Metailie

  • La marche connaît un succès planétaire en décalage avec les pratiques de sédentarité ou de sport en salle, tapis de course... prédominant dans nos sociétés. Cette passion contemporaine mêle des significations multiples pour le même marcheur : volonté de retrouver le monde par corps, de rompre avec une vie trop routinière, de peupler les heures de découvertes, suspendre les tracas du jour, désir de renouvellement, d'aventure, de rencontre.

    Une marche sollicite toujours au moins trois dimensions du temps : on la rêve d'abord, on l'accomplit, et ensuite on s'en souvient, on la raconte. Même terminée, elle se prolonge dans la mémoire et dans les récits que l'on en fait : elle vit en nous et est partagée avec les autres.

    Dans ce livre - ludique, intelligent et stimulant -, l'auteur revient sur le plaisir et la signification de la marche, et nous en révèle les vertus thérapeutiques face aux fatigues de l'âme dans un monde de plus en plus technologique.

  • Revisitant une réflexion menée il y a dix ans, l'auteur constate que le statut de la marche a énormément changé en une trentaine d'années. Aller à pied, livré à son seul corps et à sa volonté, est un anachronisme en un temps de vitesse, de fulgurance, d'efficacité, de rendement, d'utilitarisme. Marcher ainsi de nos jours - et surtout de nos jours, disait J. Lacarrière, "ce n'est pas revenir aux temps néolithiques, mais bien plutôt être prophète". Il est l'un des premiers à en retrouver le goût. Les chemins de Compostelle sont devenus en quelques années des lieux très fréquentés et dotés d'une organisation méticuleuse.
    Nous sommes bien loin des anciens chemins, mal aménagés, mal balisés, avec une population méfiante envers ces gens de passage portant leur sac à dos qui étaient les pionniers de leur renaissance dans les années 70. Ceux qu'essaient alors de reconstituer P. Barret et J.-N. Gurgand ont disparu sous les "coquelicots (.) les chemins sont goudronnés ou ne sont plus". Les années 80 voient leur réorganisation méthodique, en 1983 est créée la première association jacquaire, qui sera suivie de bien d'autres. Dans les années 90 les chemins de Compostelle prennent leur essor.
    Aujourd'hui la marche s'impose comme une activité essentielle de retrouvailles avec le corps, avec les autres. Là où ils existent, même dans les villages, rares sont les syndicats d'initiative qui ne proposent pas un répertoire de chemins bien balisés pour la découverte de la cité ou de ses environs. Les imaginaires contemporains de la marche sont heureux, ils réfèrent plutôt au loisir, à la disponibilité.
    Marcher est un long voyage à ciel ouvert et dans le plein vent du monde dans la disponibilité à ce qui vient.
    Tout chemin est d'abord enfoui en soi avant de se décliner sous les pas, il mène à soi avant de mener à une destination particulière. Et parfois il ouvre enfin la porte étroite qui aboutit à la transformation heureuse de soi.

  • Qui n'a jamais ri de sa vie ? Même sans le vouloir cette turbulence passagère qui affecte tous les hommes et les femmes est avec les larmes la preuve intangible que nous sommes bien reliés affectivement entre nous sur des modes très particuliers.

    David Le Breton, continuant son anthropologie du corps, s'attaque ici aux «corps de rire» qui se déploient souvent à nos dépens, mais il montre qu'ils sont parfaitement inscrits dans des moments de l'histoire et de nos histoires personnelles et qu'ils forment des parenthèses nécessaires dans nos quotidiens devenus lourds et difficiles. C'est «par le rire que le monde redevient un endroit voué au jeu, une enceinte sacrée, et non pas un lieu de travail», nous assure le poète Octavio Paz, et c'est bien ce que David Le Breton nous montre dans sa magistrale démonstration où rien de ce qui touche au rire n'est ignoré.

    De nos sociabilités multiples et rieuses en passant par la police du rire, l'ironie, la dérision, les rires d'Orient, l'humour, les folklores obscènes et même les sms, tout nous amuse ou tout peut être tourné en dérision.

  • Nos existences parfois nous pèsent. Même pour un temps, nous aimerions prendre congé des nécessités qui leur sont liées. Se donner en quelque sorte des vacances de soi pour reprendre son souffle. Si nos conditions d'existence sont sans doute meilleures que celles de nos ancêtres, elles ne dédouanent pas de l'essentiel qui consiste à donner une signification et une valeur à son existence, à se sentir relié aux autres, à éprouver le sentiment d'avoir sa place au sein du lien social. L'individualisation du sens, en libérant des traditions ou des valeurs communes, dégage de toute autorité. Chacun devient son propre maître et n'a de compte à rendre qu'à lui-même. Le morcellement du lien social isole chaque individu et le renvoie à lui-même, à sa liberté, à la jouissance de son autonomie ou, à l'inverse, à son sentiment d'insuffisance, à son échec personnel. L'individu qui ne dispose pas de solides ressources intérieures pour s'ajuster et investir les événements de significations et de valeurs, qui manque d'une confiance suffisante en lui, se sent d'autant plus vulnérable et doit se soutenir par lui-même à défaut de sa communauté.

    Dans une société où s'impose la flexibilité, l'urgence, la vitesse, la concurrence, l'efficacité, etc., être soi ne coule plus de source dans la mesure où il faut à tout instant se mettre au monde, s'ajuster aux circonstances, assumer son autonomie. Il ne suffit plus de naître ou de grandir, il faut désormais se construire en permanence, demeurer mobilisé, donner un sens à sa vie, étayer ses actions sur des valeurs. La tâche d'être un individu est ardue, surtout s'il s'agit justement de devenir soi.
    Au fil de ce livre, j'appellerai blancheur cet état d'absence à soi plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou de la pénibilité d'être soi. Dans tous les cas, la volonté est de relâcher la pression.

    Il s'agit ici de plonger dans la subjectivité contemporaine et d'en analyser l'une des tentations les plus vives, celle de se défaire enfin de soi, serait-ce pour un moment. Sous une forme douloureuse ou propice, cette étude arpente une anthropologie des limites dans la pluralité des mondes contemporains, elle s'attache à une exploration de l'intime quand l'individu lâche prise sans pour autant vouloir mourir, ou quand il s'invente des moyens provisoires de se déprendre de soi. Les conditions sociales sont toujours mêlées à des conditions affectives. Et ce sont ces dernières qui induisent par exemple les conduites à risque des jeunes dans un contexte de souffrance personnelle, ou qui font advenir la dépression, et sans doute la plupart des démences séniles. Si souvent les approches psychologiques occultent l'ancrage social et culturel, celles des sociologues délaissent souvent les données plus affectives, considérant les individus comme des adultes éternels, n'ayant jamais eu d'enfance, ni d'inconscient, ni de difficultés intimes. La compréhension sociologique et anthropologique des mondes contemporains peut ressaisir la singularité d'une histoire personnelle en croisant la trame affective et sociale qui baigne l'individu et surtout les significations qui alimentent son rapport au monde. Telle est la tâche de ce livre.

  • Tout humain normalement constitué sait qu'une vie sans douleur est impensable mais, de là à ce qu'elle soit chronique, il y a une marge que David Le Breton explore magistralement.

    L'examen des itinéraires personnels de «douloureux chroniques» auquel se livre l'auteur montre que, si elle abîme profondément l'existence de nombre de patients, d'autres trouvent au fil du temps un soulagement ou un compromis, mais paradoxalement elle protège certains patients d'autres souffrances plus redoutables encore.

    Il est temps, dit David Le Breton, que l'on développe davantage une médecine de la douleur centrée sur l'expérience intime des personnes afin de les aider, sinon à guérir, à accomplir une «réinvention de soi», autrement dit une réorganisation radicale de leur existence avec et autour de cette douleur chronique à tous les niveaux de leur quotidien, autrement dit à «tenir».

    Dans cette enquête passionnante qui nous concerne tous de près ou de loin, le sociologue explore, consulte, interroge autant ceux et celles qui vivent cette douleur inexpliquée que les soignants qui essayent de juguler ce mal chronique.

  • Passions du risque

    David Le Breton

    • Metailie
    • 12 February 2015

    Jouer un instant sa sécurité ou sa vie, au risque de la perdre : à défaut de limites et de repères que la société ne lui donne plus, l'individu, fort de sa marge croissante d'autonomie, cherche dans le monde des limites de fait, aventures, sauts à l'élastique, raids, trekking, rafting au bout du monde ou bien rapports sexuels non protégés avec des inconnus... Les régions les plus difficiles d'approche deviennent les nouveaux stades de la modernité, là où l'homme sans qualité peut enfin tutoyer la légende, aller au bout de ses forces, jouer symboliquement son existence pour gagner enfin ce surcroît de sens qui rend la vie plus pleine, lui donne une signification et une valeur.
    David Le Breton analyse ces figures inédites de l'ordalie, ce jugement de Dieu, devenu la version moderne d'un rite personnel de passage.

  • Du silence

    David Le Breton

    • Metailie
    • 12 February 2015

    Les usages sociaux et culturels accordent à la parole et au silence une alternance qui varie d'un lieu à l'autre et d'une personne à l'autre. Cependant, face au silence les uns éprouvent un sentiment de recueillement, de bonheur tranquille, tandis que d'autres s'en effraient et cherchent dans le bruit ou la parole une manière de se défendre de la peur. En effet, que ce soit pour quelques heures ou quelques jours, le silence permet de retrouver une disponibilité pour penser, mais aussi pour être à l'écoute des bruits de la nature. Le silence n'a pas besoin d'une posture et certaines activités y incitent. Mais le silence favorise aussi un retour du refoulé quand le rempart du sens que fournit le bruit se dérobe en partie, il semble ronger la parole à sa source et la rendre impuissante. Le silence est également associé au vide de sens et donc à la menace d'être englouti dans le néant.

  • Une anthropologie de la voix consiste dans ce paradoxe de ne plus écouter la parole mais la qualité de sa formulation, ses vibrations sonores, affectives, ses singularités. Non plus s'arrêter sur le sens des mots mais sur la tessiture de la voix. Détachée de la parole, la vocalité se donne comme émission subtile d'un corps, elle nous touche, nous bouleverse ou nous irrite, elle est d'emblée un lieu de désir ou de méfiance. Objet de fantasme, elle suffit parfois à susciter l'amour ou la haine envers une personne inconnue entendue seulement à distance à la radio ou au téléphone. Aucune science n'en épuise l'interrogation, même si l'acoustique, la phonétique ou la linguistique essaient de la résorber dans leur savoir. Elle fuit de partout, elle ne se laisse pas circonvenir. L'émotion liée à l'écoute d'une voix ne tient pas à ses propriétés acoustiques mais à son impact sur le désir de celui qui écoute. Il en va de même du visage, les deux éléments les plus intimes, les plus singularisés de l'humain et ceux qui se dérobent le plus. En donnant chair au langage, la voix le donne à entendre. Quand elle disparaît la parole s'efface aussi car elle n'existe pas sans la voix qui lui donne corps.
    La voix qui nous importe ici est celle de la vie quotidienne, celle qui fait sens et dont l'influence marque nos existences.
    Il s'agit ici de frayer le chemin à une anthropologie sensible et d'explorer le mi-dire de la voix.


    David LE BRETON est professeur de sociologie à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et du laboratoire URA-CNRS " Cultures et sociétés en Europe ". Il est l'auteur, entre autres, de Anthropologie de la douleur, Du Silence, Eloge de la marche, La Saveur du monde, Mort sur la route (roman noir) et Expériences de la douleur.


    Annexe :
    Sommaire de l'ouvrage Eclats de voix (une anthropologie des voix) Introduction Chapitre 1 : La voix comme signe d'identité Entre corps et souffle, la voix - La voix comme création du monde - Voix et lien social - Le sexe de la voix - Unicité de la voix - Jeux d'identité, jeux de voix - La voix comme révélation - Affectivité - Ambiguïté des caractérologies vocales.

    Chapitre 2 : De l'acheminement de la parole au dernier souffle Entrer dans la voix - Les rites de la voix - L'enveloppe protectrice de la voix - Mues - Les discordances du miroir sonore - Enfants sauvages.

    Chapitre 3 : Bris de voix Cris - Trop de voix - Bégaiement - Voix brisées - Silences - Épuisement de la voix - Inconscient de la voix - Handicap de la voix.

    Chapitre 4 : La voix sourde L'enfant sourd et l'entrée dans la voix - Le débat entre oralisme et langues des signes - La voix sourde comme altérité.

    Chapitre 5 : Désirs de voix La voix et le désir - jouissance de la voix, l'opéra - Lyrisme des chants sacrés - Les castrats ou l'amour de la voix - Chanter - Trouver sa voix - La voix du mépris - La voix de son maitre - Voix d'ailleurs.

    Chapitre 6 : La voix qui se tait Une voix qui se tait - La voix en deuil - Retenir la voix - La voix artificielle.

    Chapitre 7 : Les arts de la voix Puissance de la voix - Oralités - La voix en scène - Conteur - Théâtre - Radio - Paradoxes des voix de cinéma - Conférence.

    Ouverture Bibliographie

  • La relation douleur-souffrance est au coeur de cet ouvrage. Il porte sur l'expérience de la douleur, sur la manière dont elle est vécue et ressentie par les individus, sur les comportements et les métamorphoses qu'elle induit. Il s'agit d'être au plus proche de la personne en s'efforçant de comprendre ce qu'elle vit à travers les outils de l'anthropologie. Le propos consiste justement à dégager les liens entre douleur et souffrance, et parallèlement à comprendre pourquoi certaines douleurs sont dénuées de souffrance, voire même associées à la réalisation de soi ou au plaisir. La douleur recherchée ou vécue à travers les conduites à risque ou les scarifications est d'une autre nature que celle qui affecte le malade, par exemple. Le sportif de l'extrême ou simplement le sportif en compétition ou à l'entraînement est un homme ou une femme qui accepte la douleur comme matière première de ses performances, il cherche à l'apprivoiser, à la contenir, il sait que s'il ne se "rentre pas dedans" il fera piètre figure.

    L'auteur traite d'une douleur qui implique la souffrance dans la maladie ou les séquelles de l'accident ou de la torture, puis analyse une douleur souvent proche du plaisir ou de l'épanouissement personnel, il s'efforce de comprendre l'ambivalence du rapport à la douleur. La douleur est une donnée de la condition humaine, nul n'y échappe à un moment ou à un autre, une vie sans douleur est impensable. Elle frappe provisoirement ou durablement selon les circonstances. Mais, la plupart du temps, elle est sans autre incidence qu'un malaise de quelques heures aussitôt oublié dès lors qu'elle s'est retirée. Elle renvoie toujours à un contexte personnel et social qui en module le ressenti. La souffrance est la résonance intime d'une douleur, sa mesure subjective. Elle est ce que l'homme fait de sa douleur, elle englobe ses attitudes, c'est-à-dire sa résignation ou sa résistance à être emporté dans un flux douloureux, ses ressources physiques ou morales pour tenir devant l'épreuve. Elle n'est jamais le simple prolongement d'une altération organique, mais une activité de sens pour l'homme qui en souffre. Si elle est un séisme sensoriel, elle ne frappe qu'en proportion de la souffrance qu'elle implique, c'est-à-dire du sens qu'elle revêt. Entre douleur et souffrance les liens sont à la fois étroits et lâches selon les contextes, mais ils sont profondément significatifs et ouvrent la voie d'une anthropologie des limites.

  • L'industrie du design corporel s'épanouit. Le corps est devenu la prothèse d'un moi éternellement en quête d'une incarnation pour sursignifier sa présence au monde, pour adhérer à soi. Tatouage et piercings sortis de la marginalité sont devenus les accessoires de la mise en scène de soi.
    Partant du constat que le "corps marqué" a, depuis l'Antiquité et dans les sociétés traditionnelles, été l'expression d'un parcours, d'un message et surtout d'une identité, David Le Breton montre comment l'Eglise s'est fortement opposée à cette pratique, mais aussi comment, après les marins et les soldats, la justice s'en est emparée comme d'une "marque infamante". Il étudie la façon dont le tatouage intervient comme langage de révolte jusqu'à aujourd'hui où le piercing est bel et bien une identité à fleur de peau qui concerne la jeunesse.
    David Le Breton s'appuie sur une recherche de terrain pour analyser successivement : les marques corporelles dans les sociétés occidentales, le passage de la dissidence à l'affirmation de soi, la recherche, la recherche d'une identité, les rites de passages, la naissance d'une culture.
    Il s'intéresse à la différence entre souffrance, douleur et plaisir sexuel qui restent liés à l'acte même du piercing. Il note enfin ce paradoxe selon lequel, si ce système de marquage corporel régresse fortement dans les sociétés traditionnelles, il se développe de façon rapide et inventive dans le monde occidental nanti, et il s'interroge sur notre désir individualiste de vouloir modifier notre corps.
    Extrêmement documenté, son livre fait le tour de la question, tant historique qu'anthropologique et philosophique, sur une mode nouvelle et en pleine expansion.

  • Il y a la forêt du flâneur, du fugitif, celle de l'indien, la forêt du chasseur, du garde-chasse ou du braconnier, celle des amoureux, des ornithologues, la forêt aussi des animaux ou de l'arbre, celle du jour et de la nuit. Mille forêts dans la même, mille vérités d'un même mystère qui se dérobe et ne se donne jamais qu'en fragments. " Tout comme il y a un paysage, un son, une saveur, un parfum, un contact, une caresse, pour déplier le sentiment de la présence et aviver une conscience de soi. David Le Breton explore les sens, tous nos sens, comme pensée du monde. Cette fois l'anthropologue se laisse immerger dans le monde afin d'être dedans et non devant. Il nous montre que l'individu ne prend conscience de soi qu'à travers le sentir, qu'il éprouve son existence par des résonances sensorielles et perceptives. Ainsi tout homme chemine dans un univers sensoriel lié à ce que sa culture et son histoire personnelle ont fait de son éducation, chaque société dessinant une " organisation sensorielle " qui lui est propre.

    Percevoir les couleurs est un apprentissage autant que d'entendre ou de voir. Toucher, palper, sentir dans l'étreinte ou la souffrance, c'est faire affleurer la peau et la pensée dans la concrétude des choses, c'est aussi se sentir, goûter et parfois même être dégoûté. L'auteur se fait explorateur des sens et n'omet rien de nos attirances et de nos rejets. Proposant que l'on réfléchisse désormais au " Je sens donc je suis " , il rappelle que la condition humaine avant d'être spirituelle est bel et bien corporelle.

  • Jouissance du temps, des lieux, la marche est une dérobade, un pied de nez à la modernité.
    Elle est un chemin de traverse dans le rythme effréné de nos vies, une manière propice de prendre de la distance et d'affûter ses sens.
    L'auteur a pris la clé des champs à la fois par l'écriture et par les chemins frayés. il mêle dans les mêmes pages pierre sansot ou patrick leigh fermor, il fait dialoguer bashô et stevenson sans souci de rigueur historique car le propos n'est pas là, il s'agit seulement de marcher ensemble et d'échanger des impressions comme si nous étions autour d'une bonne table dans une auberge du bord de route, le soir, quand la fatigue et le vin délient les langues.

  • Le visage a des histoires qui traversent les siècles et ne se ressemblent pas.
    David le breton fait une anthropologie de cette partie du corps humain qui est le lieu central de notre communication. ne négligeant ni le face-à-face, ni le mauvais oeil, ni les masques, ni les grimaces, ni la cartographie criminelle, il met en évidence les paradoxes de l'éminence du visage de l'homme, nous entraînant tour à tour dans l'histoire du défiguré et du radieux, du beau et du laid, de l'acceptable et de l'insupportable.
    Prenant appui sur la religion, la philosophie, l'anthropologie, c'est tout le mi-dire du visage qu'il cerne pour nous conduire à la réflexion ultime que l'un des caractères de la violence symbolique mis en oeuvre dans le racisme consiste avant tout en la négation chez l'autre de son visage.

  • La leçon d'anatomie autrefois, le prélèvement d'organes aujourd'hui provoquent l'horreur des proches ou hantent les dernières heures de l'existence. Un sentiment de violation suscite la culpabilité de n'avoir pu empêcher la mutilation du corps de la personne aimée. Le greffé lui-même n'est pas indemne de troubles personnels après la transplantation. Le "don" qu'il reçoit est subtilement empoisonné d'exquise ou de cruelle façon.
    Le corps établit la frontière de l'identité personnelle ; brouiller cet ordre symbolique qui fixe la position précise de chaque individu dans le lien social, revient à effacer les limites identitaires du dehors et du dedans, du moi et de l'autre. Les limites du corps dessinent à leur échelle l'ordre moral et signifiant du monde. Un trouble introduit dans la configuration du corps est un trouble introduit dans la cohérence du monde. Ce champ de forces où s'opposent des valeurs que l'histoire n'a jamais réconciliées, est ici abordé sous l'angle de l'anthropologie, c'est-à-dire en s'efforçant de comprendre l'homme en tant qu'homme, acteur social, producteur de significations et de valeurs, inventeur de son univers propre dans la pluralité du monde possible.

  • Des visages

    David Le Breton

    • Metailie
    • 14 October 1992
  • Le seul silence que l'utopie de la communication connaisse est celui de la panne, de la défaillance de la machine, de l'arrêt de transmission.
    Il est une cessation de la technicité plus que l'émergence d'une intériorité. Le silence devient alors un vestige archéologique, un reste non encore assimilé. Simultanément le silence résonne comme une nostalgie, il appelle le désir d'une écoute sans hâte du bruissement du monde. Les usages sociaux et culturels accordent à la parole et au silence une alternance qui varie d'un lieu à l'autre et d'une personne à l'autre.
    Cependant, face au silence, les uns éprouvent un sentiment de recueillement, de bonheur tranquille, tandis que d'autres s'en effraient et cherchent dans le bruit ou la parole une manière de se défendre de la peur. Le silence renvoie aussi à l'acquiescement, à la connivence des amants ou des amis qui ne craignent pas de se taire ensemble. Il témoigne aussi de l'indifférence à l'autre, d'une négation de sa parole qui ne prend même pas de précautions morales.
    La jouissance du monde découle de la possibilité de toujours choisir. Mais le silence a toujours le dernier mot.

  • David Le Breton, poursuivant son anthropologie du corps, montre comment le recours au corps marque la défaillance de la parole et de la pensée. Ces êtres qui se coupent, s'entaillent, se blessent volontairement et secrètement, dont il parle ici, tentent en réalité de porter le langage à un autre niveau, de transcender l'impasse relationnelle dans laquelle ils se trouvent. Ils s'entament le corps comme s'ils posaient des limites aux souffrances extérieures, ils font cela pour se sentir plus vivants. Leur peau est devenue surface d'inscription de leur mal-être et de leur refus. Ils changent leur corps à défaut de changer le monde.
    A cette étrange autochirurgie du sens chez les adolescents, qu'il faut lire comme la recherche d'une redéfinition de soi, David Le Breton ajoute une réflexion sur les atteintes corporelles délibérées en situation carcérale, marquages indélébiles qu'il faut lire comme l'expression d'une résistance à l'humiliation et à l'enfermement ainsi que sur les artistes de « body art » qui, à travers leurs performances sanguinolentes et douloureuses, essayent d'ébranler le miroir social.
    Avec cet ouvrage très fort, à la limite de l'insoutenable, l'anthropologue du corps montre que la recherche de la fabrique du sacré à usage personnel, la sollicitation de l'autre au-delà du social sont la manifestation du désir éperdu d'exister, serait-ce aux limites de la condition humaine.

  • Il y a la forêt du flâneur, du fugitif, celle de l'indien, la forêt du chasseur, du garde-chasse ou du braconnier, celle des amoureux, des ornithologues, la forêt aussi des animaux ou de l'arbre, celle du jour et de la nuit. Mille forêts dans la même, mille vérités d'un même mystère qui se dérobe et ne se donne jamais qu'en fragments. » Tout comme il y a un paysage, un son, une saveur, un parfum, un contact, une caresse, pour déplier le sentiment de la présence et aviver une conscience de soi. David Le Breton explore les sens, tous nos sens, comme pensée du monde. Cette fois l'anthropologue se laisse immerger dans le monde afin d'être dedans et non devant. Il nous montre que l'individu ne prend conscience de soi qu'à travers le sentir, qu'il éprouve son existence par des résonances sensorielles et perceptives. Ainsi tout homme chemine dans un univers sensoriel lié à ce que sa culture et son histoire personnelle ont fait de son éducation, chaque société dessinant une » organisation sensorielle » qui lui est propre.

    Percevoir les couleurs est un apprentissage autant que d'entendre ou de voir. Toucher, palper, sentir dans l'étreinte ou la souffrance, c'est faire affleurer la peau et la pensée dans la concrétude des choses, c'est aussi se sentir, goûter et parfois même être dégoûté. L'auteur se fait explorateur des sens et n'omet rien de nos attirances et de nos rejets. Proposant que l'on réfléchisse désormais au » Je sens donc je suis « , il rappelle que la condition humaine avant d'être spirituelle est bel et bien corporelle.

  • Mort sur la route

    David Le Breton

    • Metailie
    • 11 October 2007

    Il est difficile de se construire à seize ans, on en meurt parfois.
    Laure et Olivier sont partis sur la route, en stop, pour échapper à la violence de leur vie familiale, ils ont fui l'enfer. Max les a suivis mais lui, ses parents l'aiment, ce sont juste des parents ordinaires, une vie ordinaire. Jetés dans un monde ennemi, ils connaissent la misère des squats, la saleté, la promiscuité, et parfois ils rencontrent l'horreur, l'indicible.
    Anna, elle, a fui la misère des Balkans. Thomas est un peu cassé par ses missions sur les théâtres de guerre, le hasard va le projeter violemment dans cet univers adolescent où la douleur permet de fuir la souffrance. Il découvre que des jeunes disparaissent, que des prédateurs sont à l'affût, et mène en solitaire une enquête dangereuse, dans cette ville de Strasbourg si belle et si cruelle.
    David Le Breton écrit ici un roman noir passionnant et très documenté sur la douleur de grandir dans un monde hostile.

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