Littérature générale

  • Les textes de Richard Marienstras réunis ici dessinent à la fois une ligne de vie et de pensée : ligne de vie pour un adolescent juif engagé dans la Résistance Drôme nord, dont le père meurt à Auschwitz, et qui part combattre pour Israël en 1948, avant de défendre une conscience autre, non étatique, des peuples en diaspora ou des peuples autochtones minorisés ; ligne de pensée, car R. Marienstras nous invite à concevoir la notion de peuple en dehors de l'État-nation : un « peuple nationalitaire » plutôt qu'un peuple national ou nationaliste identifié à des lois s'appliquant sur un territoire.
    Qu'est-ce que ce peuple nationalitaire et qu'engage-t-il pour aujourd'hui ? C'est un Janus tourné vers le passé et vers l'avenir qui se donne sa force d'invention, un territoire mental interstitiel où faire vivre la capacité de s'inventer soi-même comme peuple et où préserver cette invention. Il s'agirait de sauvegarder une manière d'être au monde qui peut être qualifiée de juive, tzigane, bretonne, et peut-être bientôt, dans un monde d'empires et de circulation, de française ou d'indienne. Ceux qui osent encore penser l'« exception française » ni comme principe territorial nationaliste, ni comme archaïsme, mais comme ligne de vie universaliste et singulière à la fois, auront peut-être besoin de cette notion de peuple nationalitaire pour sortir des identités exclusives, fermées, mortifères. Ceux qui ont pensé les ethnoscapes à la manière d'Arjun Appadurai ou les « lieux de la culture » à la manière d'Homi Bhabha pourraient eux aussi tirer profit de cette notion distincte de tout essentialisme et de toute négation oppressive. Le peuple nationalitaire est celui qui, face à la demande incessante d'homogénéisation, affirme qu'il vaut encore la peine de singulariser un nom qui porte l'idée même d'universel singulier.
    Diaspora, minorités, peuple, universel : telles sont les notions qui, pour R. Marienstras, permettent de concevoir un devenir-monde où les manières de vivre s'accueillent sans se confondre, dans une porosité qui pluralise les grammaires de vie disponibles.

  • 'Et ce qui stupéfie comme un comble de l'art c'est que Shakespeare semble avoir voulu suggérer tout à la fois que la violence appartient à l'ordre même des choses, qu'il est possible de la dépasser, et que ce dépassement n'a qu'un caractère fragile ou illusoire. L'ordre n'est pas dans la nature, il n'est pas non plus dans l'homme, il est impossible dans le cadre de la réalité. Il n'existe que comme un mirage, analogue à ces figures du masque qu'un mouvement de colère suffit à faire disparaître. L'ordre est un effet de l'art, qui s'oppose à la vérité du monde et qui la révèle.' Richard Marienstras.

    Ce recueil posthume d'essais de Richard Marienstras avait été commencé de son vivant. Après sa disparition, en février 2011, il a été poursuivi par Élise Marienstras, son épouse, et Dominique Goy-Blanquet, son ancienne élève et collègue, qui l'ont mené à son terme. Augmenté de nombreux textes inédits ou inachevés, il dessine une image vivante et forte non seulement de la pensée de Shakespeare, mais de la philosophie politique de l'auteur.
    Spécialiste de la littérature élisabéthaine, Richard Marienstras a publié sur Shakespeare plusieurs essais devenus des classiques, notamment Le Proche et le Lointain (1981) et Shakespeare au XXIe siècle (2000).

  • La tragédie shakespearienne nous présente des destins que l'histoire écrase et dont un trait constant est qu'ils cherchent, contre la violence du plus fort, à trouver des raisons de ne pas abdiquer toute qualité humaine.
    Comment, dans l'abjection extrême, ne pas devenir abject ? alors l'absolu théologique n'est d'aucun secours, l'homme est seul, il doit réinventer son humanité au moment de perdre sa vie. si nous sommes aujourd'hui fascinés par macbeth et par lear, par cléopâtre et par coriolan, c'est que les événements dont ils sont les maîtres et les jouets les conduisent chacun vers un lieu d'épreuve et de désespoir où il n'est plus possible de composer, où plus rien ne s'interpose entre l'être et son imminente dissolution, où chacun peut dire avec la reine d'egypte : " tout est néant.
    La résignation est stupide et la révolte pareille à l'aboiement d'un chien fou. " alors l'univers se défait, les rouages de la violence deviennent frénétiques - alors la démence ou le suicide apparaissent comme l'ultime recours. un cadavre s'effondre sur le bois de la scène, tandis qu'au-dessus de lui se dessine une image encore jamais vue de l'homme. telle fut la splendeur de shakespeare dans le passé, telles ses représentations la manifestent encore en de rares occasions.
    Mais un siècle dont les événements principaux sont le génocide, le goulag et la mort atomique ne possède plus les vertus transcendantes sans lesquelles la tragédie parfois se réduit au rang d'une reconstitution archéologique.

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