Mathieu Riboulet

  • Le corps des anges

    Mathieu Riboulet

    Un récit âpre et court, en trois « actes » poétiques : « Rémi », « Gabriel » et « Les Morts ». Le narrateur décrit la vie de chacun des garçons, de leurs jeunes années jusqu'au moment de leur rencontre, alors qu'ils doivent avoir 20 ans. Rémi et Gabriel, deux garçons que tout semble séparer. L'un est perdu dans son silence dans une campagne limousine, lumineuse et hostile, qui se désertifie. Il est à la recherche de l'ange aperçu un jour après une chute. Gabriel, garçon éduqué et bourgeois de la ville, court après la parole de ses parents disparus dans un accident et cherche à les entendre encore. Il sera l'ange. Deux destins qui se croisent et nouent une mystérieuse relation homosexuelle, qui ne pourra s'achever que dans un ultime sacrifice.La dimension charnelle, cinématographique de ce court récit est séduisante. Le livre est porté par la nécessité, l'urgence d'écrire, à la frontière du réel, dans un traitement mystique d'un fait-divers. Au plus proche des émotions et de la colère des personnages, l'écriture ciselée, précieuse, s'attache à décrire la lumière, les ombres et le langage des corps.

  • « Je consigne ici la crainte récurrente qui me prend à la gorge : que l'insignifiant drame que constitue, pour moi seul ou presque, l'horizon de ma mort, ici chanté en contrepoint des tragédies tressées qui embrasent le monde où je me suis inscrit, n'incite à la méprise, au vieux soupçon d'orgueil ; car en effet qui suis-je pour poser mon parcours en poids équivalent aux désordres mortels qui broient tant de mes frères ? car qui suis-je en effet pour oser célébrer ces deux naufrages muets en langue densifiée ? C'est que, tout simplement, je ne me résous pas à finir en laideur, autant aurait valu disparaître plus tôt, bien plus tôt, aux jours sombres où pointe la conscience des choses. ».
    M. R.

  • À l'orée des années soixante-dix, à Paris, à Rome, à Berlin, les mouvements de contestation nés dans le sillage des manifestations étudiantes de 68 se posent tous peu ou prou en même temps la question du recours à la lutte armée et du passage à la clandestinité. S'ils y répondent par la négative en France, ce n'est pas le cas en Allemagne ni en Italie, mais pour les trois pays s'ouvre une décennie de violence politique ouverte ou larvée qui laissera sur le carreau des dizaines et des dizaines de morts, sans compter ceux qui, restés vivants mais devenus fantômes, s'en sont allés peupler les années quatre-vingt de leurs regrets, leurs dépressions ou leur cynisme.
    Témoin de cette décennie de rage, d'espoir et de verbe haut, le narrateur s'éveille au désir et à la conscience politique, qui sont tout un, mais quand son tour viendra d'entrer dans le grand jeu du monde, l'espoir de ses aînés se sera fracassé sur les murs de la répression ou dans des impasses meurtrières. Il aura pourtant eu, dans un bref entretemps, loisir de s'adonner aux très profonds bonheurs comme aux grandes détresses de la politique et du corps aux côtés de tous ceux qui, de Berlin à Bologne, de Billancourt à Rome, de Stammheim à Paris, tentèrent de combattre les forces mortifères qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, s'attachèrent à faire de l'Europe le continent à bout de souffle où nous vivons encore.

  • La conjonction d'un lieu - un monastère des Alpes-Maritimes à l'occasion d'une résidence d'écriture - et d'une activité, l'écriture, provoque chez le narrateur une distorsion du réel.
    Les événements qui se succèdent durant son séjour comme les souvenirs qui reviennent en force prennent des allures mystérieuses, aux limites du réalisme et du fantastique : une initia- tion amoureuse, en Italie, le souvenir d'une amie chère, morte à Moscou sans le secours de son amitié, les habitants attachants et étranges de ce village des Alpes, la visite régulière du fantôme de sa mère dans les couloirs du monastère, et, en forme de résolution ouverte, un début d'ini- tiation aux mystères de la Bible en compagnie d'un vieil érudit et d'un jeune homme très peu terrestre...

  • Le narrateur est amoureux d'Étienne mais ne connaît pas sa famille. Quand il se décide à les rencontrer, il s'attend à être regardé en bête curieuse ou à être questionné. Mais la mère, qui porte quelques secrets de famille, tout comme le beau-frère, un peu allumeur, vont se comporter d'une façon étonnante.
    Ce texte élégant nous livre une minutieuse étude sur un milieu rural injustement méconnu, tout en décryptant avec finesse, le trouble des autres face à deux hommes qui s'aiment.

  • Donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, loger les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts : tels sont les impératifs édictés par l'Église sous le nom d'oeuvres de miséricorde que le Caravage a peint dans un tableau qui porte ce titre, et dont ceux qui, nés en culture chrétienne, qu'il le sachent ou non, sont censés être imprégnés. Cette injonction morale, l'écrivain l'a mise à l'épreuve de son expérience ? réelle ou imaginaire.
    « Je suis resté longtemps prisonnier du sentiment flottant, informulé selon lequel l'Allemagne était infréquentable. Je n'étais pas guidé par une idée, un ressentiment moins encore, mais, de fait, chez moi on n'allait pas en Allemagne...
    Maintenant, je veux serrer dans mes bras le corps d'un de ces hommes que l'Histoire longuement m'opposa, le corps d'un homme allemand. Je vais donc à Cologne par un beau jour de mai, et je fais cela qui, pour un Français, a son pesant de sens :
    Coucher avec un Allemand...
    J'ai cherché par là à comprendre comment le Corps Allemand, majuscules à l'appui, après être entré à trois reprises dans la vie française sans demander d'autorisation (1870, 1914, 1939), continue à façonner certains aspects de notre existence d'héritiers de cette histoire. Chemin faisant, j'ai également rassemblé divers éléments de fiction individuelle et de réalité collective, pour la plupart « impensables », afin de tenter d'y voir un peu plus clair dans les violences que les hommes s'infligent ? individuelles, sociales, sexuelles, historiques, guerrières, massivement subies mais de temps à autre, aussi, consenties ?, dont l'art et la sexualité sont le reflet et parfois l'expression, et de les lier du fil de cet impératif de miséricorde qui fonde notre culpabilité puisqu'il est, de tout temps et en tous lieux, battu en brèche.

  • Six textes brefs, en forme de portrait, de rêverie, de peinture, tentent de saisir au plus près du geste, de l'intention, de la peau et des os, comment le corps se courbe, s'offre ou se dérobe, dans le clair-obscur du désir, le flou du rêve, la franchise du sexe, le mystère de la représentation, l'opacité de l'art, le calme de la mort.
    Six apparitions, six vacillements au bord des êtres, six disparitions. Et le secours des mots.

  • Jérôme alleyrat avait seize ans quand son père prit l'habitude de coucher avec lui, et lui avec son père.
    La mère a décidé de s'enfuir. quand il arrive à paris, un matin de septembre 1991, il a vingt ans. à cette date, l'épidémie de sida bat son plein. peu concerné par cet événement, tout entier concentré sur la quête d'un plaisir qui frôle l'anéantissement de soi, jérôme est arrêté au beau milieu de son accomplissement par l'irruption sous son toit de la maladie, en l'espèce : son voisin de palier qu'il recueillera, soignera, accompagnera jusqu'à la fin.
    De cet épisode fondateur découlera l'orientation de sa vie tout entière. sa trajectoire remet au centre de notre attention ce qui désormais a disparu derrière le rideau de fumée de la réification triomphante : le goût du sexe, l'élan vers l'autre, la tentation du bien.

  • Bastien a la trentaine. Il a passé son enfance en Corrèze dans un hameau isolé, au sein d´une famille aimante. À huit ans il tombe amoureux de Nicolas, un de ses camarades de classe, qui disparaît peu après dans un accident de voiture. N´ayant pu consacrer sa vie à ce garçon, Bastien la consacrera aux hommes que le hasard mettra sur sa route. Bastien est régisseur de théâtre, il aime aussi l´escalade, quand il n´est pas sur les plateaux il affronte les à-pics des grands causses de Lozère. En outre, depuis l´enfance, il s´habille parfois en fille pour voir comment le monde alors apparaît et répond. Enfin il arrive qu´il ne soit ni au théâtre ni au grand air, ni habillé en garçon ou en fille, mais nu dans quelques films pornographiques qui lui permettent d´allier l´utile à l´agréable.C´est dans un de ces films que je l´ai vu pour la première fois. Je ne me suis jamais remis de la liberté insolente de sa présence. Devant l´écran où je me tiens caché, à l´ombre de la lumière que Bastien projette, sans fin j´interroge le mystère de son apparition, le sens qu´elle confère à ma vie. Je tente ici de deviner tout ce que les films où je le vois s´ébattre dérobent à ma vue (son enfance, son travail, sa famille, ses amours, ses habits), me laissant dans l´exercice conjugué du regard et du désir, dans la contemplation d´un portrait lumineux et brutal à peaufiner pour les jours, désormais proches, où l´ombre gagnera.

  • «À relire ainsi Anna Maria Ortese en cette période troublée, j'ai mesuré, davantage encore que la première fois, le risque auquel on s'expose à fréquenter ce genre d'écrivains, celui de voir écrit noir sur blanc ce qu'on pressentait pour l'avoir fugitivement aperçu sans bien l'identifier, retenu par quelques scories de timidité que l'avancée en âge se charge de dissoudre : pas de doute, la tâche consiste bien à se maintenir dans cette "étroitesse du rien" le temps qu'advienne un peu d'ordre, que le calme se fasse qui nous permettra d'entendre le chant des oiseaux et la plainte des enfants qui ne vivront pas, le temps de se saisir d'un filet de lumière, parfois, avant de lâcher prise.»
    Mathieu Riboulet.

  • Mère biscuit

    Mathieu Riboulet

    Alors qu'il veille la dépouille mortelle de marie-louise, sa grand-mère adoptive, dite la mère biscuit, le narrateur, lui-même gravement malade, se remémore son enfance, son premier amour, antoine, le petit-neveu de cette paysanne qui l'a pratiquement élevé, puis se perd en rêveries sur ce qu'a pu être la vie de cette femme avant sa propre naissance.
    Entre hallucination et réalité, entre maladies mortelles et maladies d'amour, entre première et deuxième guerre mondiale revisitées du fond d'un lit d'hôpital, la révélation progressive de quelques principes de vie.

  • Les ames inachevees

    Mathieu Riboulet

    «Quand nous marchons ensemble, vous êtes à ma droite, toi d'abord, puis Luc ; à ma gauche, le vide. C'est une habitude que nous avons prise très tôt , à laquelle nous n'avons jamais dérogé, un rituel assez inoffensif, né, je crois, de la répugnance mystérieuse de Luc, même tout petit, à supporter qui que ce soit sur sa droite. Mais, chronologiquement, je suis au milieu. Bien que nous nous suivions tous trois de près, nous avons eu chacun des enfances très différentes, et bien que nous ayons toujours entretenu un contact des plus étroit, à l'occasion même fusionnel, chacun déploya sa tactique propre pour contrer les menées, que d'instinct nous savions destructrices, de notre mère, et celles, plus douces mais pas moins délétères, de notre père, dont j'étais, de surcroît, le fils préféré.»

  • C'était à Paris, en janvier 2015. Comment oublier l'état où nous fûmes, l'escorte des stupéfactions qui, d'un coup, plia nos âmes ?
    On se regardait incrédules, effrayés, immensément tristes.
    Ce sont des deuils ou des peines privés qui d'ordinaire font cela, ce pli, mais lorsqu'on est des millions à le ressentir ainsi, il n'y a pas à discuter, on sait d'instinct que c'est cela l'histoire.
    Ça a eu lieu. Et ce lieu est ici, juste là, si près de nous. Quel est ce nous et jusqu'où va-t-il nous engager ? Cela on ne pouvait le savoir, et c'est pourquoi il valait mieux se taire ou en dire le moins possible - sinon aux amis, qui sont là pour faire parler nos silences. Ensuite vient le moment réellement dangereux : lorsque tout cela devient supportable. On ne choisit pas non plus ce moment. Un matin, il faut bien se rendre à l'évidence : on est passé à autre chose, de l'autre côté du pli. C'est généralement là que commence la catastrophe, qui est continuation du pire.
    Il ne vaudrait mieux pas. Il vaudrait mieux prendre date. Ou disons plutôt : prendre dates. Car il y en eut plusieurs, et mieux vaut commencer par patiemment les circonscrire. On n'écrit pas pour autre chose : nommer et dater, cerner le temps, ralentir l'oubli.
    Tenter d'être juste, n'est-ce pas ce que requiert l'aujourd'hui ? Sans hâte, oui, mais il ne faut pas trop tarder non plus. Avec délicatesse, certainement, mais on exigera de nous un peu de véhémence. Il faudra bien trancher, décider qui il y a derrière ce nous et ceux qu'il laisse à distance. Faisons cela ensemble, si tu le veux bien - toi et moi, l'un après l'autre, lentement, pour réapprendre à poser une voix sur les choses. Commençons, on verra bien où cela nous mène. D'autres prendront alors le relais. Mais commençons, pour s'ôter du crâne cet engourdissement du désastre.
    Il y eut un moment, le 7 janvier, où l'on disait : douze morts, et on ne connaissait pas encore les noms ; on aurait pu deviner en y pensant un peu mais on préférait ne pas. Nous sommes encore dans cette suspension du temps, ne sachant pas très bien ce qui est mort en nous et ce qui a survécu dans le pli. Maintenant, un peu de courage, prendre dates c'est aussi entrer dans l'obscurité de cette pièce sanglante et y mettre de l'ordre. Il faut prendre soin de ceux qui restent et enterrer les morts. On n'écrit pas autre chose.
    Des tombeaux.

  • Mathieu Riboulet nous livre ici des fragments poétiques, où il va à la rencontre des personnages obscurs du Nouveau Testament. Utilisant le potentiel de mystère des textes bibliques, il nous parle également de territoires : la Cisjordanie, la Cyrénaïque, la Galilée.. L'auteur, servi par une phrase toujours plus maîtrisée, précise, et une langue lumineuse, pratique ici un mysticisme laïque, utilisant des éléments narratifs des textes sacrés pour interroger la foi, loin du dogme religieux. Frédéric Coché lui donne la réplique par ses gravures dépouillées, où son imaginaire flamboyant se déploie pour donner naissance à une mythologie symbolique teintée d'uchronie.

  • Voici une célébration à deux voix de la lecture. A partir de l'expérience de lecture d'« À la recherche du temps perdu » qu'ont des femmes et des hommes aussi divers qu'un paysan des Cévennes, un fleuriste d'origine kabyle, un vigile de la banlieue parisienne, une cousine éloignée de Karl Marx, une cavalière qui lit sur un cheval en Mongolie ou un professeur de français, les deux auteurs construisent cet objet littéraire non identifié, dont les narrateurs ne changent que pour mieux dire leur passion d'ouvrir un livre et d'y plonger.
    Nul besoin d'avoir lu Proust pour suivre les fils déroulés dans ces pages à coups de digressions, de jeux, de rêves, de fictions, brouillant les pistes du je, du nous, du genre. À la lecture célèbre, sur tous les tons, la présence et la permanence du livre dans les vies des lecteurs, vies quotidiennes, amoureuses, amicales, politiques, rêvées, voyageuses.

  • Des lieux de rencontres sexuelles, on en trouve partout mais pas n'importe où. Situés en marge des villes (zones industrielles, sous-bois, aires d'autoroutes...), leur localisation échappe au regard des non-initiés. Les Chemins égarés est une réflexion sur ces espaces autonomes où s'exercent des désirs d'expériences libres entre hommes de tous âges et horizons. Amélie Landry emprunte une forme d'investigation inspirée des sciences sociales où se mêlent photographies de paysages, portraits en situation, cartographies, paroles d'usagers. L'ensemble constitue un témoignage unique sur le basculement d'une époque, sur un rapport minoritaire à la sexualité et au monde qui apparaît comme une forme de résistance.
    Les photographies sont accompagnées d'un texte de Mathieu Riboulet.

empty