédier ce que la philosophie aujourd'hui appelle le "problème de la perception" et, peut-être, renoncer au concept même de "perception" tel que nous l'héritons de la philosophie moderne, au profit d'une enquête sur la texture réelle et poétique du sensible.

  • L'idée d'histoire a elle-même une histoire.
    Cassirer conduit ici au fondement théorique de sa conception de l'histoire : l'idéalisme critique, pour en dégager les développements nécessaires, jusqu'au site pratique de sa philosophie, qui consiste en une critique du droit, de l'Etat et du politique. Cet aspect de la philosophie de la culture s'appuie tant sur un examen de la méthode d'historiens comme Taine ou Ferrero que sur une étude de la genèse historique de la philosophie de l'histoire, de la Renaissance à Hegel et abordant même la période contemporaine, avec des auteurs tels que Spengler et Heidegger.
    Ce volume réunit l'ensemble des séminaires et des conférences de Cassirer concernant la pensée de l'histoire. Cinq de ces textes étaient encore inédits, cinq autres avaient été édités en anglais ou en allemand. Mis en relation avec ses oeuvres majeures, dont ils sont pleinement complémentaires, notamment le tom IV du PROBLEME DE LA CONNAISSANCE, LA PHILOSOPHIE DES LUMIERES, l'ESSAI SUR L'HOMME, et LE MYTHE DE L'ETAT, ils permettent de circonscrire parfaitement sa théorie de l'histoire.
    Cet ouvrage comporte en outre une bibliographie informatisée des études mentionnant l'oeuvre de Cassirer.

  • Robert Brandom (1950- ), qui enseigne à l'université de Pittsburgh, est l'un des plus importants philosophes américains contemporains. Élève de Wilfrid Sellars et de Richard Rorty, il est l'auteur d'une oeuvre originale qui s'inspire à la fois de la tradition analytique de la philosophie du langage et de la logique, ainsi que de la tradition kantienne et postkantienne de la philosophie allemande, et qui, en même temps, cherche à renouveler la philosophie pragmatiste américaine. L'originalité de Brandom tient au fait qu'il est capable de dialoguer à la fois avec l'école classique de philosophie analytique et avec le mouvement contemporain qui vise à intégrer les apports de la philosophie du langage à la tradition « continentale », via les oeuvres de K. O. Apel ou de J. Habermas. Brandom reprend aussi certains thèmes classiques du pragmatisme, dans une tradition sans doute plus proche de celle de Dewey et de Mead que de celle de Peirce ou de James. Comme il s'est, en outre, recommandé de Hegel et propose une intéressante relecture de la grande tradition idéaliste allemande en philosophie, on mesurera toute son originalité. Quoi qu'on pense de ces tentatives d'intégration des traditions multiples de la philosophie contemporaine, Brandom a proposé ainsi une plate-forme d'une grande richesse pour la discussion, que les diverses parties ont plutôt intérêt à considérer qu'à ignorer.

    « L'Articulation des raisons » est un recueil d'essais qui constitue la meilleure introduction possible à l'oeuvre de Brandom. Il y expose sa conception inférentialiste du sens des mots et des concepts, sa théorie des normes et du raisonnement pratique, sa théorie de la connaissance, sa théorie sociale de la représentation, et sa conception normative de la rationalité. On appréciera par-dessus tout le fait que, tout en mettant ses travaux sous l'invocation de la philosophie allemande, Brandom est un philosophe essentiellement américain, au moins au sens suivant : il prend le risque d'avoir tort. Au lecteur, s'il veut relever le gant, de juger et de se faire philosophe, en articulant ses raisons, quitte à devoir en rabattre quant à ses prétentions.

  • Si le sensible est bien ce qui présente le monde en sa profondeur et son imprésentabilité, il faut reconnaître que nous sommes éloignés de cette finitude constitutive du monde en son apparaître par une finitude plus radicale encore dont perception et langage sont l'expression. En effet, l'existence même de la subjectivité procède d'une scission qui affecte le procès de la manifestation, d'un archi-événement métaphysique séparant le monde de lui-même. Cependant, dans la mesure où nous sommes capables de nous rapporter à l'origine dont nous sommes exilés, c'est-à-dire tout simplement de faire de la phénoménologie, force est de reconnaître que nous n'en sommes pas radicalement séparés, qu'il y a donc une finitude de notre finitude. Nous nommons poétique la dimension d'existence qui nous met en relation avec notre sol ontologique et sentiment l'épreuve de ce sol, épreuve plus profonde que toute ouverture puisqu'elle excède la portée de la perception et du langage. C'est à une théorie du sentiment, où se fait jour le sens originaire de l'affectivité, que cet ouvrage souhaite contribuer.

  • Sur certains sujets, la quête de connaissance ne peut se passer de la littérature. Quand il s'agit de réfléchir sur ce qu'est la vie bonne pour un être humain, sur ce que les émotions - et l'amour tout particulièrement - peuvent avoir de déconcertant et d'éclairant, la philosophie ne peut se satisfaire d'un style plat et analytique. Elle doit se mettre à l'école d'une forme littéraire qui cherche à capturer, dans son mouvement même, la surprise, la confusion, l'illumination propre à une vie humaine et à la richesse des sentiments qui y trouvent place.

    Dans « La Connaissance de l'amour », Martha Nussbaum entreprend ainsi un double exercice. Il s'agit d'abord de défendre une thèse de philosophie morale. Une thèse qui insiste sur la complexité irréductible des situations, sur l'importance des choses et des êtres particuliers, sur le fait que la vie humaine bonne n'est ni réductible à un critère unique du bien, ni exempte de vulnérabilité et de conflits. La « connaissance de l'amour » consiste à la fois à tenter de comprendre quelle place occupe l'amour dans une vie humaine accomplie, mais également à être attentif à l'enseignement propre de l'amour, parce qu'il est sensible à ce que les choses et les êtres ont d'irréductiblement singulier. Mais il s'agit, ensuite, de mettre en lumière l'importance du style pour la connaissance philosophique : au fil de ces essais, qui interrogent successivement les oeuvres de Platon et d'Aristote, les romans de Henry James, de Proust ou encore de Beckett, se dessine une philosophie attentive à la narration, à la pluralité des voix, à la diversité de leur adresse au lecteur.

  • La philosophie est née d'un premier regard interrogateur tourné vers la nature et, dès l'origine, elle se voulait science de la nature. Mais à la suite de la révolution de la pensée au XVIIe siècle, la science a pris les devants. Elle a redéfini la nature, qui a cessé d'être le substrat immuable de tout ce qui existe. Forte du langage mathématique qu'elle privilégie sur les autres voies d'accès à la nature, la science affirme son aptitude à métamorphoser des qualités naturelles et même à les engendrer. Au lieu d'un fondement dernier, surgit la capacité de la nature à se renouveler selon des formes que rien ne laissait prévoir, provoquées par notre intervention. En même temps que son champ d'action s'est étendu, la nature, si abstraite soit-elle, est devenue décidément humaine. C'est une humanité inquiétante, où l'harmonie de jadis est remplacée par le désordre, le contingent, l'effondrement.

    Or, la maîtrise de cette instabilité s'alimente au trouble que la science a elle-même créé : elle n'a plus affaire au réel que par l'intermédiaire d'un imposant dispositif symbolique, et les symboles mathématiques ont fini par prendre la place du réel ; ils sont l'ombre d'une nature dont on ne sait plus rien de la lumière irradiée au commencement. C'est justement parce que la science s'est accaparé ces potentialités de réflexion traditionnellement dévolues à la philosophie qu'une nouvelle reprise philosophique du concept de nature s'avère nécessaire. Inlassablement le tourment d'une vaste Nature vient rappeler toutes les formes de savoir à leur origine dans le monde qui semble aller de soi. Le monde naturel au premier contact est finalement la plus grande énigme que nous lègue aujourd'hui la science. La Nature ainsi reprise dépose une ombre, réfractée tout à la fois dans le désir de savoir et dans sa perpétuelle insatisfaction.

  • Ce livre propose un premier récit de la conquête du Temps en Occident du point de vue d'une archéologie de la modernité. À partir d'Aristote, de Plotin, de Saint Augustin, de Duns Scot et d'Occam et en interrogeant la cité grecque, la science, l'art byzantin, la civilisation gothique et féodale, l'auteur nous fait saisir des tentatives de maîtrise du temps (physique, psychologique, social, historique) qui vont de pair avec les systèmes de pensée et l'économie. Sont ainsi mis à découvert les soubassements conceptuels de notre pensée la plus pratique et du commerce humain sous toutes ses formes. Une archéologie du temps qui révèle un jeune philosophe.

  • Descartes

    Ernst Cassirer

    Le Descartes de Cassirer est un livre profondément original, tant par ses thèmes, qui touchent à la fois au fondement de la métaphysique cartésienne qu'aux rapports avec Corneille ou Christine de Suède, que par sa méthode, laquelle emprunte autant à Goethe qu'à Cohen et entretient une discussion de fond avec Dilthey. Ce livre appartient ainsi à la fois à une série d'études sur l'idéalisme propre à l'école de Marbourg, série en laquelle il côtoie par exemple le Descartes'Erkenntisstheorie (1882) de Natorp, et à des études biographiques plus proprement cassirerienne telles par exemple son Kant's Lebel' und Lehre, ou encore ses études sur Rousseau. En dépit de la limpidité du propos et de l'écriture, ici magistralement rendus par la remarquable traduction de Philippe Guilbert, c'est un principe herméneutique très novateur qui commande le travail biographique. Il s'agit de concevoir l'unité dynamique de la vie et de l'oeuvre en la reconduisant à la personnalité vivante dont la racine transcendantale est la spontanéité. Si donc Cassirer s'efforce ici de restituer l'unité de la vie et de l'oeuvre de Descartes et renvoie à un principe exégétique goethéen, c'est néanmoins sur fond d'une philosophie proprement transcendantale, et donc en se distinguant de Dilthey. Car cette herméneutique, que Cassirer applique notamment à Rousseau, Kant, Goethe, Schiller et Cohen, n'est rendue possible que par l'unité synthétique et productive du sujet que fonde la philosophie des formes symboliques. La structure même de l'ouvrage qui, partant des "Problèmes fondamentaux du cartésianisme", inscrit ensuite cette oeuvre dans l'ensemble de son époque, marque bien les niveaux historiographiques ici au travail : on s'élève progressivement de l'histoire vivante d'une oeuvre à la Geistesgeschichte, à l'histoire de l'esprit à laquelle elle contribue et en laquelle elle trouve sa pleine signification. Ce livre est donc tout aussi bien une passionnante étude sur Descartes, dont les traductions partielles et fort "libres" ne donnaient jusqu'à aujourd'hui qu'une médiocre idée, qu'un maillon essentiel de la reconstitution de la modernité philosophique.

  • Auschwitz nous confronte à une déchirure de l'histoire qui ne cesse de s'approfondir, dialectiquement, au fur et à mesure qu'elle s'éloigne de nous dans le temps.
    Aujourd'hui central, voire obsédant dans notre mémoire du XXe siècle, le génocide juif a été presque ignoré par la culture occidentale au moment où il a été perpétré. Face à cet aveuglement - dont les Réflexions sur la question juive de Sartre constituent sans doute l'exemple le plus paradoxal et le plus frappant -, ce sont les exilés judéo-allemands et les rescapés du massacre nazi qui, entre les années quarante et soixante, essayent de penser Auschwitz.
    Ce livre leur est consacré. Il explore un paysage intellectuel qui va de Paris à New York, d'une Europe encore en ruine à une Amérique devenue terre d'exil. Il prête son attention à la philosophie (Adorno, Anders) et à la pensée politique (Arendt), sans exclure certaines manifestations littéraires (Levi, Améry) ou même poétiques (Celan). Ethique et épistémologique à la fois, la réflexion de ces intellectuels sonde la relation d'Auschwitz aux violences du XXe siècle, analyse la complicité inédite et terrifiante que les camps de la mort révèlent entre la modernité et la barbarie, entre la rationalité technique et l'extermination de masse, désigne enfin les interrogations que ce génocide pose et les blessures qu'il inflige à la culture.
    Autant de questions qui demeurent au centre du débat actuel.

  • Dire et vouloir dire

    Cavell S

    « Dire et vouloir dire » est le premier livre publié par Stanley Cavell, et peut-être le plus important. On y trouve tous les thèmes de sa philosophie : un nouvel usage des actes de langage d'Austin, la ligne directrice de sa lecture radicale de Wittgenstein, l'émergence de la tragédie shakespearienne comme grand texte sceptique. Mais l'intérêt du livre est aussi dans la voix qu'il fait entendre : celle du langage ordinaire, de la valeur et de la validité de ce que « nous » disons, d'un sens moral et esthétique fondé sur l'expressivité d'un « vouloir dire ». Cette approche, que l'on retrouve dans chacun des essais qui composent ce volume, définit le champ de ses objets, ceux d'une esthétique de l'ordinaire : de Shakespeare à Freud et Beckett en passant par le romantisme américain, la cinéma de Hollywood, la critique d'art contemporaine.

    « Dire et vouloir dire » est en effet un livre sur le « moderne » et sur la possibilité et la définition de la critique, assise sur notre capacité à revendiquer l'universel dans notre expérience ordinaire. Partant d'Austin et de Wittgenstein, de la parole ordinaire, Stanley Cavell expose la pertinence que nous avons à nous-mêmes et définit en précurseur un enjeu crucial de la philosophie contemporaine.

  • Etudiée par les sociologues et les historiens, l'éthique protestante est tout à la fois un héritage culturel, un idéal fantasmatique, un lieu oecuménique et un enjeu théologique.
    Elle est soumise ici à l'interrogation généalogique et critique de ses sources plurielles. Il en ressort plusieurs problématiques singulièrement actuelles : la confrontation aux nouvelles exigences de l'espace public, l'idée d'une interdisciplinarité dynamique, la relecture des thèmes de l'autonomie et de la modernité, le défi d'une postmodernité multiforme, l'articulation ordonnée de la tradition, de l'herméneutique et de l'Écriture, la tension constitutive des modèles théologiques et éthiques et le dialogue avec les philosophies morales.
    Le destin de l'éthique protestante ne la livre pas en pâture à la crise sans fin de la modernité ou au tourbillon de la postmodernité, mais appelle une reconstruction plausible et novatrice, à même de relancer sa pertinence publique et de surmonter ses tendances au repli.

  • Les textes réunis dans ce volume, parus entre 1891 et 1904, prolongent et concrétisent le projet d'une critique de la raison historique élaboré dans l'Introduction aux sciences de l'esprit de 1883 (Ed.
    Du Cerf, 1992). Il s'agit d'une véritable histoire des idées, qui vise à fonder la compréhension des systèmes de pensée liés à l'avènement du monde moderne sur l'analyse conjointe des singularités humaines et de leurs solidarités culturelles. À la différence de Hegel, Dilthey part de l'individu particulier, dont les expressions vitales s'organisent et se reflètent dans l'univers de la culture, avant de recevoir, en retour, la sanction de l'objectivité conceptuelle.
    Objectivité toute relative, puisqu'elle peut à son tour être projetée dans un nouvel horizon de sens, qui marque une étape ultérieure du processus infini de l'objectivation. Conçu comme une succession de réinterprétations, le mouvement de l'histoire oblige ainsi l'historien à entrer dans le cercle herméneutique. Cette contrainte méthodologique, fermement revendiquée par Dilthey, constitue encore aujourd'hui l'intérêt et l'actualité de ses recherches.

  • Chimères et paradoxes

    Verlet

    Le progrès scientifique, économique et politique nous fait aujourd'hui rencontrer les limites matérielles du monde où nous vivons. L'urgence de la crise climatique nous pousse à anticiper les contraintes qu'imposent ces limites plutôt que de les subir, à infléchir délibérément la trajectoire du progrès plutôt que de poursuivre aveuglément une voie qui mène à un désastre sans précédent dans l'histoire.
    En compagnie des trois héros de la modernité que sont Descartes, Newton et Freud, nous cheminerons dans la culture dont nous sommes issus. Nous y découvrirons les avatars du paradoxe de l'« animal parlant » qui peut se hisser par la pensée au-dessus de lui-même et, depuis cette position de surplomb, se penser comme un objet du monde tout en étant singulièrement incarné dans un corps sensible dont il ne peut s'évader. La philosophie, la théologie et l'épistémologie ont tour à tour tenté de trancher définitivement ce paradoxe, alors que nous devons inventer le moyen d'avancer au-dessus du vide qu'il creuse, de vivre et de faire avec lui en nous fondant sur des fictions si vraisemblables qu'elles semblent vraies.
    C'est dans cette avancée hasardeuse que notre cadre de pensée se construit, qu'il se partage, qu'il évolue en s'approchant de ses limites, qu'il se met en question en s'y heurtant - et c'est ce heurt qui provoque le renouvellement du cadre. Le voyage que propose ce livre nous conduira à la nécessaire refondation des Temps modernes, une question que l'actualité climatique nous interdit d'éluder.

  • Philosophe américain et professeur émérite à l'université d'Harvard, Hilary Putnam a tout d'abord exploré, dans ses premiers travaux datant des années 1960, la philosophie de la logique et des mathématiques, celle du langage et de l'esprit. À partir des années 1980, les questions liées au réalisme s'inscrivent au coeur de ses analyses, dans une perspective de plus en plus pragmatiste et wittgensteinienne.

    Parallèlement, Putnam a toujours étudié les questions éthiques, notamment celles de la distinction fait/valeur et celles de la rationalité et de l'objectivité de nos jugements moraux. Dans « L'Éthique sans Ontologie » (« Ethics Without Ontology », 2005), Hilary Putnam préfère aborder la question, plus générale, de l'objectivité des jugements éthiques. En accordant une place centrale à John Dewey, il achève la rupture avec le positivisme logique en éthique et participe du renouveau du pragmatisme.

  • Comment s'est inventé le bord de mer ? Avec quelles figures historiques, quels rituels sociaux, quelle littérature ? Quel est le sens de cette construction ? Et comment la décrire ? Car les concepts usuels de la métaphysique sont essentiellement terrestres et sont inadéquats pour traduire le mouvant, le fluctuant, le sans sol. Il faut les y faire jouer à contre-emploi ou les détourner pour les rattacher à ce milieu particulier qu'est la plage. Aussi le bord de mer semble appeler une autre métaphysique, qui reste à élaborer. Un livre polyphonique, construit par fragments, où chacun peut entrer comme il veut, à la saison de son choix, en fonction de son humeur ou de ses goûts, comme on peut passer un week-end à la mer en hiver, ou y rester tout un mois l'été. S'entrecroisent des récits, des scènes de plage, des souvenirs d'enfance ou le portrait de personnages singuliers, avec l'analyse de textes littéraires et des réflexions proprement philosophiques sur les concepts et le statut de la métaphysique.
    Ces fragments s'organisent en une chronique retraçant une année au bord de la mer. Une histoire des bords de mer, ou comment un territoire du vide est devenu un petit paradis. Une autre manière de faire de la philosophie.

  • Le souterrain

    Laïla Raïd

    Ni méchant ni bon, ni crapule ni honnête homme, ni héros ni insecte », ainsi se décrit l'Homme du Souterrain, construit par Dostoïevski, figure d'une connaissance de soi maladive et sans résolution.
    Layla Raïd propose une lecture de cette oeuvre charnière de l'écrivain russe au carrefour de la philosophie de la subjectivité de Wittgenstein et des analyses littéraires de Bakhtine. La parole de cet anti-héros, pour qui tout trait descriptif est chosification venue d'autrui, éclaire négativement le caractère inachevé de la personne humaine.
    Mais c'est aussi l'écriture atypique de Wittgenstein que l'auteur réinscrit dans l'histoire littéraire, telle que vue et développée par Bakhtine. Un travail dialogique sur la multiplicité des points de vue et des voix, poursuivi du Tractatus aux derniers écrits.

  • Ce livre veut reprendre les réflexions de sociologie de la littérature au point où curieusement elles s'arrêtent : avant une réelle explication sociologique.
    En 1992, dans les Règles de l'art, Pierre Bourdieu rendait compte de la constitution d'un « champ littéraire » organisé dans la seconde moitié du XIXe siècle autour d'une norme, celle de « l'art pour l'art » ou de la littérature pure. Quelques oracles choisis - Gautier, Baudelaire, Flaubert ou encore Mallarmé - auraient réussi à imposer au champ une autonomie de la chose littéraire contre les compromissions de l'art bourgeois mais aussi contre les vertiges de l'art social, de l'art engagé.
    Comment ? On ne le sait pas. Sartre, avant Bourdieu, avait pourtant apporté une réponse à cette question : dans une société de classes, l'écrivain ne pouvait se réinventer qu'en s'intégrant à une aristocratie fictive, idéalisée. Voici l'histoire de cette métamorphose.

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