Langue française

  • Le Maroc inspire des lieux communs. Il serait un prototype d'immobilisme politique, dans la main autoritaire et conservatrice du « commandeur des croyants », en mal de démocratie, mais à l'ombre d'un islam somme toute modéré. Trente années d'enquêtes de terrain, d'entretiens, de dépouillement d'une vaste documentation primaire et d'observation participante permettent à Béatrice Hibou et Mohamed Tozy de montrer comment les changements démographiques et environnementaux, ainsi que les processus de naturalisation du néolibéralisme, ont transformé les façons de gouverner les hommes et les territoires du royaume.
    À partir des types-idéaux de l'Empire et de l'État-nation, les auteurs dégagent la pluralité des modes de gouvernement et de domination à l'oeuvre au Maroc en insistant sur leur osmose continuelle. Il n'est pas question d'un passage de l'empire chérifien (XVIIe-XIXe siècle) à l'État-nation, dont le protectorat français aurait jeté les fondements, ni de la perpétuation d'une tradition impériale résiduelle au coeur de l'État moderne. Il s'agit bel et bien d'un assemblage de ces deux logiques, qui déjà coexistaient dans les siècles précédents, et dont le jeu simultané est sous-jacent au gouvernement néolibéral contemporain. L'Empire et l'État-nation ne se présentent pas sous la forme d'une alternative ni d'une contradiction. Ils constituent deux ressorts d'une même domination qui ne se réduit pas à la seule figure du roi. Ils sont en tension continue, une tension dont procède l'historicité de l'imaginaire politique marocain et qui en tisse le temps singulier. Une démonstration fondamentale de sociologie historique comparée de l'État.

  • Les « Printemps arabes » ont reposé avec force la question de l'injustice sociale dans cette partie du monde. Mais l'étude serrée des situations du Maroc et de la Tunisie relativise la pertinence de l'événement comme aune d'analyse. Les mouvements contestataires l'ont souvent précédé et n'en ont pas toujours procédé. Par ailleurs, les péripéties des années 2011-2014 ont redéfini la question de l'injustice sociale à travers le rapport des partis ou des organisations islamiques à l'État, à la nation, au néolibéralisme, à l'exercice du pouvoir.
    Il convient de remonter en amont des Printemps arabes pour comprendre les politiques publiques d'inclusion des pauvres, la mise à distance de territoires stigmatisés, la construction idéologique de vrais (ou faux) problèmes, tels que la « jeunesse », l'« employabilité » de la main-d'oeuvre ou les « rentes » économiques. En définitive, c'est le processus même de formation de l'État qui se voit requalifié comme une matrice d'inégalité légitime, en permanente mutation au gré des rapports de force et des luttes sociales.
    Fruit d'une réflexion collective et d'un travail de terrain au long cours, cet ouvrage permet de repenser le politique en dehors de la logorrhée exaltant (ou disqualifiant) les Printemps arabes. Il replace ces derniers dans leur profondeur historique. À la confluence de la sociologie politique et de l'anthropologie, il ouvre de nombreuses pistes comparatives au-delà du seul Maghreb.

  • Ouvrage co-édité avec le Centre Jacque Berque (CJB) et le Centre marocains des sciences sociales (CM2S). Au début de l année 2007, l Université Hassan II Aïn Chock de Casablanca nous a donné la possibilité exceptionnelle de préfigurer ce qui devait devenir l une des rares écoles doctorales de sciences sociales ouvertes au Maroc depuis les années de plomb. Nous réunissons alors, dans une très tonique absence d académisme, des doctorants, enseignants, chercheurs, acteurs, journalistes et militants, autour de la vague ambition de donner un espace d expression et de création aux sciences sociales, avec un penchant marqué pour l anthropologie, telle qu elle est pratiquée du côté des miniaturistes, façon Clifford Geertz. La référence (plus que la révérence) à l Ecole de Chicago s est imposée aussitôt, moins parce qu il s agirait de l ériger en courant ou tendance dont nous suivrions le modèle que comme moment créateur dans le processus de production du savoir et des compétences. L objet commun apparaît alors comme conséquence de cette référence : la métropole, qui nous irradie de sa présence autant que par le silence académique dont elle est l objet. Métropole en effet, Casablanca le devient à une vitesse qui dépasse toutes les prévisions, toutes les projections, parce que, à l identique des villes africaines ou américaines, elle est une ville en croissance exponentielle dans un dispositif urbain lui-même explosif. Comme dans toute métropole, à Casablanca aussi les citadins sont d anciens paysans venus des douars. Certes, à la différence de la Chicago de l ère industrielle, Casablanca n est pas faite de « migrants » venus de la lointaine Europe. Si les colons l ont bâtie, les paysans l ont peuplée et en quelque sorte réinventée. Voilà donc la question anthropologique : quel travail fait la ville sur ces paysans ? Comment fabrique-t-elle « du citadin » ? Comment se transmettent les compétences urbaines, les codes et les routines d une urbanité réinventée ? Bref quels sens donner au chaos apparent ?

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