Poésie

  • Elle a cinq ans. Autour d'elle, les adultes s'affairent en silence. La langue muette des mères. Ces armoires que l'on vide en hâte. Ces lourdes malles de fer qui attendent sur le seuil. La mer qu'il faudra bientôt traverser. Ce chien qui erre sur le quai, perdu. La côte qui s'éloigne. Premier voyage. Premier exil... Avec La Géographie absente, Jeanne Benameur pose des mots sur le drame qui a marqué son enfance lorsque sa famille dut quitter l'Algérie pour la France en pleine guerre d'indépendance. « Il a fallu partir [...] Nous étions pauvres de pays », dit-elle dans un tremblement de voix et de sens. Et le souvenir du pays perdu se confond avec la peinture écaillée des cartes murales où l'on apprenait autrefois à déchiffrer le monde. Des mots arrachés à l'absence, où fonder le lieu du poème.

  • Après Naissance de l'oubli, Jeanne Benameur aura attendu plus de vingt ans pour donner à lire un second recueil de poèmes. Comme si l'écriture poétique était le voyage d'une vie, comme si les mots, le souffle du poème, les noms égrenés au fil du temps étaient l'essence même de la littérature.
    Avec Notre nom est une île, la poésie n'est ni fleuve ni tempête, mais pesée du silence, paroles en archipel, murmures qui laissent entendre ce que les mots ne disent pas. L'écriture simple, limpide et épurée de Jeanne Benameur creuse l'écorce du doute, de la fragilité, pour y trouver la sève, ou le sel, d'un autre rivage. D'île en île, de visage en visage, de solitude en solitude, la poésie déplace les lignes d'horizon.

  • Un an apres le succes de Notre nom est une ile, Jeanne Benameur nous o€ re ce recueil intitule Il y a un fl euve. Dans ce long poeme aux accents narratifs, elle poursuit sa quete. Un personnage unique traverse le recueil.: lfhomme. Son existence est une longue marche, du pas a pas de chaque jour a lfhorizon qui se cree. Un cheminement comparable a la coulee de lfeau. Jeanne Benameur se demande-t-elle si le fl euve de la vie est encore loin de la mer.? Non, pour elle, cfest lforigine qui importe. Dans un voyage a remonter le temps, entre les berges silencieuses á.comme deux femmes pensives.â, les mots enlacant á.les troncs des forets englouties.â, elle scrute la mare de boue qui donne naissance au fl euve. Avec justesse, elle laisse la parole nue laver des ombres innommees.

  • Le bel incendie

    Ernest Pépin

    Après avoir donné à lire des poèmes d'Ernest Pépin dans des anthologies - Outremer, trois océans en poésie et Enfances, regards de poètes - les Éditions Bruno Doucey ouvrent au poète guadeloupéen les portes de la collection «Embrasures». Dans Le Bel incendie , ce dernier chante d'abord une femme: femme «d'embruns brûlés», femme «plus tendre que le coeur du déluge», femme coquillage, femme-monde, semblable à ces îles situées au carrefour de plusieurs cultures.
    À travers la femme indienne qu'il évoque, c'est «l'immense odyssée des nations», l'Afrique, l'Inde, l'Europe, que célèbre le poète, sans oublier les brûlures de l'histoire. À l'image d'Édouard Glissant, auquel il rend un vibrant hommage, Ernest Pépin chante le «Tout-monde», à la croisée des vents.

  • En 2010, les Éditions Bruno Doucey faisaient figurer un poème d'Évelyne Trouillot en quatrième de couverture de Terre de femmes, anthologie de la poésie féminine haïtienne. Trois ans plus tard, ce texte écrit « à mi-chemin entre décombres et étoiles » est devenu un livre. Dans les poèmes qui le composent, l'auteure donne à voir les réalités contrastées d'une terre fissurée « entre soleils et épouvante ». Mais la force des images, la vitalité de l'écriture, la houle continue de sa vigueur caribéenne transforment le pessimisme du soir en un optimisme du petit jour. Car Évelyne Trouillot écrit comme on regarde le monde à sa porte : avec des mots lézardés, ébréchés, cabossés, des mots de tous les jours qui finiront bien par coudre le ventre déchiré de la terre et en tirer un peu de bonheur.

  • Ce recueil d'Yvon Le Men n'aurait jamais vu le jour sans le séisme qui a ravagé Haïti le 12 janvier 2010. Ce jour-là l'écrivain devait se rendre à Port-au-Prince pour le festival Etonnants Voyageurs. Resté à Lannion, inquiet pour ses amis, il écrit au jeune poète Bonel Auguste une lettre vibrante d'émotions qui se termine par ses mots : « Je t'attends chez moi. Dans mon pays de pluie et d'arc-en-ciel. » Depuis, les deux hommes se sont retrouvés, en Bretagne et en Haïti, où ces poèmes furent écrits. Sous le chant d'Yvon Le Men, une vibration se fait entendre. Est-ce celle du drame qui dormait sous la pierre, cette seconde d'effroi « qui dura toute une nuit » ? Pas seulement. Avec des mots simples et féconds le poète nous rappelle que les hommes rêvent aussi des séismes de la tendresse.

  • La vie est chaude. Ce livre de Dominique Sampiero est porteur d'un paradoxe. Le titre en est simple, volontairement apaisant, mais son contenu évoque une réalité qui génère des peurs : la mort. Dans ce recueil où alternent de courts poèmes et des passages en prose, l'écrivain réunit en réalité deux mystères : la nuit et la mort. « J'ai voulu qu'ils se frôlent, confie-t-il, qu'ils se touchent, à travers la fenêtre ouverte du livre. Comme ils le font déjà dans la vie. Et d'ajouter, dans un mouvement qui justifie le titre du recueil : « je crois sincèrement que la poésie peut nous réconcilier avec ce qui nous fait peur. » Que le jour laisse place à l'obscurité, que la mort succède à la vie donne de la valeur à notre existence :
    L'amour est l'or qui ouvre en nous les portes du soleil.

  • Avec les poèmes et les proses qui composent Quand la nuit consent à me parler, Ananda Devi nous confie son second recueil de poèmes, retrouvant ce lyrisme de la « chair nue » que donnait à lire Le long désir (Gallimard, 2003). Les mots explorent le secret et l'intime, se glissent dans les replis de la chair et de l'âme, sèment le doute et récoltent l'émotion, provoquent les frissons qu'ils suggèrent. Et cela même lorsqu'ils évoquent la vie broyée d'un enfant soldat ou celle d'une jeune prostituée. Entre douceur et incandescence, désir et solitude, sans faire la moindre concession à « la poétique des îles », l'auteur du Sari vert (Gallimard, 2009) livre une écriture au féminin, âpre, sensuelle et violente.

  • « J'étais petite, je suis tombée dans le néant et ma tête s'est fracassée au fond. » Qui parle ainsi au seuil du recueil de Jean-Pierre Luminet ? La réponse nous est donnée avec le texte : c'est Amande, la fille du poète, disparue à un âge où la mort paraît hors de propos. Un trou énorme dans le ciel est donc le livre de la perte et du deuil. Dans ce long poème, le poète astrophysicien, spécialiste mondial des trous noirs et du big bang, est face à la perte insondable de sa propre fille. Un chaos que seule la poésie peut tenter d'approcher. Sans la moindre concession au pathos, l'écrivain fait éclater les normes du langage pour donner à lire un texte polyphonique, syncopé, bruissant de paroles et de présences. Des mots tombés hors du temps pour conjurer le vide et faire chanter l'absence.

  • "Mais si, écoutez bien, C'est le bruit de ses bottes, Le despote, Qui s'enfuit, Qui part, En hâte, Qui traîne ses pas lourdement, Vers l'endroit où, Il s'endormira, Dans un cadavre vide".

  • À l'heure où l'Europe paraît engluée dans une crise qui dépasse les frontières de l'économie, les Éditions Bruno Doucey nous invitent à découvrir, dans un joli coffret de cinq titres, une Europe des peuples, des langues et des imaginaires. Cinq jeunes poètes, initialement sélectionnés par Versopolis, organisme chargé de promouvoir la poésie européenne, composent ce coffret : une Islandaise, un Polonais, une Lituanienne, une Macédonien et un Slovaque, tous publiés dans leur langue d'origine et traduits en deux langues, l'anglais et le français. Et parce que la poésie est un art de l'hospitalité, cinq auteurs confirmés de la maison d'édition préfaceront leurs recueils et les accompagneront lors d'une tournée en France, à l'occasion du Printemps des poètes. Une poignée de mains fraternelles.

  • "Dans l'île avec le vent et sa caresse aveugle, dans l'île ton châle rouge et les mains nues du vent, et tu fermes les yeux et tu entends le fleuve son grondement sourd, le fleuve moiré d'argent".

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