Albin Michel

  • Simon Epstein ouvre des dossiers patiemment constitués au fil des ans qui se fondent sur un socle informatif considérable portant sur deux catégories de Français, ceux qui protestèrent contre le racisme et l'antisémitisme dans les années 1920 et 1930, puis, dans les années 1940-1944, s'engagèrent dans la Collaboration ; et ceux qui exprimèrent, d'une manière ou d'une autre, à un moment ou à un autre, une hostilité ou un préjugé à l'égard des Juifs, puis qui se retrouvèrent, l'heure venue, dans la Résistance. Ce livre n'est ni l'histoire du philosémitisme ni celle de l'antisémitisme, il est l'histoire du passage de l'un à l'autre, et, si l'on veut, de l'autre à l'un.
    La principale source de Simon Epstein est la presse antiraciste qui ne se contente d'ailleurs pas de polémiquer vertement avec les antisémites et de saluer les détracteurs de l'antisémitisme. Elle observe avec vigilance, tout au long des années 1930, ceux qui changent de camp et qui glissent - les uns en douceur, les autres avec fracas, les uns en ligne droite, les autres en zigzag - du philosémitisme à l'antisémitisme. En 1944 et dans les premières années de l'après-guerre, elle fournira un autre révélateur des dérives en publiant d'impressionnantes listes de "traîtres", anciens compagnons de route, anciens adhérents, anciens dirigeants de la LICA qui seront collaborateurs pendant la guerre.

  • Cet ouvrage collectif porte sur l'intégration historique des Musulmans en Europe. Ce premier tome, Une intégration invisible, remet en question nombre d'idées reçues, montrant qu'on ne peut plus s'en tenir au schéma d'une quasi-absence des musulmans en Europe jusqu'au XIXe siècle, qui aurait été suivie de flux de circulation ou d'immigration, tous tributaires de la colonisation. Ce livre établit au contraire que des Musulmans ont bien été intégrés par milliers et dizaines de milliers dans les sociétés d'Europe occidentale, tout en restant le plus souvent invisibles. Il montre également que la présence de l'Islam dans l'espace public, ainsi que d'un culte musulman dans cette partie de l'Europe (mosquées, cimetières...) n'est pas une question neuve ou même contemporaine.
    À travers des études de cas ou par pays, les auteurs expliquent pourquoi ces réalités n'ont pas été visibles ou bien étudiées jusqu'à présent. Et se référant au récent débat sur les « statistiques ethniques » en France, ils exposent la difficulté qu'il peut y avoir, aujourd'hui comme par le passé, à définir un « musulman » dans un contexte européen, ainsi que les problèmes éthiques et politiques que soulève cette approche.
    La problématique du livre entre en résonance avec les questions que soulève le débat sur l'entrée de la Turquie dans l'Europe : peut-on être musulman et Européen ? Peut-on être un Européen musulman ?

  • Comme le premier, ce second tome se réfère directement à des débats civiques actuels, et plus particulièrement au projet de l' « Euroméditerranée », avec ce qu'il implique comme questionnements à l'Union européenne. Là encore, il s'agit de rompre avec la vision classique de deux mondes, Europe et Islam, qui se regardent en chiens de faïence, en concluant parfois des alliances diplomatiques et en s'empruntant de temps en temps sur le plan culturel. Les auteurs infèrent de la longue présence musulmane en Europe, une toute autre perspective pour comprendre les relations et l'entre-deux de la Méditerranée.
    Leur argument est qu'une forte conflictualité entre l'Europe et les sociétés islamiques n'empêchait pas de véritables relations de continuum, à la fois culturel et humain, un peu comme aujourd'hui où ces relations sont tendues et crispées alors même que l'imbrication des populations est constante. Ils discutent alors l'idée reçue que ce continuum serait le fait de diasporas ou de médiateurs culturels privilégiés pour montrer que des dynamiques intégratrices animent, de part et d'autre et au coeur même de leurs structures, les sociétés en contact.
    Ce livre plus théorique invite à sortir d'une problématique toujours sousjacente du « choc des civilisations », en montrant que les frontières politiques et religieuses ne recoupent pas nécessairement des ensembles culturels cohérents et que, si l'adversité politique ou religieuse est bien réelle, il ne faut pas en déduire des situations de vide ou d'interstices sur d'autres plans. Il permet d'affirmer que, sur un autre mode, plus culturel et social, les musulmans s'avèrent solubles dans l'Europe. Les antagonismes religieux ou politiques, aussi rédhibitoires soient-ils, ne doivent pas empêcher de voir les lieux d'une proximité ou d'une identité d'être, au sens de l'être social ou culturel et non pas au sens de l'humanisme.

  • Le royaume de Jérusalem fut fondé par les princes chrétiens à la fin de la première croisade lorsqu'ils s'emparèrent de la ville. Le premier roi fut Godefroy de Bouillon en 1099.
    La période est fascinante et peu de livres sérieux lui sont consacrés. Elisabeth Crouzet-Pavan étudie comment les chroniqueurs du temps ont réussi à écrire, à décrire et à faire exister deux faits inouïs : la croisade et ce qui en résulta : la création du royaume de Jérusalem. Comment un roi de chair put-il régner là où le Christ avait été roi ?
    Dans ce livre stimulant, Elisabeth Crouzet-Pavan montre la fabrication complexe de cet objet historique tout à fait mystérieux pour les hommes de ce temps.

  • D'un point de vue purement historique, le gihâd est une pratique qui n'est pas née de rien avec la Révélation islamique, mais qui devait avoir des antécédents dans les coutumes de l'anté-Islam. Elle a pris forme au cours de la vie du Prophète à travers les modalités de ses différentes actions offensives et défensives. Elle a été élevée au niveau d'une obligation de la Communauté prise dans son ensemble (mais non d'une obligation personnelle pour tout croyant individuel). On a eu recours à elle à différents moments de l'histoire du monde de l'Islam et dans différents pays musulmans. L'examen du gihâd selon ces diverses perspectives est l'objet même de l'historien. Mais l'institution du gihâd fait partie, à un autre point de vue, de l'ensemble des articles de la foi musulmane et, comme telle, elle a été élaborée par les juristes et les théologiens en des doctrines qui ne tiennent compte d'aucune sorte de considération historique et a fortiori d'aucune sorte d'évolution. La tâche de l'historien, comme l'a parfaitement vu Alfred Morabia, est de tenir compte à la fois de ces deux histoires.
    Que l'auteur ait réussi à vaincre cette difficulté fondamentale, qui tient à la nature même de l'Islam, et qu'il est si délicat d'aborder et de traiter, en respectant à la fois le donné historique et le credo religieux, c'est ce qui fait la valeur et l'intérêt majeurs de son ouvrage. Mais cette étude a une autre qualité, résultat de la précédente : elle est exhaustive. Le lecteur qui en aura pris connaissance sera renseigné autant sur la signification et la nature religieuses du gihâd que sur l'histoire de son institution et sur son évolution.

  • La relation maître-disciple est un élément constitutif du monde intellectuel à l'époque moderne. Le maître insuffle l'enthousiasme de la recherche à ses disciples, et l'on peut se demander quel rôle joue l'attachement réciproque qui les unit.
    L'ambition de ce livre est de contribuer à une histoire écologique du monde savant. Non pas tant pour ajouter un label de plus aux multiples histoires qui étudient ce monde (histoire des idées, des sciences, des universités, histoire sociale de la culture), mais pour souligner la nécessité qu'il y a à prendre en compte, au-delà de ce qui est produit (textes, idées, découvertes) et au-delà des structures (institutionnelles, sociales), le milieu où les hommes vivent et pensent, et les liens nombreux et complexes qui les unissent à ce milieu aussi bien qu'entre eux. A commencer par la relation qui se tisse entre celui qui donne le savoir et celui qui le reçoit. " Le maître doit être vécu ", disait Pasolini de son maître Roberto Longhi.

  • Jusqu'en 1946, des Juifs ont été assassinés en Pologne, accusés par une foule en colère de pratiquer des « meurtres rituels » d'enfants chrétiens.
    Dans son livre événement, Joanna Tokarska-Bakir remonte à la racine fantasmatique du phénomène antisémite polonais à partir d'une étude minutieuse des discours et des récits qui transforment les Juifs en ennemis. Elle se fonde sur un corpus de légendes anciennes encore vivaces, qui relatent profanations d'hostie ou enlèvements d'enfants chrétiens, qu'elle passe au crible de l'analyse linguistique, pour confronter ensuite ses conclusions à une enquête de terrain.

  • Le XIXe siècle n'est pas seulement "le temps des prophètes", comme l'a écrit Paul Bénichou, il est également celui des somnambules et des médiums. Jamais auparavant, le spiritisme n'avait connu un tel succès, aussi bien auprès des hommes que des femmes. Pourtant, seuls ses adeptes masculins -et en particulier le groupe réuni autour d'Allan Kardec- avaient retenu l'attention des historiens. Des femmes ne subsistaient dans la mémoire que les quelques héroïnes des romans de Balzac ou de Dumas, et la très célèbre Mlle Lenormand.
    C'est à mieux connaître celles qui, nombreuses, notamment à Paris et à Lyon, se réclamaient de la mouvance spirite que Nicole Edelman, historienne du XIXe siècle, consacre son livre, fruit d'un rigoureux dépouillement d'archives inexplorées et d'un regard neuf porté sur ces femmes. Animatrices de cercles, fondatrices de revues, elles se sont voulues visionnaires et militantes d'un monde renouvelé : une nouvelle morale, une nouvelle société, une nouvelle Eglise. Repoussées et marginalisées par le clergé, les médecins et les politiques, elles ont trouvé des accents utopiques en plein siècle des révolutions, avant de s'effacer en 1914 et de n'être aujourd'hui remplacées que par de simples servantes des illusions de chacun.

  • Un livre sur l'histoire des mentalités et des représentations collectives, qui renouvelle en profondeur la perception des relations entre Juifs et Chrétiens au Moyen Âge. Contre la conception dominante d'une différence radicale entre les idées, les symboles et les rituels propres aux Chrétiens et aux Juifs à cette époque, l'auteur postule l'existence d'une relation constante, d'un dialogue étroit entre le langage des symboles juifs et chrétiens.
    L'histoire juive médiévale est donc envisagée comme un échange constant, un jeu de miroir. Les créations parallèles, les tensions mutuelles, les rivalités et les similarités troublantes caractérisent les relations entre les deux religions qui n'ont cessé de s'observer, de se contredire et de dialoguer. Les Juifs répondent aux attaques des Chrétiens en adoptant les symboles de « l'autre » pour mieux les renverser, les inverser et les détruire. Loin de former deux univers étanches, Juifs et Chrétiens possédaient une subtile connaissance les uns des autres, fondée sur la proximité dialectique, la familiarité avec les catégories théologiques de l'adversaire et sur de constants renversements mutuels d'images, de symboles, de rituels et de pratiques qui structurent leurs univers religieux.
    Au-delà des représentations et des clichés dominants, I. Yuval nous invite à repenser la définition de l'autre dans le monde médiéval. Il démontre la force structurante, fondatrice des conflits dans la constitution d'une identité, d'une tradition et d'un éthos social spécifique.

  • Malgré le renouvellement de l'histoire des femmes, malgré les critiques adressées par des historien(ne)s à cette lecture de l'universalité monotype qui ne se dit pas, l'histoire de la démocratie continue de s'écrire au masculin. Pensée par des hommes et pour des hommes dans l'événement fondateur, la démocratie revisitée par les historiens ne pourrait-elle inclure les femmes dans son histoire, sachant que certaines d'entre elles sont intervenues, au même moment, dans le même événement, pour obtenir les mêmes droits ? Ou tout simplement, comment écrire l'histoire des hommes qui agissent et parlent avec celle des femmes qui se taisent pour la plupart ? Les femmes, exclues du politique, ne sont-elles pas incluses dans cette idée républicaine, dans cette démocratie qui ne peut devenir réalité qu'en englobant les deux sexes d'une humanité impossible à séparer ? Cette histoire peut-elle s'écrire ? Comment rendre compte du devenir d'une démocratie dont les maîtres d'oeuvre sont quelques-uns qui agissent au nom des autres, hommes et femmes ?

    Écrire cette histoire-là, c'est le défi qu'a choisi de relever Michèle Riot-Sarcey. Pour ce faire, l'auteur a choisi d'emprunter la démarche biographique : soit, suivre le parcours de trois femmes qui vécurent publiquement les moments forts de la première moitié du XIXe siècle en réclamant l'égalité des droits, dans ce temps important de l'élaboration de la pensée démocratique, toujours étroitement associée à la pratique politique.

  • Caricaturée, réduite à un folklore, la libre pensée pouvait-elle devenir un objet historique ? Fallait-il exhumer les émules de M. Homais et les complices du "petit père Combes" ? Etait-il possible de dégager les réels enjeux politiques dont a été porteuse une histoire longue d'un siècle ?
    Jacqueline Lalouette, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Clermont II, a comblé un vide historiographique. La volonté de cette première histoire synthétique du mouvement libre penseur est de mieux comprendre l'une des composantes, et non la moins active, de cet esprit républicain qui est aujourd'hui un objet d'histoire reconnu. Apparues en 1848, les sociétés de libre pensée trouveront leur âge d'or sous la Troisième République et exerceront une grande influence politique. Les libres penseurs, liés à la franc-maçonnerie et à tous les courants politiques de gauche et d'extrême-gauche, actifs partisans du triomphe du progrès, ont combattu toutes les religions révélées, milité pour la laïcisation de l'espace public, de la conscience et de la vie privée de leurs concitoyens, au point d'inventer, eux aussi, de nouveaux rituels et une nouvelle sacralité.
    Les libres penseurs n'ont pas été ces simples "bouffeurs de curé" souvent stigmatisés. La laïcité fut pour eux la condition requise pour une véritable "révolution culturelle", voire sociale, qu'ils appelaient de leurs voeux. Leur désir utopique de bâtir une nouvelle "cité terrestre" mérite d'être examiné au-delà des outrances et des écarts de langage qui ont parfois accompagné leur discours.

  • Au départ de ce livre, un constat : le mépris dans lequel les historiens français, toutes tendances confondues, ont tenu le peuple. À l'exception de Michelet, tous ont estimé qu'avant le choc de la Révolution française le peuple était incapable d'exprimer spontanément un véritable projet politique. À l'inverse, Roger Dupuy entend montrer que dès l'Ancien Régime une « politique du peuple » existait bel et bien : juxtaposant conservatisme et égalitarisme, elle déterminait le comportement de 80% de la population du royaume. C'est pourquoi, paradoxalement, sans-culottes et paysans vendéens traduisent les deux versants contradictoires d'une même politique populaire que l'on voit resurgir en 1830, en 1848 et en 1870.
    En effet, avec la consolidation du régime républicain jaillit épisodiquement une contestation dite populiste, qui prétend vouloir imposer la voix véritable du peuple et un régime fort contre un parlementarisme corrompu et impuissant. Le général Boulanger, les Ligues de la Belle Époque et de l'entre-deux-guerres, le poujadisme et, aujourd'hui, le Front national, mais aussi, à leur manière, les grèves de juin 1936, la Résistance et le gaullisme ont pu incarner cette volonté de dépasser les appareils traditionnels des partis.
    S'inscrivant en faux contre les thèses récentes et à la mode du « peuple contre la démocratie », Roger Dupuy soutient, au contraire, qu'il y a eu plus souvent insuffisance démocratique contre le peuple, et que cette « politique du peuple » n'est ni forcément réactionnaire ni nécessairement « basse politique ».

  • Le petit arbre de Birkenau est un extraordinaire document sur la Shoah, composé du témoignage d'un survivant déporté à Auschwitz et ayant fait partie des sonderkommandos, des lettres de sa femme, le Journal de Rose (56 pages inouïes sur la vie d'une femme de déporté) et d'un dossier historique composé de pièces officielles de l'État français (archives, rapports de police, etc.). Il retrace du début à la fin l'étonnant parcours de Maurice Benroubi.
    Cet ensemble unique est présenté par Annette Wieviorka. Grâce à une exceptionnelle documentation provenant des Archives de la Sarthe, il permet de suivre, au jour le jour, l'effroyable participation de l'État français à la déportation de milliers de juifs.

  • Seuls deux procès du nazisme peuvent prétendre au statut de lieu de mémoire : celui de Nuremberg et celui d'Adolf Eichmann.
    C'est ce dernier procès qui constitue le génocide des Juifs en événement distinct, le détourant de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, jusqu'à effacer le contexte même dans lequel il se déroula, pour l'inscrire dans la seule histoire des Juifs.
    Le procès Eichmann fut l'un des tout premiers événements médiatiques mondiaux. Cet ouvrage collectif analyse pour la première fois la façon dont il fut raconté par la presse, la radio, la télévision ainsi que la postérité de ces premiers récits.
    Une pensée politique forte, un récit raconté de façon puissante par les témoins et une médiatisation bien pensée font de ce procès un événement fondateur. Il y eut bien un « moment Eichmann » qui délimita un avant et un après.

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  • À l'époque de la destruction du Second Temple de Jérusalem, en 70 de notre ère, le peuple juif qui vivait en majorité en Palestine et en Mésopotamie travaillait la terre et ne savait ni lire ni écrire. En 1492, date de son expulsion d'Espagne, il est devenu un modèle de communauté citadine et éduquée, particulièrement dynamique dans les domaines de l'artisanat, du commerce, de la banque. Comment expliquer un tel changement ?
    Pour Maristella Botticini et Zvi Eckstein, il existe une corrélation entre le niveau d'alphabétisation des populations juives et leur degré de fidélité au judaïsme. Urbains et lettrés, les Juifs perdurent ; ruraux et analphabètes, ils disparaissent. Revisitant quinze siècles d'histoire, les auteurs montrent que ce ne sont pas les contraintes extérieures qui ont poussé les Juifs à se lancer dans les professions liées à l'argent, mais que le processus s'est amorcé auparavant, notamment grâce à l'usage de l'hébreu et aux fortes ramifications de réseaux juifs marchands à une échelle internationale. En effet, l'éducation favorise non seulement l'écriture, mais aussi la maîtrise des questions juridiques, notamment dans l'établissement des contrats.
    Ce livre original apporte une contribution remarquable à l'histoire juive, revisitée sous l'angle économique et démographique, et invalide bien des idées reçues.

  • L'idée que l'Occident se fait du " temps " est le fruit de siècles d'histoire, de croyances et d'espérances.
    Pendant longtemps, nul n'a semblé s'intéresser au calcul savant de la durée écoulée depuis l'origine de l'humanité. Or, l'émergence de la mesure du temps passé est aussi celle de l'Histoire. Dans cette brillante étude, Sylvie Anne Goldberg s'attache à la fois à éclaircir le contenu de la notion contemporaine du temps et à en identifier la généalogie. Les " contes " du temps traduisent la manière dont l'Occident chrétien a pensé le temps au regard d'une analyse de la construction d'une conception " juive ", et les " décomptes " du temps exposent comment le passé fait sens dans l'entrelacs du temps compté et de l'histoire racontée.
    La construction du temps, mêlant foi, connaissance et pouvoir, n'est pas un phénomène uniforme. La coexistence d'une multiplicité de registres de la temporalité permet, au gré des nécessités historiques et des évolutions, de situer le temps et l'histoire dans ce que chaque époque a de plus singulier, tout en l'inscrivant dans une continuité. Ce livre suit l'évolution, à partir de la Bible et de l'Antiquité, de la flèche et de l'axe du temps ; la découverte de l'ère, entre croyances, computations et calendriers, attente du Messie et conflits de pouvoir.
    Il analyse, sous l'angle de la formation d'une temporalité qui se veut proprement juive, les différents éléments qui permettent un jeu entre le temps des nations et le temps des juifs, établissant ainsi un double registre de temporalité, qui traversera les époques et les continents. La grande nouveauté de cette étude est donc de récuser l'idée d'un " temps judéo-chrétien " unitaire, puis celle d'unicité naturelle du temps, pour interroger la notion de temps à partir d'une enquête sur la " temporalité juive ", plus précisément sur sa genèse - Foucault aurait dit sa généalogie.

  • Si, depuis la fin du XVe siècle, l'horizon des Européens s'est élargi à l'Ouest, l'Eglise, de son côté, a ouvert les portes de son paradis aux Amérindiens. On peut même dire qu'elle leur en indique sérieusement le chemin. On rencontre, à partir de la deuxième moitié du XVIe siècle, des manuels de confession à l'usage des Indiens dans les zones d'évangélisation espagnole. Ces livres naissent au moment où s'organise la conquête spirituelle du Nouveau Monde, une fois apaisé le désordre des premiers contacts.

    Les interrogatoires pénitentiels livrent des données sur une réalité indigène déformée par la grille d'interprétation que constitue un classement des péchés selon l'ordre du décalogue. Ils distillent le code moral de l'Ancien Monde adapté à des civilisations plus ou moins bien comprises. En interrogeant l'image des Indiens véhiculée par ces textes, intériorisée par la conscience chrétienne jusqu'à nos jours, ce livre nous permet d'évaluer les modalités d'une évangélisation que bien des voix contestent aujourd'hui.

    Martine Azoulai est historienne et journaliste. Membre du laboratoire d'ethno-histoire du CNRS, elle partage son temps entre ses recherches et ses collaborations à divers magazines français.

  • L'essor considérable de l'érudition et de la philologie à l'âge classique, véritable acte de naissance de l'histoire-science, a engendré une crise religieuse dans laquelle gallicans et jansénistes, par leur volonté d'ériger l'Histoire en norme absolue, ont affronté le siège de Rome.
    Bruno Neveu, directeur d'étude à l'École pratique des hautes études (section des sciences historiques et philologiques), depuis plus de vingt ans, consacre son travail d'historien à éclairer les termes d'une longue controverse sur les rapports de l'Histoire et de la Tradition. En analysant les méthodes de travail et les aspirations réformistes, abritées sous l'ombre tutélaire du grand saint Augustin, de plusieurs générations d'érudits ecclésiastiques, mais également la riposte au danger d'« archéolâtrie » que les pontifes romains pressentaient, Bruno Neveu apporte une contribution importante à la délicate et toujours actuelle question de la place de l'Histoire dans la vie de la cité et de l'Église.

  • Aucune époque n'a vu, comme le XXe siècle, l'Eglise catholique se polariser autant sur la question de la sexualité. Une des caractéristiques de la modernité est précisément de constituer la sexualité en savoir et en problème. L'Eglise n'a pas échappé à cette logique que Martine Sevegrand, spécialiste d'histoire religieuse, perçoit à travers son analyse de l'enseignement catholique sur la procréation et la morale conjugale, mais aussi de la pratique réelle des fidèles.

    Notre siècle est ponctué de textes pontificaux qui rythment l'évolution des moeurs jusqu'à la polémique autour de l'encyclique «Humanae vitae» promulguée en pleine révolution sexuelle (1968). Mais il est aussi - et le livre de Martine Sevegrand a le grand mérite de nous restituer cette histoire - marqué par un renouveau intense de la réflexion des théologiens, d'une prise de parole sans précédent des médecins et des laïcs en général, au point de se demander si le laïc «moderne» ne naît pas de ces débats souvent tendus.

    Le pontificat de Jean-Paul II, après celui de Paul VI, paraît atteindre le point culminant d'une crise d'incompréhension mutuelle entre hiérarchie catholique et laïcs. Martine Sevegrand replace ce malaise dans une période suffisamment longue pour que l'on se souvienne et médite les impasses et les chances de la morale catholique.

  • Trois frères rencontrent un homme qui a perdu un chameau. Sans hésiter, à partir des touffes de poils, des branches cassées, des odeurs stagnantes, des empreintes laissées dans la boue, ils décrivent l'animal. « Il est blanc et aveugle, disent-ils, il porte deux outres sur le dos, l'une remplie de vin, l'autre d'huile. » Ils l'ont donc vu ? Non, ils ne l'ont pas vu. Aussi sont-ils accusés de l'avoir volé. Mais en un éclair ils démontrent comment des indices insignifiants leur ont permis de reconstruire l'aspect du chameau qu'ils n'avaient jamais eu sous les yeux.
    Pour l'historien Carlo Ginzburg, cette fable orientale illustre un certain type de connaissances qui s'est affirmé à la fin du XIXe siècle. En devinant comme les trois frères des choses secrètes et cachées à partir de traits sous-estimés, Morelli, Freud, Conan Doyle ont construit leurs enquêtes. Les pages qui suivent se placent sous ces auspices car leur objet tient de la fable orientale et de l'enquête policière. L'auteur y a fait amplement usage de la méthode d'interprétation fondée sur les traces et les indices. L'action se passe en Inde ; elle semble incroyable. Les personnages, juges et accusés, suivent cette méthode. Ils n'arrivent à leurs fins qu'en tirant parti du rebut de l'information, imperceptible pour la plupart des gens.

  • À la lecture des textes qui réglementent sous le règne de Louis XV l'impression et la diffusion des livres, la liberté de penser paraît contrôlée avec une sévérité et une minutie rarement égalées. Un double réseau de protection semble constituer un mur infranchissable empêchant toute idée subversive, séditieuse, hérétique ou immorale de pénétrer dans le territoire du roi très chrétien : tout manuscrit, avant d'être imprimé, et tout livre étranger, avant d'être introduit en France, doit avoir été examiné par les services de la censure qui contrôlent l'orthodoxie politique, morale et religieuse du texte, peuvent en interdire purement et simplement l'impression ou la diffusion, ou exiger des retranchements et des adoucissements ; tout livre circulant en France - qu'il ait déjà subi l'épreuve de la censure préalable ou qu'il ait réussi à être imprimé clandestinement ou à être apporté subrepticement de l'étranger - peut, s'il contient des thèses scandaleuses, encourir les foudres des pouvoirs politiques - lieutenants de police, parlements, Conseil d'Etat du roi - ou celles des pouvoirs spirituels - faculté de théologie ou assemblée du clergé pour l'ensemble de la France, évêques pour leurs diocèses.

  • Selon Andy Warhol, l'individu moderne est en droit de réclamer son quart d'heure de célébrité. Formulait-il une des lois fondamentales à toute humanité ? Certainement, si l'on en croit le thème de la royauté temporaire. Cultures anciennes, contes, oeuvres théâtrales, reprennent, sur des registres différents, le motif du roi d'un jour, cet homme de modeste condition transporté endormi au palais pour y exercer durant une journée le pouvoir et rendu ensuite à sa condition d'origine. Le pauvre hère croit à un rêve qu'il s'en va raconter. Dans des contextes différents, les uns dramatiques - les rites annuels de sacrifices d'un substitut royal dans certaines sociétés -, les autres burlesques - l'inversion carnavalesque, le roi de la fève, etc. -, c'est toujours au même miroir que l'homme se reflète : être autre, rêver, ne serait-ce qu'un moment, que l'on est beau, riche et puissant.

    Constatant qu'à partir du XVIe siècle, le théâtre européen met très souvent en scène le thème de la royauté temporaire, Anne-Marie Le Bourg-Oulé, maître de conférences en littérature comparée à l'université de Toulouse-Le Mirail, pour en comprendre les raisons, lui restitue toute sa richesse symbolique et montre qu'il met en jeu l'essence même du théâtre comme représentation du désir humain et du monde.

  • La présence en France des voyageurs et immigrants venus de la brumeuse, insolite et "perfide" Albion n'a cessé de croître depuis le XVIIIe siècle en dépit des tensions et ruptures qui ont accidenté l'histoire commune des deux nations.

    De la mode du séjour au-delà du Channel qui touche les milieux aristocratiques du XVIIIe siècle, au tourisme de masse du XXe siècle, de William Pitt à Margaret Thatcher, les Britanniques se sont fait "une certaine idée de la France". Elle oscille entre curiosité et inquiétude, sympathie et critique. Ces imprévisibles "mangeurs de grenouilles", qui sont coquets sans être propres, peuvent être aussi charmants que grossiers, faire la révolution un jour pour tomber dans le plus profond conservatisme le lendemain... Voyageurs et résidents (savants, écrivains, hommes politiques ou simples visiteurs) ont laissé des mémoires, souvenirs et récits de voyages qui sont autant de reflets de ce "miroir" d'outre-Manche. Trois siècles de témoignages sur ce qui a pu rapprocher ou opposer Anglais et Français. Aujourd'hui, voyons-nous le bout d'un long tunnel gallophobe ?

    Paul Gerbod, professeur à l'université de Paris-Nord, a publié plusieurs ouvrages sur l'histoire de l'éducation et de la culture.

  • Aborder le thème de la violence des femmes, resté longtemps tabou, en le croisant avec celui, plus habituel, de la violence qu'elles subissent peut-il être un moyen de renouveler l'histoire des femmes ?
    Les historiennes, anthropologues et philosophes réunies autour de Cécile Dauphin et Arlette Farge partagent cette conviction.
    Saisis à leur plus haut degré de tension, les rapports entre les deux sexes en sont d'autant plus éclairés. Livrée à l'analyse historique, la brutalité, qu'elle soit celle de l'enlèvement, du viol, ou encore celle des Amazones mythiques ou des " tricoteuses " de la Révolution, révèle dans une société sous influence masculine une certaine étrangeté de la femme : elle est en même temps celle qui refuse la logique de la guerre, et donc de l'Etat, et celle qui surenchérit sur la violence des hommes pour manifester son exclusion.

    Pour aller plus loin qu'une approche de la " guerre des sexes ", il fallait sortir du modèle trop figé du dominant/dominé, afin de rendre toute leur labilité aux formes de société. Mais également, pour écrire l'histoire de cette violence, il était nécessaire, face à la volonté de rupture de certains discours militants, de considérer la mixité comme toujours capable de s'ouvrir à d'autres possibles.

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