Anne-Marie Thiesse

  • Les identités nationales sont des constructions. La liste des éléments de base d'une identité nationale est connue : des ancêtres fondateurs, une histoire, une langue, un folklore. Sa mise au point fut l'oeuvre commune menée en Europe durant les deux derniers siècles. Le militantisme patriotique et les échanges transnationaux d'idées ont créé des identités toutes spécifiques, mais similaires dans leur différence.

    De l'invention des épopées barbares à la conception des musées d'ethnographie, de l'élaboration des langues nationales à celle des costumes typiques, cet ouvrage retrace la fabrication culturelle des nations européennes.

  • Anne-Marie Thiesse, historienne spécialisée dans l'étude sur les identités nationales, en particulier française, a publié avec succès il y a quinze ans, La création des identités nationales en Europe du XVIIIe au XXe siècle au Seuil.
    Sur cette lancée, elle s'est mise à étudier le rapport des littératures à la nation. Magnifique sujet à double entrée : l'implication des écrivains dans la création ou l'exaltation de la nation, l'évolution des littératures en fonction de l'avènement des nations ou de leurs crises.
    Le sujet couvre l'énorme champ de connaissances : depuis les grandes incarnations nationales d'écrivains (Shakespeare, Hugo, Goethe, Cervantès, etc.) jusqu'à l'étude des écrivains qui ont effectivement milité pour la formation nationale (comme Peötefi en Hongrie) ou ceux qui ont incarné un moment national comme le Aragon de la Résistance. Mais il s'agit aussi de la formation des langues, des mécanismes de consécration, de l'ampleur des traductions, du rôle de la critique, des écrivains diplomates, des monuments érigés en leur faveur dont le plus célèbre et le premier, celui de Walter Scott à Édimbourg en 1844. Ou encore des tombes, comme celles de Michelet au Père Lachaise.
    Les échos du sujet avec la situation présente sautent aux yeux : aussi bien avec la discussion sur le rôle des grands auteurs dans l'apprentissage du français qu'à travers le problème actuel des traductions d'écrivains à l'étranger.

  • Les identités nationales ne sont pas des faits de nature, mais des constructions.
    La liste des éléments de base d'une identité nationale est aujourd'hui bien connue : des ancêtres fondateurs, une histoire, des héros, une langue, des monuments, des paysages et un folklore. Sa mise au point fut la grande oeuvre commune menée en Europe durant les deux derniers siècles. Le militantisme patriotique et les échanges transnationaux d'idées et de savoir-faire ont créé des identités toutes spécifiques, mais similaires dans leur différence.
    Forme d'organisation politique étroitement liée au développement du capitalisme industriel, la nation a fondé sa légitimité sur le culte de la tradition et la fidélité à un héritage collectif.
    L'exaltation de l'archaïsme a accompagné l'entrée dans la modernité.
    /> De l'invention des épopées barbares à la conception des musées d'ethnographie, de l'élaboration des langues nationales à celle des paysages emblématiques ou des costumes typiques, cet ouvrage retrace la fabrication culturelle des nations européennes. Leurs identités sont issues d'un travail collectif et volontariste qui s'est appuyé sur les nouveaux médias de communication.
    Leçon de l'histoire à retenir, sans doute, pour l'Union européenne.

  • Au cours des débats récents, l'identité nationale a été souvent associée à une vision passéiste et xénophobe de la France : nation assiégée qui serait doublement menacée par la globalisation et l'immigration. Ce livre renverse la perspective. L'identité nationale mérite qu'on s'y intéresse parce qu'elle nous parle de la modernisation qui a transformé nos sociétés depuis deux siècles, sur le plan politique et culturel.
    Parler d'identité nationale, c'est comprendre pourquoi une société tournée vers le progrès, traversée par des revendications de liberté, d'égalité et de sécularisation, devant intégrer une population disparate, s'est prise de passion pour le passé. C'est découvrir comment le principe de la représentation politique a nécessité une représentation culturelle de la nation, comment il a suscité une perception esthétique et émotionnelle de son territoire. L'ère des nations, c'est le moment où naissent les usines et les monuments historiques, le corps enseignant et le tourisme, les partis politiques et les sports, la presse et le folklore. Les institutions, les conceptions, les émotions caractéristiques de l'ère nationale imprègnent encore largement notre éducation et notre mode de vie.
    Partant d'événements ou de débats récents, on les examine ici en leur restituant leur profondeur historique. Certes, le bilan de l'âge national n'est pas seulement positif : guerres, colonialisme, dégradation de l'environnement. Et en ce début de xxie siècle, le progrès a cessé d'être un idéal collectif. D'ailleurs, la crise d'identité actuelle est sans doute une crise de la modernité. C'est que nation et identité nationale ne sont pas des sujets simples, réductibles à des polémiques circonstancielles. Ils invitent bien plutôt à réfléchir sur la nécessité, pour une société, d'imaginer son destin afin de le construire.

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