P.o.l

  • Automne 2016 : des Centres d'Accueil et d'Orientation pour les réfugiés migrants s'ouvrent un peu partout en France, à la suite du démantèlement de la « jungle » de Calais. Les enfants vont bien commence là. Président de la République, ministres, textes de loi, presse régionale, animateurs du C.A.O., réseau d'aide... Tout le monde a quelque chose à dire des réfugiés, et c'est chaque pa- role, chaque phrase, chaque énoncé ou fragment de texte officiel, de chacun, sur chaque page, que ce livre recueille, entre 2014 et 2018. La simple juxtaposition de ces phrases forme une mélopée d'autant plus triste (et cruelle) qu'elle est parfois éclairée par des regains d'espoir. A la lecture, l'effet est radical. On lit en creux le drame de ces personnes que l'on n'entend pas, que l'on ne lit pas, et qui ne citent rien.

  • Tomates

    Nathalie Quintane

    Quand on écrit depuis pas mal d'années, souvent, on vous fait des suggestions : Tiens, tu devrais faire un livre sur les lectures publiques ; ou bien : Tu voudrais pas écrire un livre sur l'amour ? ou bien : Vous devriez écrire ce que vous me dites ; ou encore : Vous devriez écrire sur ce qui se passe en ce moment.
    Bon.
    J'écris toujours sur ce qui se passe en ce moment ; le problème, c'est que ça change tout le temps, et comme je tiens à continuer à écrire sur ce qui se passe en ce moment - bien que ça change tout le temps -, eh bien je ne me vois pas tenant un sujet ; encore moins tenant mon sujet.
    Même lorsque me tenait un sujet-un objet a priori uniques (Jeanne d'Arc, Chaussure), je n'ai jamais eu l'impression (ni l'intention) de « tenir » quoi que ce soit, plutôt celui d'écrire en abduction, c'est-à-dire les doigts bien écartés.

    Tomates parle donc de ce qui se passe au moment où il est écrit (2009), de la plante au sommet de l'État. C'est un texte occupé. Pas seulement par moi, malgré les apparences. Un texte occupé par l'imposition d'un style, comme ils disent, par un ton, par des faits, par des manières de rapporter ces faits.
    De cette occupation, je n'ai pu me défendre que par une préoccupation - une inquiétude. Et par un amateurisme acharné en tout (de la culture des tomates à la culture tout court, de la politique à l'autobiographie). Il ne faudrait pas en attendre une définition, ou une description, valides (encore moins validées) du fascisme, par exemple, même s'il en est souvent question. Je crois qu'on y repère par moments des bribes d'essai, de critique littéraire, une conversation romanesque autofictive, des pamphlets en trois lignes, un lot de syllogismes, et toutes sortes de ressemblances ponctuelles avec des genres existant ou ayant existé. Cela dit, comme je l'ai écrit d'une traite, il me semble qu'il peut se lire d'une traite ; traversé, accompagné, par l'inquiétude - ou l'impression durable d'avoir les boules que je ne pense pas être la se! ule à avoir ressentie cette année-là.

    Les notes ont dès la première phase de rédaction pris une place importante. Elles donnent des outils, des rappels, des relais, des titres de livres, des citations, de longs passages, etc. : tout ce qui peut servir à la transmission, tout ce qui peut permettre d'établir des relations entre des faits ou des moments historiques qui paraissent incommensurables. Elles discutent et disputent aussi, à vrai dire, car elles ne sont pas plus sûres d'elles que je ne le suis de moi-même ; ce sont comme des amorces de conversation avec quelques fameux morts (Blanqui, Ducasse) et d'autres, bien vivants.

  • En 1697, John Locke avait trouvé plein de bonnes idées pour occuper les pauvres. Il les résumait dans un bref exposé : Que faire des pauvres ? Aujourd'hui, réduits à une foule semi-clandestine ou noyés dans la Méditerranée, les pauvres ne semblent plus être une question. D'après Nathalie Quintane, le véritable problème des sociétés modernes, ce sont les classes moyennes.
    Nourri par une foultitude de documentation récente disponible virtuellement ou sur du papier, adossé aux meilleurs auteurs, parfois abondamment cités (Nietzsche, Debord, Ballard, aussi bien que Lojkine, Huelin ou Brustier), Que faire des classes moyennes ?
    Nous aide clairement à comprendre en quoi les classes moyennes concourent à l'état déplorable de la société tout entière et peut-être du monde. Obsessions éducative et résidentielle, compréhension biscornue de ce qu'est la culture (sans parler de l'art), dépolitisation endémique... comment une population aussi bizarre parvient-elle à se considérer comme normale, renvoyant dès lors les autres à l'anormalité ?
    Et si les classes moyennes étaient les seuls et véritables ennemis de la démocratie ?...
    Un texte à la fois allègre et assassin, d'autant plus allègre qu'il est assassin ; d'autant plus assassin qu'il est allègre...

  • Un oeil en moins

    Nathalie Quintane

    • P.o.l
    • 3 May 2018

    Il n'y a pas de révolte relative, de petite révolte, ni même de révolution défaite ou avortée et, pour reprendre le mot de Rimbaud, il n'y a que des révoltes logiques, exaltées ou effacées ensuite.
    Ce livre part du mouvement, le mouvement d'il y a deux ans. Nathalie Quintane a voulu dire ce qui se passait parce qu'elle a tout de suite compris qu'on dirait ensuite qu'il ne s'était rien passé au printemps 2016.
    Mais la chronique (ou le récit) s'est poursuivie au-delà : en Norvège, au Brésil, à Berlin - où la colère, et quelquefois la peur, résonnaient, semble-t-il, de la même façon qu'en France, Paris et province. Au-delà, c'est-à-dire aussi à l'automne 2016, avec le démantèlement de la « jungle » de Calais et ses répercutions, et puis les élections présidentielles, et puis Notre-Dame-des-Landes, et puis, et puis...
    Ce livre parle du pays, de sa très ancienne myopie, et du paysage flou qu'il s'est mis sous les yeux et qu'il croit être la réalité.
    Il raconte comment nous fûmes énucléés.
    Il s'agit donc d'une chronique politique - grave, comique, et Nathalie Quintane l'espère, cruelle.
    Paul Otchakovsky-Laurens voulait que ce livre, qui ne parle pas de mai 68, paraisse en mai 2018.

  • Crâne chaud

    Nathalie Quintane

    La littérature pas plus que la philosophie ne sont déprofessionnalisées, pas plus que la connaissance sexuelle : si la connaissance sexuelle étaient enfin totalement déprofessionnalisée, Brigitte ne s'acharnerait pas deux heures par jour tous les jours sauf le week-end. Oui mais la littérature peut être lue par tous et non par un, et tous écoutent l'émission et comprennent.

    Crâne chaud parle d'amour, non au sens de j'aime les vacances ou j'aime mon chat, mais au sens plus précis de sentiment sexuel.

    Comme le genre n'est jamais simple à dire, on pourrait avancer que ce livre est une fantaisie, ou plutôt une fantaisie réaliste, ou encore une fantaisie réaliste critique.

  • Chaussure

    Nathalie Quintane

    Chaussure nest pas un livre qui, sous couvert de chaussure, parle de bateaux, de boudin, de darwinisme, ou de nos amours enfantines. Chaussure parle vraiment de chaussure.
    Chaussure ne résulte pas dun pari ; il ne présente aucune prouesse technique, ou rhétorique. Il nest pas particulièrement pauvre, ni précisément riche, ni modeste, ni même banal. Ce nétait pas un projet, mais ce nest pas un brouillon, mais il na pas encore trouvé sa fin.
    Chaussure sest gorgé de tout ce quil a croisé sur son parcours : des patins, des chaussons descalade, un homme avançant en palmes sur la plage, Socrate nu-pieds dans Athènes, Caligula, Imelda Marcos (bien sûr), la Transcaucasie, linvention de la chaussure, le squelette du pied, la terre quon foule etc, et il la rendu.
    Bref, cest un livre de poésie pas spécialement poétique, de celle (la poésie) qui ne se force pas.

  • Des morts ont parlé.
    Dexcellents médiums ont rapporté leurs paroles.
    Ce livre prend leur relais.

  • Formage

    Nathalie Quintane

    Vous vous souvenez peut-être qu'Elvis, à la fin de sa vie, faillit mourir noyé dans un bol de soupe. Gladys morte, obèse et sans repères, il aurait eu besoin de formage.
    Formage est, à tous les sens du terme, un livre de formations. Ses trois parties pourraient s'annoncer ainsi :
    - la une, partie sportive, ou comment s'assimiler par l'écriture une qualité qu'on ne possède pas (bien au contraire), - la deux, partie politique, ou comment se faire un allié du lecteur en lui racontant un fait inhabituel, - la trois, partie polonaise, ou comment se transporter, personnages compris, dans un pays et à une époque qui ne semblent plus rien avoir en commun avec les nôtres.

  • Début

    Nathalie Quintane

    Début est l'autobiographie d'une enfance vue d'avion avec quelques piqués.
    Début a aimé multiplier les angles et les manières - en phrases, en blocs, en vers, en discours, en récits, en photo, etc. -, n'ayant pas l'intention de " faire le point " sur une enfance singulière, ni de tâcher d'en ressaisir l'essence, ou d'en donner une représentation unique et linéaire, mais préférant la livrer en pièces, en faire un compte rendu partiel, changeant, brutal, pas fini.

  • Antonia bellivetti

    Nathalie Quintane

    • P.o.l
    • 20 August 2004

    Antonia Bellivetti est, à onze ou douze ans, et en classe de cinquième, ce que l'on appelle une pré-adolescente. Elle vit dans une Cité, a une soeur, plus exactement une demi-soeur surnommée « Boulimi « avec qui elle a l'air de bien s'entendre, une copine préférée, Isabelle, qui habite la cité voisine, la Cité Michel Foucault, et qui a un frère, Luc, dont le comportement l'intrigue, comme un entomologiste le serait de celui d'un insecte. En attendant mieux, peut-être. Voilà pour l'environnement immédiat.
    Sinon, on voit bien qu'Antonia, outre le fait qu'elle devrait mieux surveiller son alimentation côté sucreries, ne s'en laisse pas compter et qu'elle est une fille d'aujourd'hui.
    Elle va au collège, subit des devoirs idiots, a des copines, regarde Star'ac et le loft, vole un peu, pas plus que ça, au Mégamarché d'ailleurs elle se fait prendre, s'aventure dans les caves de la Cité où il ne se passe presque rien, contre toute attente, voire contre tout espoir se fait vaguement embêter par de vieux adultes moches, regarde les garçons comme une race à part, inférieure bien entendu.
    Arrivent les premiers jours des grandes vacances, on reste d'abord à la Cité où, passé les explosions de pétards dans les boîtes à lettres, et les jets de pierres sur les voitures qui passent sous le pont de l'autoroute, ou encore les jeux vidéos de simulation, on s'ennuie ferme. Il y a des plus grands que l'on va visiter sur les lieux de leur stage, on ramasse des bouchons en plastique pour une association de quartier. Puis c'est vraiment les vacances et les deux filles s'en vont pour un mois à La Souterraine, chez la grand'mère de Boulimi. On y fait passer le temps dans un monde sans évènements notables, on rentre.
    Nathalie Quintane est professeur dans un collège de Digne. Elle est aussi un écrivain aux recherches extrêmement poussées. Très naturellement, ces deux qualités composent un livre étonnant, clair, convaincant. D'abord parce que la rigueur formelle qu'impose la pratique de la poésie aujourd'hui évite tout débordement sentimental dans le traitement d'un thème l'adolescence en banlieue qui semble pourtant, si souvent, appeler irrésistiblement une telle dérive. Ensuite parce qu'elle est nourrie d'une expérience humaine et sociale, et qu'en retour, grâce à cette distance qu'introduit toujours le travail de la forme, elle en rend compte avec précision, clarté, avec une efficacité et une force de conviction renforcées par un air inimitable de ne pas y toucher. Pas de dramatisation ici, mais au contraire beaucoup d'humour, un humour qui n'empêche pas que les choses soient dites, montrées. Une virtuosité pince-sans-rire et pas sans clins d'oeil (variations typographiques, par exemple) qui trouve une application impeccable avec ce sujet à haut risque.

  • Cavale

    Nathalie Quintane

    Ayant tué à coup de boule de bowling un touriste russe, le narrateur décide de fuir à vélo les bords pollués du lac Salton...
    De la Californie du Sud à la Lost Coast, via... la forêt de Compiègne, il rencontre une série de personnages logorrhéiques et plus ou moins affamés - le contre-rhétoriqueur paranoïaque, la jardinière égarée, le collectionneur de petits cyclistes, un pêcheur (curieusement silencieux), un dominicain vulgaire, un Canadien sympathique... et même Jeanne Hachette. En faisant irruption, ils viennent sans cesse trouer la cavale du héros - et la cavale du roman vers sa fin.
    Roman excentré, qui propose d'emblée au lecteur 21 manières de se commencer - 21 débuts qui seront la réserve théorique et pratique du livre -, Cavale est le devisement d'un monde flottant, fait à une époque " assez désagréable ", par un narrateur douteux.

  • Un fantôme nous hante, insatisfait de sa commémoration (l'année de l'algérie, 2003), qui le célébra pour mieux l'effacer encore.
    Ce livre donne un corps à ce spectre. l'auteur y interroge sans relâche sa mémoire personnelle et plus que son souvenir : celui de cette génération d'avant, qui fit la guerre, ces phrases fameuses (on utilisera tous les moyens, on ne mettra pas les gants, etc.) que les démocraties s'autorisent parfois sans complexe, mais aussi la légèreté avec laquelle un pays tout entier met en scène son passé. au pragmatisme policier (du grec politeia, organisation politique), grand ensemble oppose une pratique de la langue, cruelle et drôle, pour qu'un peu les gorges se desserrent..

  • Mortinsteinck

    Nathalie Quintane

    Morceaux de scénario, fragments de conversations, bribes de reportages, amorces de réflexion, poème (un), parcelles autobiographiques, photos, dessins, schéma : un appareil qui produit essentiellement du récit ne peut que raconter des histoires.
    Ou une histoire, celle de Mortinsteinck, le film : un jeune homme en tue un autre. De remords et de tristesse, il part s´engager dans la Légion étrangère... Le livre dans sa progression renvoie au format choisi pour le film - la vidéo ordinaire S-VHS : il ne cherche pas l´image en plus (un supplément, voire un enrichissement) ou la belle image, mais une image de moins, défectueuse, hétérogène, ouverte.

  • Torpes perdit sa tête, Colomb eut des vertiges.
    Qui sont les Tropéziens constants ? Combien sont les Indiens ? Ils installent à Saint-Trop' un objet singulier : une porte de Zanzibar. A coups de machette, ils débitent Crevaux, l'explorateur, en morceaux ! Mais qu'y avait-il, avant, à la place de Saint-Tropez ? Et qu'y a-t-il, à présent, derrière ? Saint-Tropez - Une Américaine sont deux textes indépendants. Cependant, des poussières de l'un entrent dans l'oeil de l'autre - et réciproquement : ce sont deux vues gênées sur le monde.
    Il aura suffi d'un seul homme multiplié par deux, Co(s)sa, pour que tous (personnages, auteur, narrateurs, lecteur (?)) constatent qu'il n'est pas si facile de quitter la "brouillasse".

  • Les Quasi-Monténégrins et Deux frères ont comme origine deux taches aveugles : tache aveugle d'un peuple, disparu, dans l'oeil de l'expert parti à sa recherche; tache aveugle du fils, disparu, dans l'oeil de la mère.
    Cette cécité partielle se révèle un bon moyen de les faire parler, mêlés à de plus ou moins personnages (un choeur d'enfants prédélinquants ou les griffes des pattes d'un chien dans Les Quasi-Monténégrins; un mécanicien, une boulangère ou une pochette de disque dans Deux frères), et vivant des aventures pleines de difficultés linguistiques. Il est ici question de quelques-uns de ceux qui n'ont pas victorieusement résisté.

  • Jeanne Darc

    Nathalie Quintane

    Jeanne D'Arc a les yeux au ciel, et elle porte un costume de bergère.
    C'est une fille trop inquiète et trop rude pour s'y tenir. Sa vie est ici repassée : et voilà qu'elle agit et qu'elle parle, presque comme on l'attendait.

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