Michel Peraldi

  • Marrakech a déjà mille ans lorsque le corps expéditionnaire français y débarque en 1912. Délaissée par le commerce transsaharien, abandonnée des bourgeoisies commerçantes et du pouvoir, elle semble figée dans sa monumentalité. Sur ce qu'ils pensent être une terre sans maître, les militaires français projettent leur désir utopique de jouir à la fois de la grandeur du passé et d'un hédonisme esthétisé d'exotisme. Ils trouvent auprès des touristes et « villégiateurs » européens des alliés complaisants.
    Avec un palace, un casino et un terrain de golf, la Marrakech coloniale est inventée. Cent ans après, on y compte près de soixante-dix hôtels de luxe et trois cents de moindre qualité, deux mille chambres d'hôtes en médina, une douzaine de terrains de golf et un festival du cinéma. Ce livre enlevé, fruit d'enquêtes au long cours, est d'abord le récit généalogique de cette énigmatique montée en puissance qui est aussi la réinvention permanente d'une fantasmagorie sur fond d'orientalisme. Il propose ainsi une description fine des dispositifs d'acteurs qui l'ont fait vivre hier et de ceux qui l'assurent aujourd'hui.
    Mais l'auteur entend aussi questionner les fondements économiques et sociaux de cette industrie des futilités dont le tourisme participe. Presque à son insu, Marrakech est un de ces lieux où le néolibéralisme s'enchante de son efficacité : un « souk des possibles », offrant l'illusion d'y trouver les conditions d'un recommencement. Pourtant, ne serait-ce pas aussi de ces expériences que naît quelque chose d'une ville et d'une urbanité ?

  • L'Europe s'est engagée depuis plusieurs années dans un processus de fermeture des frontières et le refus des aspirants à la migration. Cette politique crée des ondes de choc à l'intérieur des sociétés qui produisent les migrations. Les expulsions régulières, réa lisées souvent avec la coopération des polices du sud pour la surveillance des frontières, accroissent le volume d'une population acculée à vivre dans une clandestinité de plus en plus pénalisante. Cette situation touche actuellement un nombre conséquent de mineurs, souvent enfants des rues, confrontés à des situations familiales et sociales défavorables, qui glissent de port en port, de gare en gare, vers l'objectif d'une vie meilleure. Ces g,amins migrants, ballotés par la vie, conna issent ainsi des errances longues et chaotiques. Ils sont appelés mineurs migrants non accompagnés. Afin de prendre en compte leur errance, l'Europe a tenté de mettre en forme une législation respectant les directives internes des pays d'accueil et les impératifs des droits de l'enfant. Les textes rassemblés ici sont le résultat d'une recherche portant sur l'Europe et le Maghreb, associant anthropologues, juristes, éducateurs, psychologues qui ont tenté de comprend re la vie de ces adolescents, et d'étudier l'impact des mesures et de la sollicitude dont ils font l'objet. Les auteurs les ont interrogés et regardés vivre de Safi à Casablanca, de Han¬ naba à Barcelone et Bologne, d'Alger à Marseille. Ils ont ainsi constaté l'émergence d'un nouveau nomad isme touchant des jeunes, parfois très jeunes . en perdition dans leur propre pays, qui se heurtent à des règles internationales brisant leurs rêves d'un autre ailleurs.

  • L'économie de bazar, telle que nous l'entendons, constitue un ensemble d'activités relevant de la vaste nébuleuse des économies souterraines et informelles.
    Elle caractérise des dispositifs commerciaux formés par l'articulation de réseaux nomades transfrontaliers et de places marchandes sédentaires, par lesquels circulent et se commercialisent des produits licites et illicites de part et d'autre de la Méditerranée. Ainsi des migrants géorgiens et sénégalais dans le commerce anversois aux Marocains sur les marchés milanais ou dans le sud de l'Espagne, en passant par les recompositions du dispositif commercial maghrébin à Marseille, ces enquêtes ont mis en évidence le rôle de place marchande joué par certaines de ces villes où l'économie de bazar prend forme dans la plupart des cas comme mode d'articulation du commerce légal et illégal.
    Mais seules certaines villes superposent des échelles commerciales, du local au " global ", et des mondes commerciaux multiples. Les recherches présentées dans cet ouvrage mettent en avant de manière affirmée le rôle des sociétés locales et la présence stratégique de " milieux locaux " dans le déploiement des économies de bazar, leur impact économique et social dans la dynamique économique des villes, les représentations et l'imaginaire dont elles sont affectées, les discriminations comme les arrangements dont elles sont l'occasion et la renégociation globale des statuts de l'étranger qu'elles permettent.

  • L'ouvrage dénonce les dérives et les contradictions d'une décentralisation monopolisée par les élus et les techniciens au détriment des maires des petites communes et des citoyens perdus dans la complexité de l'administration territoriale. L'auteur propose des pistes pour achever ce chantier de trente ans en en simplifiant les niveaux, et surtout en y réintroduisant le citoyen et une pratique plus participative de la démocratie locale.

  • Marseille a connu, depuis les années 1960, une transformation économique et sociale fondamentale lorsque son port au rayonnement mondial s'est mué en centre administratif et provincial, déserté par les bourgeoisies commerçantes, laissant de côté les classes populaires.
    De ce moment perdurent des légendes encore vivaces. Marseille, même assommée par la crise économique, reste une ville imaginée, représentée par les médias, le cinéma ou la littérature, autant qu'habitée, mais fracturée. Le face-à-face tendu d'une classe moyenne administrative et d'une grande pauvreté partage encore un centre-ville qui a résisté à la gentrification. Parce que les notables locaux jouent un rôle crucial dans une ville où nombreux sont ceux dont la subsistance dépend des deniers publics, il faut analyser les dispositifs politiques et leur fonctionnement.
    Enfin, Marseille est l'objet et l'enjeu de l'une des plus grandes opérations d'urbanisme menée en France au XXI e siècle. Sa " renaissance " économique prend la forme d'une réinvention des espaces portuaires " rendus " à la ville et animés par des industries culturelles. Mais au bénéfice de qui et au prix de quelles expulsions ?

  • Lorsque le 5 novembre 2018 deux immeubles s'effondrent rue d'Aubagne à Marseille, emportant huit vies et provoquant la colère des voisins, c'est tout un appareil politique qui se trouve mis en faillite. Celui d'abord de la municipalité en place, dont le drame révèle l'incapacité à construire durant son long « règne » une politique du logement et de lutte contre la pauvreté. Mais aussi celui de la vieille gauche institutionnelle dont les appareils ont été dissous dans trois élections successives perdues. Quant aux nouveaux acteurs portés par des vagues nationales, La France insoumise et LRM, ils peinent à s'ancrer localement, tandis que le Rassemblement national, comme une maladie endémique, semble tirer profit de la faiblesse des autres.
    Cet ouvrage est d'abord une chronique sans équivalent de cette décomposition et de ses effets à la veille de nouvelles élections municipales. Marseille y apparaît comme une ville sous tutelle, où les services de l'État assument le quotidien d'une gouvernance à laquelle les acteurs politiques locaux et les petites bourgeoisies qu'ils représentent semblent avoir renoncé. Mais à cette léthargie s'oppose une révolte populaire qui vient de loin, ancrée dans l'humus social d'une jeunesse précarisée mais créative, portée par le dynamisme des industries culturelles et les solidarités populaires, soutenue enfin par une expérience militante acquise de longue date. La résistance s'organise comme l'utopie d'une ville où les mondes populaires n'ont pas encore renoncé à l'urbanité. Ce livre est aussi le récit de cette résistance, assumé parfois comme subjectif et partisan.

  • Littoral Marseille, du nom des stations de bus qui, dans les quartiers nord, jalonnent le bord de mer : Littoral Beauséjour, Littoral Mourepiane, Littoral Fenouil, Littoral Sacomane, Littoral Pas du faon... dans un paradoxe inouï car si on peut longer la mer sur 20 km, de l'Estaque à la plage du Prado, on la voit peu ... Au sud, il faut passer sous des portiques et parcourir des ruelles secrètes pour apercevoir des criques bleues et des maisons somptueuses. Au nord, il faut traverser des ronds-points, des embranchements d'autoroute, longer le port absolument interdit pour espérer découvrir une trouée à travers les grilles et les bateaux. Car la mer, à Marseille, n'est pas centrale. Le centre, c'est le Vieux-Port et la Canebière, non pas le Chemin du littoral dissimulé sous une autoroute. C'est ce paradoxe qu'Elise Llinares a exploré. Et photographié avec en tête cette phrase de Cendrars comme fil conducteur : « Marseille est une ville selon mon coeur. Tout y semble perdu et, réellement, cela n'a aucune espèce d'importance ». Une photographie argentique, au moyen format, pour transcrire la tension lente, parfois désolée, de cet espace souvent déserté. Un paradoxe que Michel Peraldi, anthropologue au CNRS, décrypte dans un texte engagé et très personnel pour déconstruire les mythes marseillais et plaider pour un usage retrouvé du littoral et de la mer.

  • En un demi-siècle, Marseille a connu des bouleversements sociaux, économiques culturels et urbains majeurs. Dans ces tourmentes, et en contraste avec sa réputation de ville rebelle, renommée pour la violence de ses affrontements électoraux, Marseille n'a pourtant eu que trois maires (Defferre, Vigouroux, Gaudin), tous issus du même moule politique et social formé après la guerre par Gaston Defferre. Partant de cette énigme, Michel Peraldi et Michel Samson, spécialistes reconnus des mondes politiques marseillais, proposent dans ce livre magistral la synthèse d'années de travail de terrain et d'entretiens approfondis avec les responsables politiques locaux. Les auteurs mettent ainsi à jour les liens noués par ces derniers avec les autres acteurs du théâtre politique local : entrepreneurs et industriels liés au port ou au BTP, nouveaux spécula-teurs de la « movida » immobilière marseillaise, représentants de l'État, supporteurs de l'OM, syndicalistes, leaders religieux et communautaires, artistes et voyous... Ils en tirent le constat que le récit politique ne s'écrit pas seulement dans les histoires internes au sérail, mais qu'il s'insère dans l'humus social et culturel de la ville, dont il révèle la complexité et les subtils équilibres. Un exercice rarement fait dans un pays où on a tendance à sacraliser le discours politique sans en rechercher la logique sociale.

  • Depuis plusieurs années déjà, le Transport Maritime à Courte Distance (TMCD) fait l'objet d'un intérêt prononcé de la part des autorités publiques car il est perçu comme étant en phase avec les préoccupations de développement durable. L'objectif de cet ouvrage est de faire le point sur les perspectives de développement du TMCD. La question est de savoir à quelles conditions il peut vraiment s'imposer dans l'organisation modale du transport. Cette problématique concerne plus particulièrement le bassin méditerranéen.

  • Cet ouvrage rassemble des travaux qui analysent et décrivent ce qui arrive aujourd'hui aux frontières physiques de ces pays dont la proximité aux centres mondiaux du capitalisme réinvente le statut. De bords oubliés du monde, ces frontières désormais plantées sous les projecteurs des médias sont régulièrement montrées du doigt pour leur caractère crucial par les discours politiques.

    Mexique-USA, Maroc-Europe, ces lieux frontières sont devenus centraux, par la conjonction d'un double processus à bien des égards paradoxal. Car d'un côté, avec le renforcement d'un ensemble de dispositifs de fermeture et de contrôle du passage et du franchissement, ces frontières se veulent mises en scène d'un processus de dramatisation et de criminalisation des parcours migratoires « subalternes », tandis que d'un autre côté, l'installation de lieux de production fait de la frontière l'un de ces « ateliers » industriels où se réinvente silencieusement une part cachée des cadres économiques et sociaux du capitalisme mondialisé. Confrontation qui se résume en un paradoxe, lorsque la frontière est « zone franche » infranchissable.

  • Ouvrage co-édité avec le Centre Jacque Berque (CJB) et le Centre marocains des sciences sociales (CM2S). Au début de l année 2007, l Université Hassan II Aïn Chock de Casablanca nous a donné la possibilité exceptionnelle de préfigurer ce qui devait devenir l une des rares écoles doctorales de sciences sociales ouvertes au Maroc depuis les années de plomb. Nous réunissons alors, dans une très tonique absence d académisme, des doctorants, enseignants, chercheurs, acteurs, journalistes et militants, autour de la vague ambition de donner un espace d expression et de création aux sciences sociales, avec un penchant marqué pour l anthropologie, telle qu elle est pratiquée du côté des miniaturistes, façon Clifford Geertz. La référence (plus que la révérence) à l Ecole de Chicago s est imposée aussitôt, moins parce qu il s agirait de l ériger en courant ou tendance dont nous suivrions le modèle que comme moment créateur dans le processus de production du savoir et des compétences. L objet commun apparaît alors comme conséquence de cette référence : la métropole, qui nous irradie de sa présence autant que par le silence académique dont elle est l objet. Métropole en effet, Casablanca le devient à une vitesse qui dépasse toutes les prévisions, toutes les projections, parce que, à l identique des villes africaines ou américaines, elle est une ville en croissance exponentielle dans un dispositif urbain lui-même explosif. Comme dans toute métropole, à Casablanca aussi les citadins sont d anciens paysans venus des douars. Certes, à la différence de la Chicago de l ère industrielle, Casablanca n est pas faite de « migrants » venus de la lointaine Europe. Si les colons l ont bâtie, les paysans l ont peuplée et en quelque sorte réinventée. Voilà donc la question anthropologique : quel travail fait la ville sur ces paysans ? Comment fabrique-t-elle « du citadin » ? Comment se transmettent les compétences urbaines, les codes et les routines d une urbanité réinventée ? Bref quels sens donner au chaos apparent ?

  • La question des économies criminelles suscite à nouveau bien des débats dans nos sociétés.
    Qu'en savons-nous ? qu'en est-il de leurs modes d'organisation sociale, des échelles territoriales sur lesquelles elles se déploient ? que dire de leur implantation dans la ville ? en quoi leur histoire permet-elle de comprendre comment se sont constituées des traditions criminelles et des mémoires urbaines du crime ? cet ouvrage s'efforce de répondre à ces questions à partir de la confrontation des outils d'analyse, des résultats d'enquêtes et des méthodes mis en oeuvre par des chercheurs tant italiens que français provenant de divers horizons disciplinaires.
    Il consiste à réinterroger la ville comme scène du crime et les mafias comme moteur de l'action publique à partir de nouvelles perspectives.

  • Les recherches sur les migrations offrent désormais un panorama détaillé de la diversité des expériences de déplacement. Les flux des pays du Nord vers ceux du Sud occupent toutefois une place relativement négligeable dans ce tableau d'ensemble. Ils peinent à constituer un objet de recherche unifié alors même qu'ils prennent de plus en plus d'ampleur.

    S'appuyant sur des travaux empiriques, cet ouvrage invite le lecteur à observer sans a priori des modes de vie et des modes d'engagement trop souvent réduits à l'expatriation, au privilège, au tourisme ou encore au retour. Son parti pris est de faire des figures, des pratiques et des modes d'installation des individus qui empruntent le chemin des Nords vers les Suds un objet de recherche légitime au sein de la socio-anthropologie des migrations.

    S'intéressant aussi bien aux projets individuels qu'aux logiques structurelles qui les accompagnent, et parfois les contraignent, ce livre ouvre un chantier de recherche ambitieux et jusqu'à présent inédit. Les auteurs réunis ici explorent un ensemble de trajectoires et de phénomènes sociaux dont les dynamiques multiples participent à redéfinir les relations entre sociétés nationales. Ils nous invitent ainsi plus largement à interroger nos représentations du Nord et du Sud.

  • Des souks aux malls, des boutiques au marché de rue, du moussem au supermarché, les textes réunis ici explorent ces lieux urbains de l'échange dans cet espace euro-méditerranéen où le commerce s'est érigé depuis l'Antiquité en "art de faire" et jusqu'à se confondre avec toute forme économique lorsque ces leixu, de Constantinople à Tanger, furent l'échelle du monde. Loin cependant d'y voir un archaïsme, ces textes témoignent d'abord de la permanence de la "place du marché" dans les mondes méditerranéens, sous toutes ses modalités, des plus banales et fragiles aux plus stables, mais plus encore de la vitalité des méthodes d'échange commercial que la place met en scène : celle des commerces vernaculaires, celle du marché de rue et des boutiques, de la logique du khan sous les apparences du mall, et plus généralement de la capacité des mondes sociaux les plus fragiles à prendre part au concert moderne des convoitises.

    S'il est question ici surtout d'ethnographie de ces univers commerciaux, il est aussi question d'économie politique.

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