Olivier Ihl

  • Elles sont partout - dans les entreprises, les administrations, les académies, à l'école, à l'armée, dans le sport, la littérature, la science, les médias... Abolies en 1790 par la Constituante au nom de l'égalité nouvelle, raillées par Tocqueville comme pâles imitations, « ni bien réglées ni bien savantes », des moeurs aristocratiques, les « distinctions » redeviennent très vite, pour la République, un moyen de conduire les esprits et les corps. On ne compte plus aujourd'hui les décorations officielles qui prétendent être la juste mesure du mérite.
    La « révolution disciplinaire » de Michel Foucault a érigé la peine en moyen de contrôle social. Or l'emprise de la récompense, autre technique du pouvoir, n'est pas moindre. Surtout depuis que l'émulation managériale en a fait une figure centrale de la dynamique capitaliste. Cette émulation décorative attendait son historien.
    Aujourd'hui banalisée et professionnalisée, hiérarchisée et fonctionnelle, la récompense au mérite, par des signes purement honorifiques ou des primes en numéraire, est devenue, pour la démocratie libérale, une entreprise permanente de cotation sociale.
    La démocratie n'a pas abaissé les grandeurs, encore moins avili les dignités comme le craignaient ses détracteurs, effrayés par la montée de la roture et de l'État. Non, elle en a fait un nouveau moyen de salut : à chacun de devenir, pour son bien, un émule - tout à la fois un rival et un exemple.

  • « M. Huet, 1837 » : l'inscription figure au dos du sous-verre primitif. Au verso du cadre en bois s'avancent les premières lettres d'une signature. C'est celle de Louis Daguerre, l'un des plus grands noms de la photographie. Leur découverte fit grand bruit.
    Tracés au crayon, ces quelques mots venaient dire que ce visage est le plus ancien exemple connu de portrait photographique. De fait, on est presque deux ans avant les autoportraits d'Hippolyte Bayard obtenus, eux, par un procédé en positif direct1, deux ans avant le célèbre autoportrait de Robert Cornelius, le daguerréotypiste de Pennsylvanie 2 . À l'échelle des manuels d'histoire, le saut est considérable. Au point que la chronologie des premiers pas de la photographie tombait soudain en désuétude.
    C'est en 1998 que le portrait de « M. Huet » fut présenté à la presse internationale. Marc Pagneux, un collectionneur, l'avait acquis dix ans plus tôt au marché aux puces de Vanves. L'objet est rapidement devenu propice aux controverses. Pire : il a réveillé de vieilles querelles. Comme celle de savoir qui, de la France ou de la Grande-Bretagne, a inventé la photographie ou qui, de Paris ou de Philadelphie, a mis au point « la première image véridique d'un homme »3. Étrange procès. Voilà que cette minuscule plaque était accusée de tourmenter l'histoire.
    Aucune étude n'a pu révéler l'identité de ce « M. Huet ». Résultat : cet inconnu a tout d'une apparition. Faut-il pour autant l'abandonner à son sort ? Certains y sont prêts. « Peu importe qui était au fond ce M. Huet au visage pâli par le temps et immortalisé par Jacques Louis Mandé Daguerre » écrit, par exemple, un éditorialiste. Pour un peu, on prendrait cette figure sans vie pour une « ombre mal terminée », de celle dont parle Diderot dans ses Essais sur la peinture, un « fantôme subsistant » qui oppose l'art à la nature7.
    Sauf qu'il s'agit ici d'une photographie. Et cela change tout. Ces pommettes saillantes, cette arcade sourcilière plissée, ces cheveux en désordre ? Ils ne sont pas le fait de l'imagination. « M. Huet » a bel et bien existé. Ce livre est là pour en témoigner. L'auteur propose un récit sociohistorique du portrait réalisé par Louis Daguerre. Avec une ambition : arracher ce visage, surgi de nulle part, au monde des spectres et des spéculations.

  • La République, surtout dans la période fondatrice de la Troisième, a été fertile en célébrations ; il suffit de songer au 14 Juillet. Mais la fête républicaine, toute hantée qu'elle soit par les grands souvenirs de la Révolution, par son répertoire de dates, de chants, d'emblèmes et de héros, a ajouté ses propres difficultés et contraintes à celles que Mona Ozouf avait naguère mises en lumière pour la fête révolutionnaire.
    Solennité à caractère religieux et même franchement catholique ? Liturgie civique d'inspiration protestante ? Culte patriotique avec saints et martyrs ? C'est une quatrième formule qui a fini par l'emporter, celle de Jules Ferry : une communion citoyenne individualiste et laïque. Non sans débats de doctrine et même de philosophie qu'Olivier Ihl restitue dans leurs richesses et leurs subtilités. Mais le mérite et l'originalité de cet ouvrage sont de doubler cette interrogation théorique de l'identité républicaine d'une plongée dans les profondeurs provinciales et, loin des grandes scénographies parisiennes, de s'établir au village, après Maurice Agulhon, pour suivre le maire à l'époque où pavoiser, c'était soutenir la candidature de la République.
    De nos jours où la ferveur des solennités paraît si difficile à ranimer, la longue histoire que nous fait revivre l'auteur suggère comment, de cette forme de vote politique pour la République, le vrai jour de fête est devenu, en définitive, le jour même du vote et des élections.

  • Ce manuscrit, Intitulé La barricade. Histoire d'une photographie. Paris 1848, porte sur l'histoire du tout premier cliché de photo-journalisme en France. Il s'agit, en fait, de trois daguerréotypes d'une rue barricadée en juin 1848 avant et après la charge du général Lamoricière. Des photographies qui montrent aussi la fin d'une certaine idée de la république. D'où leur valeur emblématique.
    Deux d'entre elles ont été achetées près de 200 000 livres par le Musée d'Orsay à Sotheby's au début des années 2000 mais elles sont restées anonymes. C'est pourtant un classique de l'histoire de la photographie. Toutes les anthologies y font référence.
    En en retrouvant l'auteur, en faisant l'histoire de cette rue -la rue du faubourg-du-Temple-, en renouant avec les affrontements qui s'y sont déroulés, j'y pro- pose une façon toute visuelle d'interroger le rapport que Paris entretient avec la barricade. On peut parler d'un événement photographique. Car, face à la lé- gitimité du suffrage universel, la barricade dressée par les ouvriers fut terrassée. La force insurrectionnelle ? Elle perdit une bataille décisive. D'où la nostalgie qui entoure de telles empreintes héliographiques. Avec elles, on retrouve un Paris populaire, celui qu'ont enseveli les travaux du baron Haussmann. Un Paris qui porte au grand jour une définition combattante de la citoyenneté.
    Cette expérience optique valait donc d'être interrogée. D'abord, parce que le journal L'Illustration a reproduit le 8 juillet 1848 deux des plaques de Thibault sous forme de gravures sur bois. Ce qui leur valut une large publicité. Ensuite, parce que l'arrivée de la photographie d' « actualité » ouvrait une page nouvelle dans l'histoire de la presse. Désormais, la « couverture » de l'évènement pouvait s'appuyer sur une objectivité revendiquée, celle du reportage visuel. L'infor- mation prenait le pas sur la « nouvelle ».
    D'où la question posée dans ce livre. Qu'est ce que l'oeil peut voir sur ces plaques si émouvantes ? Sur la plaque soigneusement recouverte d'une couche d'argent, le réel apparait sous une lumière jusque là inconnue. Elle jette, il est vrai, comme une passerelle entre la perception individuelle et la chronique du monde, la petite et la grande histoire. Ce livre s'emploie à identifier ce mystérieux « Thibault », un homme que l'on imagine juché au milieu d'un équipement encombrant de boîtes, de fioles et d'égouttoirs, là, juste en face des barricades. De quel lieu exact a-t-il pu prendre cette série de vues et dans quel but ? Ces énigmes résolues, je me suis attaché alors à interroger le statut acquis par un tel traitement optique de l'évènement. De quelle représentation du réel parti- cipe-t-il ?

  • Vote (le)

    Olivier Ihl

    • Lgdj
    • 30 October 1998
  • L'adoption de formes de vote électronique est souvent saluée par de bruyantes prophéties, comme l'entrée dans la « cyberdémocratie », l'avènement de la « république électronique », l'éclosion de la « citoyenneté digitale ». Comme si ces équipements électoraux étaient dotés d'une force propre. Comme s'ils annonçaient une mutation radicale et irréversible de la vie civique.
    Les travaux réunis ici visent à mettre à l'épreuve cette manière de voir. À lui substituer une vue plus concrète et pour tout dire purement matérielle. Que recouvre vraiment cette évolution ? Réunissant les meilleurs spécialistes, portant sur plusieurs pays (Belgique, Chili, États-Unis, France), cet ouvrage explore les enjeux véritables de ce supposé tournant. Juristes, historiens, sociologues, informaticiens, politistes : les auteurs s'attachent à un même objectif. Faire la lumière sur ce qui se joue réellement dans ces dispositifs.
    Ils mobilisent pour cela les connaissances les plus actuelles, quitte à froisser des préjugés et à bousculer des faux-semblants. Une façon pour eux de prendre acte d'un fait essentiel : le vote électronique ne peut pas être envisagé comme une technique distincte du processus électoral, voire séparée de son environnement social et culturel. D'où leur invitation, lancée aux experts comme aux citoyens : celle de prendre au sérieux l'usage de ces nouvelles méthodes d'expression et de décompte des voix.

    Réunies sous l'égide du Groupe de travail EVE (Évaluations du vote électronique) de l'Institut d'études politiques de Grenoble et du Centre de droit public comparé (CDPC) de l'Université Panthéon-Assas (Paris-II).

  • Ce livre se veut une invitation à redécouvrir les savoirs et les pratiques qui façonnent notre expérience du vote.
    N'en déplaise aux commentateurs de nos soirées électorales, l'élection n'est pas seulement le moyen de faire valoir une opinion, c'est aussi un rituel social, une mise en scène codifiée en fonction de multiples enjeux. bulletin, scanner optique, carte électorale, urne, machine à voter : notre rapport aux instruments de la vie électorale se métamorphose. de nouvelles interrogations sur la façon d'élire et de se faire élire émergent, et l'histoire matérielle de la démocratie représentative ouvre à la réflexion de stimulantes pistes.
    Cet ouvrage de synthèse sur la dimension matérielle et socio-historique des opérations électorales rassemble les résultats de plusieurs enquêtes menées depuis une quinzaine d'années. une histoire qui révèle les défis de l'acte de vote, entre technique et politique, mises en scène et mobilisation, archaïsme et modernité

  • Les voyages des chefs d'Etat forment une singulière pratique politique.
    Développant une image de puissance et de fastes, ils sont au coeur d'un processus de légitimation à la fois familier et méconnu. Par des spectacles allégoriques, un décor soigneusement préparé, des réceptions officielles, des discours prononcés selon une étiquette implacable, ces mises en scène font plus qu'attribuer une parure symbolique au politique : elles en font voir et vivre l'éloquente majesté.
    Comme si pour s'exercer, le pouvoir du chef d'Etat avait, plus que d'autres, besoin d'être vu. Comme si le crédit de cette institution dépendait étroitement de démonstrations rituelles confirmant aux yeux de tous l'éclat d'une fonction, d'un rang ou d'une série d'attributions. Encore convient-il de comprendre la naissance et le développement de cette véritable souveraineté déambulatoire. C'est là le but que se sont fixé les auteurs de cet ouvrage.
    Avec plusieurs questions au coeur de leur réflexion : - d'où vient la force expressive attribuée et reconnue au voyage officiel du chef d'Etat ? - quel visage la mécanique spectaculaire des voyages a-t-elle pris depuis la fin du XVIIIe siècle ? - quelles relations peut-on établir entre ces déplacements et les régimes politiques qu'ils incarnent et représentent ? - comment ces rites politiques structurent les croyances publiques au point de paraître consacrer la grandeur de ceux qui s'en réclament ? - comment cette pratique des voyages a-t-elle pu s'autonomiser au point de devenir une institution à part entière ? Une manière, en somme, de mettre au grand jour l'action de ces poses de la grandeur d'Etat qui lient un homme à un régime, une figure à des institutions, un visage à une abstraction.

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  • Dispositif contribuant à mettre en scène le pouvoir, le protocole constitue un objet de réflexion fondamental pour le politique. Quelles que soient leurs traditions culturelles et nationales, les gouvernants ont recours à l'apparat pour renforcer leur légitimité. Mode de répartition des corps dans l'espace, le protocole classe, partage, hiérarchise, rassemble, agrège, institue. Il instaure et préserve ainsi un ordre qu'il rend visible. La réflexion entreprise ici relève de l'anthropologique, du sociologique, de l'historique, du juridique et du politique. On s'intéresse aussi bien aux monarchies d'Ancien Régime qu'aux démocraties contemporaines, aux régimes autoritaires, fasciste qu'aux expériences des régimes théocratiques.

  • Depuis le début du XIXe siècle, ce n'est plus le secret qui légitime les " arts de gouvernement " en Europe.
    C'est la science. Élections, colonies, propagande, état civil, hygiène, risques naturels : les territoires de cette revendication, promue nouveau Graal de la raison bureaucratique, ont donné naissance à des savoirs de plus en plus professionnalisés. Ce sont d'eux que viennent en droite ligne les " expertises " qui aujourd'hui encore trament l'administration du politique. S'intéresser, comme y invite cet ouvrage, à ces savoirs mais aussi à ces figures, revues, théories ou disciplines aujourd'hui sans sépulture, ce n'est pas céder à une passion érudite.
    C'est oeuvrer à une histoire sociale celle des registres de scientificité dont s'est continûment enorgueillie la conduite du pouvoir politique. C'est se donner les moyens d'interroger les instruments de connaissance et de légitimation par lesquels se font puis se défont les modèles d'action gouvernementale, ceux qui ont accompagné l'extension des interventions de l'État. Car ces " sciences de gouvernement ", qu'elles soient oubliées ou toujours actuelles, décriées ou pourvues de titres académiques, n'ont cessé d'apporter de la majesté au politique.
    Un éclat d'objectivité dont se targuent toujours les pratiques du gouvernement de la Cité.

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