Christophe Grossi

  • Quel est le nom de cette ville qui brûle en moi ? Que ce soit lors de ses errances citadines, ses voyages souterrains ou hors la ville, Christophe Grossi aime observer ce qui nous relie ou nous oppose. Au fil des rencontres fugaces ou vivaces, des moments de tension ou d'apaisement, il s'interroge sur notre présence au monde, notre immobilité en mouvement et nos désirs de fuir. Si la ville fascine, elle peut griser aussi. Et dans nos va-et-vient, comment habiter les lieux traversés, quel que ce soit le mode de transport choisi ?Dans ce récit qui procède par fragments, où les voix convergent et se complètent, une galerie de portraits se construit. Une nouvelle carte apparaît, faite d'itinéraires réels ou imaginaires, le long desquels les absents hantent les vivants. Et chaque trajectoire prend la forme d'un possible soubresaut. La ville soûle n'est pas un récit de voyage au sens propre : c'est une métamorphose.

  • Je n'ai pas oublié les heures passées sur la route, les villes traversées et les librairies visitées, les voies à sens unique et les impasses, les arrêts forcés et les parkings souterrains, les chambres d'hôtel et les repas pris la plupart du temps en solitaire, la couleur des ciels du nord et l'odeur du bitume l'été, les moments joyeux et les doutes, les rencontres ratées et les attentes, les musiques écoutées et les phrases en boucle, les décisions à prendre et les questions ressassées, les prénoms, les noms et les pronoms à attendre, à entendre, à comprendre, à saisir, à retenir ou à oublier. Pendant un an, il sillonne les routes et les librairies comme représentant pour le compte d'un éditeur indépendant, le plus souvent en musique. Comment vit-on l'itinérance quand on passe son temps à quitter tout le monde ? À moins que ce soit précisément le contraire, et que chaque jour apporte son lot de nouvelles rencontres ? Road-trip intime et professionnel prolongé par les photos de Nathalie Jungerman comme autant d'horizons possibles, Va-t'en, va-t'en, c'est mieux pour tout le monde est une aventure littéraire doublée d'une réflexion sur les conditions de diffusion (et de dispersion) de la littérature aujourd'hui.

  • Corderie

    Christophe Grossi

    Cet ouvrage est le deuxième mouvement d'un cycle en quatre temps, initié par le précédent «Ricordi», qui explore sous des formes différentes les thèmes de l'héritage, de la transmission, du souvenir, de l'oubli et de la fiction qui transcende l'ordinaire.

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  • La genèse des Ricordi, racontée par son auteur :

    « Mon arrière-grand-père paternel et mon grand-père maternel ont en commun d'avoir très tôt quitté leur Lombardie natale, d'avoir épousé une Française dans l'Est de la France, d'avoir francisé leur pré- nom, d'avoir coupé les ponts avec l'Italie, avec leur famille, avec leur langue maternelle et de n'avoir rien transmis de leurs origines à leurs enfants, à leurs petits-enfants sinon un nom que je porte. Je porte la disparition d'une partie de l'histoire familiale, des histoires abandon- nées à la frontière. Je porte en moi plusieurs inconnues : tous les rêves du monde.
    Longtemps l'Italie a été un fantasme, tantôt une honte ou une fierté, une fiction le plus souvent. Elle était un trou, une présente absence, une ouverture, des histoires possibles, multiples, infinies. J'aurais pu enquêter, remonter le fil, interroger ceux qui auraient connu quelqu'un qui aurait connu quelqu'un qui... mais je me suis toujours méfié des témoignages. Comment faire confiance aux souvenirs quand les faits sont derrière nous, passés ? On se souvient, on croit se souvenir, on embellit ou noircit la réalité, on arrange, sciemment ou non, en fonction de l'interlocuteur. On (se) raconte nos souvenirs, on entend des histoires. Parce qu'on a soif d'histoires, et celui qui raconte, et celui qui écoute.
    Qu'ils soient vrais ou en partie inventés, détournés, incomplets, les souvenirs sont espiègles, ils vont et viennent, du coq à l'âne, dans le désordre et ils aiment nous perdre, se modifier, se transformer. Les souvenirs sont des romans.
    N'ayant pas vécu les années quarante, cinquante et soixante en Italie, n'ayant pas fait le chemin de mes aïeux, je ne me souviens pas de cette époque et ne peux prétendre me souvenir de ce que je n'ai pas vécu bien que je me souvienne de ce que j'ai lu, entendu, vu, écrit, retenu, de toutes ces années.
    Et parce que je me souviens du souvenir des autres et qui maintenant sont les miens, c'est ainsi que mes souvenirs sont devenus des « ricordi », c'est-à-dire des souvenirs qui ne peuvent être dits dans ma langue, en français, mais dans celle que j'aurais pu parler si elle avait été transmise. Mi ricordo n'est pas dire : Je me souviens.
    L'histoire de ma famille doit être très éloignée de celles qui traversent les ricordi mais c'est de cette construction-là que je me souviendrai à présent. Ici, comme dans tout récit, l'histoire rejoint l'Histoire. C'est ainsi que des vies apparaissent ou disparaissent.
    On suivra les partisans et leurs difficultés à retrouver une « vie normale » après la guerre, on s'intéressera au miracle économique, à l'essor industriel, aux concours de beauté, au photojournalisme de Federico Patellani, aux actrices (Sophia Loren, Anna Magnani, Gina Lolobrigida, Silvana Mangano,...), à la littérature (Cesare Pavese, Beppe Fenoglio, la famille Ginzburg, Silvio D'Arzo, Mario Luzi,...), à Alba et aux Langhe, au cinéma néoréaliste, à la mort de ce cinéma-là, à De Sica, Rossellini, Antonioni, Fellini et Pasolini, à la fermeture des bordels, à la naissance de journaux, de radios, à l'arrivée de la télévision, à la transformation du paysage, celui des villes, celui des côtes, aux histoires d'amour, aux mensonges et aux trahisons mais aussi aux amnésies, aux volontés d'oubli et aux désirs de fuir... Oui, il y a désormais tout ça dans ce que j'interroge, dans mes ricordi. Des fragments d'histoires et de vies qui a auraient pu être les nôtres où se glisser dans les creux, les manques, les oublis, ses abandons.
    Très vite la forme utilisée par Joe Brainard (I remember) et Georges Perec (Je me souviens) s'est imposée.
    Ricordi peut être lu du 1er au 480e fragment mais aussi dans le désordre, via l'index, de manière aléatoire, à l'envers, de travers, l'Italie dans le dos. » Texte de Christophe Grossi.
    Dessins de Daniel Schlier.
    Prière d'insérer d'Arno Bertina.

  • Quitter la ville, les vignes plus loin vers l'est, revenir au journal sans plus se soucier de l'actualité. Juste se contenter des paysages qui défilent à toute vitesse, de la lumière jaune paille, des nuages à peine sortis de la lampe. Se couper des autres en écoutant une musique pleine de basses pour mieux les retrouver dans l'espace de l'anamnèse et sur l'écran de l'ordinateur portable.

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