Ludovic Frobert

  • Comment le socialisme doit-il articuler les deux exigences qui l'ont toujours défini : « à chacun selon ses besoins » et « à chacun selon ses mérites » ? Ce court essai propose un retour aux origines. Dans l'une de ses belles formulations, Pierre Leroux écrivait, « le socialisme paraît, et l'aube du jour c'est 1830 ». Procédant ici de quelques portraits, ceux notamment de Louis Blanc et Constantin Pecqueur, de François-Vincent Raspail et de George Sand, cet essai signale comment en cette période de genèse, qui inventa même le terme de « socialisme », l'exigence du besoin fut considérée comme rectrice. Loin d'être nié, le mérite restait néanmoins associé à cette exigence. En ces temps déjà de premières déferlantes libérales, cette articulation originelle permit alors au socialisme de s'identifier d'abord, de résister ensuite et de créer enfin, tant dans le domaine des idées que dans celui des expérimentations, des voies nouvelles à l'émancipation et au progrès social, économique et politique. Cette option consistant à résolument situer le pari du socialisme au-delà de la seule égalité des chances, aussi rigoureusement définie soit-elle, méritera dès lors d'être rappelée et reconsidérée aujourd'hui.

  • C'est à Lyon, entre octobre 1831 et mai 1834, que paraît le premier journal ouvrier pérenne publié en France. Là, aux temps des insurrections, les canuts créent leur propre organe, un hebdomadaire de huit pages sur deux colonnes, L'Écho de la fabrique. Durant plusieurs mois, les chefs d'atelier et ouvriers en soie vont prendre voix dans leur journal pour tenter d'adapter le régime complexe de la fabrique lyonnaise à l'évolution industrielle en cours, et préserver ainsi leur autonomie et leur liberté. Pour cela, Antoine Vidal, Joachim Falconnet, Marius Chastaing, Joseph Bouvery, Jacques Rivière Cadet, Michel-Marie Derrion, César Bernard, mais aussi une multitude de correspondants locaux débattent dans les pages de L'Écho de « l'association industrielle » et de « l'enseignement mutuel » ; ils tiennent la chronique des séances du conseil des prud'hommes, développent leurs réfl exions sur l'économie sociale, présentent leurs poèmes, chansons et charades, ou multiplient les conseils pratiques, dans le domaine de l'hygiène aussi bien que dans celui de la « jurisprudence usuelle ». Réunis dans cet ouvrage, historiens, sociologues, littéraires, linguistes, politistes, philosophes et économistes proposent de traverser le corpus de L'Écho de la fabrique selon leurs propres curiosités et interrogations. Les perspectives mises en oeuvre révèlent la richesse et l'importance de ce journal ouvrier. Elles montrent son caractère unique sur le plan social, économique, linguistique et pour l'histoire même du phénomène de l'imprimé.

  • Cet ouvrage ambitieux propose une cartographie des grandes figures, des idées et controverses du premier socialisme français, aujourd'hui largement méconnu et pourtant incroyablement inventif et actuel. Dans les années qui suivent les Trois Glorieuses de juillet 1830, ce bouillonnement d'idées s'est notamment incarné dans une presse foisonnante, qui ne peut se résumer aux seuls noms d'Étienne Cabet, Pierre-Joseph Proudhon ou Louis Blanc. Sa puissance reste vive pour notre temps. En 1825, les socialistes sont dans les premiers balbutiements de leur histoire. Trente-cinq ans plus tard, leur élan s'interrompt au fond des prisons de Napoléon III, en exil ou dans le silence. Au cours de ces années trop souvent négligées, ils dénoncent les désordres et les injustices de leur temps tout en élaborant une nouvelle connaissance du lien social, de la solidarité et de l'union. Ils se placent au croisement de la science, de la philosophie ou de la religion pour revendiquer un droit à l'action et à l'expérience. Ils s'attellent à fonder une nouvelle association des hommes dans un monde en crise et en mutation. Cette gestation est enthousiasmante mais aussi douloureuse : elle est rythmée par d'âpres querelles que l'histoire ultérieure des socialismes ne cessera de rejouer. L'une des armes maîtresses dont se saisissent les socialistes pour leurs combats est le journal : c'est notamment à la pointe de leurs plumes qu'ils donnent corps à leur action et qu'ils propagent leurs foisonnantes découvertes. Du Globe au Nouveau Monde, de La Démocratie pacifique au Tocsin des travailleurs, de La Revue du progrès à La Revue indépendante, de L'Écho de la fabrique à L'Atelier, saint-simoniens, sociétaires, cabétistes ou buchéziens, socialistes chrétiens ou républicains, communistes et féministes partent en quête d'une compréhension du présent pour en extraire, sous les désordres apparents, les contours d'un avenir émancipé. Quand les socialistes inventaient l'avenir est l'enquête inédite qu'une trentaine d'auteurs consacrent à cette histoire politique, sociale, économique, culturelle et savante de première importance et toujours très largement méconnue.

  • En 1983, paraît dans le très sérieux Journal of Economic Literature un article au ton pour le moins iconoclaste. Signé par un auteur jusqu´alors reconnu pour ses travaux classiques dans le domaine de l´histoire économique quantitative, ce papier traite de la rhétorique des économistes. D. N. McCloskey y assène, entre autres, que l´étude des textes économiques relève avant tout de la critique littéraire ; que les modèles mathématiques, tant prisés par les économistes, sont essentiellement métaphoriques et composent un véritable domaine poétique original ; que l´économiste de profession est, au minimum, en retard d´une révolution épistémologique par rapport à ses contemporains lorsqu´il prétend assurer son autorité scientifique sur sa capacité réelle à faire des prédictions.Un fort courant de réflexion sur la rhétorique des sciences économiques va prendre sa source dans cette bravade contre le positivisme et le scientisme ambiants. En précisant le point de départ de McCloskey, en consolidant les intuitions fécondes contenues dans son attaque en règle contre le « modernisme », en prenant parfois leurs distances vis-à-vis des aspects trop clinquants de son manifeste de 1983, quelques auteurs - dont notamment RoyWeintraub, Robert Heilbroner, Albert Hirschman - vont explorer alors plus avant les conséquences de la révolution rhétoricienne en économie. « La Rhétorique des sciences économiques » est proposé ici pour la première fois en traduction française.

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