Isabelle Stengers

  • Formée à la chimie, la philosophe belge Isabelle Stengers, héritière de Gilles Deleuze et Félix Guattari, est l'une des grande penseuses de l'écologie en langue française.
    À partir d'un long travail de critique des prétentions autoritaires de la science occidentale moderne, elle a développé une véritable « écologie des pratiques » qui permet de repenser, en termes éthiques et politiques, la question de la production de la vérité.
    Cet entretien au long cours recueille ses analyses sur les décennies écoulées et sur les mondes qui s'ouvrent, sur les dominations et les luttes sociales, sur les relations entre sciences et société, sur la nature et sur l'émergence permanente des choses et des êtres.
    Ce petit livre abordable est une invitation à entrer dans l'univers d'une des plus importantes philosophes écoféministes de notre temps. Un univers aux ramifications multipless où la pensée navigue entre les cases. Un torrent d'écologie et de liberté qui donne des pistes pour transformer l'action et dépasser nos enfermements.

  • Opposer les scientifiques à un « public prêt à croire n'importe quoi » - et qu'il faut maintenir à distance - est un désastre politique. « Ceux qui savent » deviennent les bergers d'un troupeau tenu pour foncièrement irrationnel. Aujourd'hui, une partie du troupeau semble avoir bel et bien perdu le sens commun, mais n'est-ce pas parce qu'il a été humilié, poussé à faire cause commune avec ce qui affole leurs bergers ? Quant aux autres, indociles et rebelles, qui s'activent à faire germer d'autres mondes possibles, ils sont traités en ennemis.
    Si la science est une « aventure » - selon la formule du philosophe Whitehead -, ce désastre est aussi scientifique car les scientifiques ont besoin d'un milieu qui rumine (« oui... mais quand même ») ou résiste et objecte. Quand le sens commun devient l'ennemi, c'est le monde qui s'appauvrit, c'est l'imagination qui disparaît. Là pourrait être le rôle de la philosophie : souder le sens commun à l'imagination, le réactiver, civiliser une science qui confond ses réussites avec l'accomplissement du destin humain.
    Depuis Whitehead le monde a changé, la débâcle a succédé au déclin qui, selon lui, caractérisait « notre » civilisation. Il faut apprendre à vivre sans la sécurité de nos démonstrations, consentir à un monde devenu problématique, où aucune autorité n'a le pouvoir d'arbitrer, mais où il s'agit d'apprendre à faire sens en commun.

  • Nous avons changé d'époque : l'inéluctabilité du bouleversement global du climat s'est désormais imposée. Pollution, empoisonnement par les pesticides, épuisement des ressources, baisse des nappes phréatiques, inégalités sociales croissantes ne peuvent plus être envisagés de manière isolée. Le réchauffement climatique a des effets en cascade sur les êtres vivants, les océans, l'atmosphère, les sols. Ce n'est pas un « mauvais moment à passer » avant que tout ne redevienne « normal ».
    Mais nos dirigeants sont incapables de prendre acte de la situation. Guerre économique oblige, notre mode de croissance, irresponsable, voire criminel, doit être maintenu coûte que coûte. Ce n'est pas pour rien que la catastrophe de La Nouvelle-Orléans a frappé les esprits : la réponse qui a été apportée - l'abandon des pauvres tandis que les riches se mettaient à l'abri - apparaît comme un symbole de la barbarie qui vient, celle d'une Nouvelle-Orléans à l'échelle planétaire.
    Mais dénoncer n'est pas suffisant. Il s'agit d'apprendre à briser le sentiment d'impuissance qui nous menace, à expérimenter ce que demande la capacité de résister aux expropriations et aux destructions du capitalisme.

  • Depuis qu'elles existent, les sciences dites exactes se prétendent différentes des autres savoirs.
    Comment comprendre cette prétention ? Faut-il, à la manière des épistémologues anglo-saxons ou de Karl Popper, tenter d'identifier les critères qui la justifient ? Peut-on, suivant le modèle nouveau des études sociales des sciences, y voir une simple croyance ? Ce livre propose un dépassement fructueux de l'opposition, apparemment irréductible, entre ces deux approches des sciences. Et si la tension entre objectivité scientifique et croyance était justement constitutive des sciences, enjeu des pratiques inventées et réinventées par les scientifiques ? Réussir à en parler avec humour, sans en faire un objet de vénération ni de dénonciation, en restant au plus proche de la passion des scientifiques, tel est ici le pari d'Isabelle Stengers.
    Mais ce livre ne se limite pas à un discours sur les sciences. Il s'agit plutôt de prolonger l'histoire de leur invention. Comment comprendre les liens multiples entre la science et les pouvoirs qui la mobilisent aujourd'hui ? Comment concevoir les rapports entre science, expertise et démocratie ? La nouveauté de L'Invention des sciences modernes est de faire de ces différents problèmes intellectuels, pratiques et politiques les enjeux du processus par où pourrait s'inventer et se renouveler l'identité même des sciences.

  • Prolongeant et renouvelant les ressources proposées par le philosophe Alfred North Whitehead (1861-1947), Isabelle Stengers propose une exploration des manières de « faire commun » face à la débâcle annoncée de la civilisation.
    Dans cet essai qui privilégie la joie d'une pensée insoumise plutôt que la dénonciation, Isabelle Stengers prend le relais d'Alfred North Whitehead lorsque, diagnostiquant le « déclin de la civilisation moderne », celui-ci assigna à la philosophie la tâche de « souder le sens commun avec l'imagination ». Face aux prétentions à déterminer ce que nous avons le droit de savoir, elle cherche à donner force à ce que nous savons. Face aux oppositions doctrinales prédatrices qui démembrent le sens commun, elle affirme la philosophie comme puissance de problématisation. Prolongeant et renouvelant les ressources proposées par Whitehead, elle fait exister tant la possibilité d'une science « civilisée » que celle, politique, de dispositifs susceptibles d'habiliter les « gens du commun » à faire valoir les questions qui les concernent.
    Au déclin de la civilisation a aujourd'hui succédé la débâcle : « Nous entendons déjà les grincements et les craquements sourds marquant la rupture des plaques de glace, démantibulant le sol que nous avions défini comme assuré. » Il s'agit désormais d'apprendre à vivre dans un monde devenu lui-même intrinsèquement problématique. D'autres voix, et notamment celles, contemporaines, de Donna Haraway, Bruno Latour, David Abram ou Anna Tsing, viendront dès lors s'associer à celle de Whitehead dans l'exploration des manières de « faire commun » que demande notre époque.
    Voir aussi Didier Debaise : L'appât des possibles - Reprise de Whitehead.

  • L'ambition de ce livre, et elle est grande, est de faire vivre à son lecteur, qu'il soit ou non philosophe, le trajet fulgurant qui, en quelques années, a transformé le mathématicien Alfred North Whitehead en philosophe spéculatif.
    De la pierre grise que je vois là jusqu'à la création du Dieu qu'exige la cohérence spéculative, il s'agit bel et bien de cette " libre et sauvage création de concepts " associée à la philosophie anglaise par Deleuze et Guattari dans Qu'est-ce que la philosophie ? Mais " sauvage " signifie d'abord ici l'humour d'une mise à l'aventure de tous les " nous savons bien " qui rassurent, et l'expérimentation tranquille des concepts qui portent à leur plus haut degré, pour les faire converger, liberté et contrainte, audace et obligation.
    De l'aventure, nul ne devrait ramener une doctrine ou un mode de pensée unanime ; plutôt, différent pour chacun, un certain goût pour les questions qui mettent en risque, et une grande indifférence aux mots d'ordre qui prétendent nous dire comment penser.

  • Les scientifiques peuvent aujourd'hui considérer qu'ils ont deux types d'ennemis. Les premiers sont
    les sociologues. De nombreux scientifiques se sont sentis insultés par le refus des sociologues de
    considérer qu'ils entretenaient un rapport privilégié avec la Vérité et la Réalité. C'est là l'origine de
    « la guerre des sciences » dont un moment important a été l'affaire Sokal. Mais, au moment, les
    scientifiques se trouvent confrontés à un autre problème, beaucoup plus grave. Leur ancienne
    alliance avec l'État semble rompue : celui-ci répugne désormais à financer leurs travaux. Il leur
    demande de se rapprocher des industriels et de se soumettre à leurs intérêts. Leurs objectifs ne
    doit plus être de faire progresser la connaissance mais, par exemple, de déposer des brevets...
    Selon Isabelle Stengers, les scientifiques sont en mauvaise posture car s'ils ont bien raison de ne
    pas accepter la manière dont les sociologues relativistes parlent « mal » d'eux, ils n'ont pas su de
    leur côté, trouver les mots pour décrire la spécificité de leur travail. Ils ne savent pas se présenter,
    ce qui les affaiblit dans leur opposition aux tentatives capitalistes modernes de redéfinir leur
    activité.
    Mais il arrive aussi qu'un troisième acteur surgisse : le « public » comme on l'a vu dans le cas des
    OGM. Il s'agit dans chaque cas de publics particuliers qui n'acceptent plus que « l'on sache » mais
    que l'on reste impuissant face aux conséquences prévisibles de ce que l'on sait (comme dans le cas
    du réchauffement de la planète).
    Tout cela dessine donc un nouvel environnement (une nouvelle écologie) dans lequel les
    scientifiques doivent apprendre à travailler. En quoi cela pourrait-il intéresser la philosophie oe
    Isabelle Stengers propose d'abord de renoncer à l'idée que l'on pourrait définir « la science ». Si il
    y a quelque chose de commun à toutes les pratiques scientifiques, c'est qu'elles sont capables de
    dire « quelque chose de nouveau sur le monde ». Elles le « peuplent » avec de nouveaux êtres. Ce
    n'est jamais une voie droite, faite selon une méthode prédéterminée, mais le résultat d'incessantes
    hésitations. Pourquoi faudrait-il que, simultanément, ceux qui défendent les sciences « vident » le
    monde de toutes les autres pratiques qui n'ont ni la même histoire ni les mêmes ambitions oe
    Comment, en conséquence imaginer un plan d'immanence qui permette la coexistence des pèlerins
    de la Vierge et des praticiens des sciences (sans transcendance, c'est-à-dire sans un point de vue
    qui trie, juge et ordonne) ? Cela ne relèvera pas d'une bonne volonté générale, de la tolérance,
    mais de l'invention de nouveaux rapports entre les différentes pratiques.
    Isabelle Stengers imagine que ce pourrait être le rôle de « diplomates » d'un nouveau genre. Les
    diplomates savent qu'ils doivent prendre des risques, rendre des comptes à ceux qui les ont
    délégués, que rien n'est jamais garanti, que la paix est toujours une fabrication exigeante.

  • Le génie de Freud est d'avoir transformé ce qui faisait obstacle dans l'hypnose, en moteur même de l'intervention clinique : c'est ce qu'il a appelé le " transfert ".
    La scène analytique devient alors le laboratoire où la névrose de transfert, analysable, se substitue à la névrose ordinaire qui était incontrôlable. La suggestion, qui était utilisée par tous les guérisseurs avant Freud, devient un instrument contrôlable. Voilà le coup de génie freudien. Deux ans avant sa mort, dans Analyse avec fin, analyse sans fin, Freud a reconnu les limites de l'instrument qu'il avait ainsi forgé.
    Du coup, l'idée que l'invention freudienne est en rupture radicale avec toutes les autres techniques doit être réinterrogée.

  • Avec l'hypnose, on a longtemps cru avoir trouvé un moyen de stabiliser le psychisme humain pour l'étudier en laboratoire.
    Mais celte attente a été régulièrement déçue, amenant certains à dire que, finalement, l'hypnose " n'existe pas ". il se pourrait que ce soit en fait le projet de reproduire le modèle des sciences expérimentales dans le domaine des sciences humaines qui soit ici en cause. si le laboratoire de psychologie n'a, pas réussi à stabiliser l'hypnose, ce pourrait bien être le laboratoire de psychologie lui-même qui soit remis en question par l'hypnose.

    Mais l'hypnose, depuis ses origines " magnétiques ", est aussi l'affaire des thérapeutes. et là aussi l'histoire bégaie, car les thérapeutes sont soumis à l'impératif d'avoir à prouver qu'ils ne sont pas de vulgaires charlatans. c'est pour répondre à cet impératif que freud a banni l'hypnose, et a mis au centre de la cure un inconscient indifférent à toute suggestion. quitte à rendre impassible toute théorie de la guérison.

  • Et si tous les arguments des politiques invoquant la Science étaient des arguments de pouvoirs, nuisibles tout aussi bien aux sciences qu'à la démocratie ?

  • Le célèbre échange de correspondance entre Leibniz et Newton pose problème.
    Pourquoi Newton accepte-t-il qu'un théologien écrive en son nom ? Quel secret cache-t-il ? Mais surtout pourquoi, lorsqu'il aura découvert ce secret, Leibniz décide-t-il de ne pas s'en servir ? Et finalement, en quoi ce passé dépassé peut-il bien nous importer ? Une intrigue mise en scène, où l'histoire est respectée mais aussi fabulée.

  • " il est prouvé que.
    ", " du point de vue scientifique. ", " objectivement, les faits montrent que ". combien de fois de telles expressions ne scandent-elles pas le discours de ceux qui nous gouvernent ? car, depuis que nos sociétés se veulent démocratiques, le seul argument d'autorité quant à ce qui est possible et ce qui ne l'est pas provient de la science.
    C'est cette fausse évidence, cette étrange identification des pouvoirs et des sciences qu'isabelle stengers conteste ici de manière radicale.
    Elle s'intéresse à l'image que la science donne d'elle-même : celle d'un savoir neutre et " objectif ", chargé de dissiper les préjugés en dévoilant la vérité. en analysant la manière dont les sciences et les pouvoirs répondent à certaines questions - qu'est ce qu'une drogue ? qu'est-ce qu'un microbe ? comment guérit-on -, elle montre que cette image correspond plus à une légende dorée qu'à la réalité de la science " telle qu'elle se fait ".
    Et que, loin de s'opposer, science et démocratie sont liées de manière cruciale.
    Car la rationalité s'est toujours construite en contestant les rapports d'autorité et les modes de légitimation dominants. pour isabelle stengers, l'impuissance actuelle des citoyens face aux mutations imposées par le formidable pouvoir de la technoscience n'est pas une fatalité : une autre vision de la science - à laquelle ce livre entend contribuer - peut permettre de concilier rationalité et démocratie.

  • Newton-leibniz ; la guerre des sciences n'aura pas lieu Nouv.

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