Guy Chaussinand-Nogaret

  • Dramaturge (« le seul avenir du théâtre »), journaliste (le Mercure), grammairien, conteur et philosophe, Marmontel, émule de Voltaire son ami, fut un apôtre de la tolérance et de la liberté. Son Bélissaire provoqua un scandale. La Sorbonne indignée que l'on pût croire à l'inutilité des bûchers condamna un ouvrage qui fut par ailleurs encensé par toute l'Europe éclairée. Ce sont ses Contes moraux qui lui valurent sa plus grande renommée. Adulé à l'égal de Voltaire, sa Neuvaine de Cythère, le plus joli poème érotique du siècle, ne put être édité de son vivant : la censure veillait.

  • Les Lumières n'ont rien laissé de côté : curiosité universelle, critique sociale, subversion politique, bataille (anti)religieuse... Leurs représentants ont tous soumis les idées dominantes et les institutions régnantes à un examen rigoureux. Tous deux collaborateurs de l'Encyclopédie et presque contemporains (Helvétius, 1715-1771, d'Holbach, 1723-1789), ils représentent des courants très radicaux : athées tous deux ce qui les différencie de beaucoup de leurs amis plus ou moins déistes, matérialistes résolument (mais l'un et l'autre d'une façon un peu différente). Ils sont d'une origine plus prestigieuse que les Diderot et d'Alembert : d'Holbach est un aristocrate allemand qui tient table ouverte à Paris, Helvétius a été fermier général et s'est retiré fortune faite. Bien entendu, ils se connaissent et s'estiment, par leur position sociale, ils démultiplient en quelque sorte les idées subversives. A côté des chefs de file intellectuels et à côté des dames qui tiennent salon, ils alimentent les élites en thèmes de réflexion, les invitant à toujours plus d'audace.
    Il est éclairant et fécond, pour un historien de la société et historien des idées comme Guy Chaussinand-Nogaret, d'évoquer leur destin et leurs oeuvres sous forme de « vies parallèles ». Un livre neuf et original.
    Directeur d'études honoraire à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, spécialiste éminent du xviiie siècle, Guy Chaussinand-
    Nogaret est l'auteur de nombreux ouvrages fondamentaux sur cette
    période. Il a récemment publié Casanova (Fayard, 2006) et D'Alembert, une vie d'intellectuel au siècle des Lumières (2007).

  • Chaque société sécrète ses élites qu'il est possible de définir et d'inventorier : derrière elles, n'est-ce pas toute la société qui se profile puisqu'elles en sont le couronnement, et plus encore le miroir ? En fixant pour terme à ce recueil la date de 1848, on a voulu se limiter à une tranche d'histoire où les élites sont parfaitement circonscrites dans le droit et dans le fait. En orientant l'analyse vers l'étude du mouvement qui porte les élites, caractérisées par des constantes pluriséculaires, à se renouveler constamment, on a voulu faire oeuvre d'historien et non de sociologue. Les textes ont été présentés avec un maximum de discrétion : pour que l'auteur disparaisse - en dépit de son parti-pris initial - derrière la production historique la plus variée possible.

  • Fils naturel d'une nonne libertine, condamné au sort des enfants trouvés, Jean Le Rond dit d'Alembert acquiert très jeune la réputation de plus grand géomètre d'Europe ; esprit facétieux, il enchante les salons par ses saillies burlesques et ses dons d'imitateur. Mais c'est la littérature qui fait de lui la grande figure du siècle des Lumières. Le "Discours préliminaire" de l'Encyclopédie, entreprise dont il asure la direction avec Diderot, lui vaut une gloire comparable à celle de Voltaire et l'amitié des "despotes éclairés", Catherine de Russie, Frédéric le Grand, qui tentent même de l'attirer chez eux.
    Après avoir investi les salons parisiens et les académies, d'Alembert devint le fédérateur du "parti philosophique", soutint avec ardeur la lutte contre les "dévôts", s'engagea sur tous les fronts et dans toutes les querelles qui opposainet les gens de lettres et souvent leur valaient les foudres de l'autorité. Peu apprécié à la cour, il avait aussi des ennemis dans son propre camp. Ceux-ci  réprouvaient ses idées radicales, ceux-là enviaient la position acquise par ses seuls mérites qui lui donnait le magistère sur le monde des sciences et des lettres, la quasi-totalité de ses pairs lui rendaient justice, mais ceux qu'il avait bléssés lui vouaient une haine féroce, le qualifiaient d'usurpateur et le condamnaient pour son charlatanisme supposé : sa prétendue supériorité en géométrie lui aurait valu son triomphe dans la littérature, alors que sa renommée d'homme de lettres en aurait imposé aux mathématiciens...On lui reprochait aussi son despotisme et son esprit vindicatif. Ce dernier reproche était parfois justifié ; mais si d'Alembert intrigua parfois, ce fut pour la cause, celles des Lumières, et nullement par ambition ou intérêt.
    Discret sur sa vie intime, il connut une passion publique qui ne s'éteignit qu'avec lui. Le couple d'Alembert-Julie de Lespinasse compte au nombre des idylles qui n'ont pas encore révélé tous leurs secrets.
    Au-delà des querelles, il reste son oeuvre : inséparable du caractère de l'homme partagé entre ironie et fureur, elle a suscité générosité et passion partisane et reste, à côté de celle de Voltaire, la manifestation la plus éloquente, le procès-verbal le plus explicite de l'exceptionnelle fermentation intellectuelle d'un siècle qui a voulu s'aventurer hors des territoires connus et labourer les terres viergesque son optimisme disputait aux fantismes et au fatalisme. 

  • Maître de la France pendant douze ans (1758-1770), sous le règne de Louis le Bien-Aimé, le duc de Choiseul a été mésestimé et malmené par les historiens. Ce libertin fastueux, trop souvent confondu avec le personnage de théâtre qu'il avait inspiré à Beaumarchais, le comte Almaviva des Noces de Figaro, seigneur abusif et prodigue, a été la victime des préjugés de l'historiographie républicaine, de certains monarchistes nostalgiques... et des Jésuites qu'il avait fait bannir. Le complot qui avait provoqué sa disgrâce en 1770, a survécu jusqu'à nos jours. Guy Chaussinand-Nogaret, grand spécialiste du XVIIIe, s'est attaché, moins à le réhabiliter, qu'à prendre la véritable mesure d'un ministre qui, après avoir sauvé le royaume du désastre où la guerre de Sept Ans le conduisait inéluctablement, tenta de préserver l'avenir d'un régime guetté par la décomposition. [...] Disciple des philosophes, de Montesquieu et de Voltaire, il eut une conscience lucide des contradictions qui opposaient au roi une opinion exigeante, avide de liberté et de considération. Le cocher de l'Europe, comme le surnommait le tsar, noua l'alliance entre la France et l'Autriche contre la Prusse, fit obstacle aux visées de la Russie sur la Pologne, donna à la France la Lorraine et la Corse, restaura la marine, réforma l'armée, prépara - par la modernisation du matériel stratégique - les triomphes napoléoniens, libéralisa l'économie. Il voulut aussi que la France pût désormais participer à la définition des lois. Cette audace lui valut, à la fin, la disgrâce. Les conservateurs le guettaient et rongeaient leur frein avec trop d'impatience, pour qu'il pût résister longtemps aux intérêts coalisés. Choiseul ne put déjouer le dernier complot : il est vrai que les conjurés avaient mis dans leur camp la maîtresse du roi, Mme du Barry. Ainsi, accusé de trahison, Choiseul tomba-t-il sous le coup de la réaction associée à la prostitution. Selon l'auteur, la monarchie ne s'en releva jamais.

  • 1789 : la parole longtemps contenue se libère. Les orateurs s'improvisent, carrefours et jardins publics retentissent de mots séditieux, de mots violents, de mots révolutionnaires. Surtout un espace s'ouvre désormais à un exercice inédit : l'éloquence politique. Pour la première fois une Assemblée nationale offre une tribune à des élus qui ont décidé, à l'appel de la France, de recomposer un régime à bout de souffle et de donner au pays une Constitution fondée sur la liberté, le respect des Droits de l'homme et le partage des responsabilités.Dès le début des ténors se distinguent. Ils s'emparent de la chaire, subjuguent leurs collègues et leur voix, amplifiée par les journaux, résonne dans toute l'Europe. Ils inventent presque spontanément une nouvelle rhétorique, persuasive et séduisante, car s'il est nécessaire de plaire, il est encore plus urgent de convaincre. Les débats, souvent âpres, restent courtois ; la civilité du siècle interdit les excès, réprouve les injures. On leur préfère les arguments et la dialectique. Les deux premières législatures ne connaissent guère les écarts de langue et les propos calomnieux. La tribune demeure un lieu de démonstration. L'élection de la Convention après la chute de la monarchie constitutionnelle redistribue les cartes. L'Assemblée devient une arène sanglante et l'éloquence change de nature. Il n'est plus question de ravir l'auditoire par un discours discipliné et magique, d'insinuer des images évocatrices, de réfuter habilement l'adversaire. Désormais la fureur et la peur induisent la violence et le discours devient une arme de persécution et d'élimination physique. Une syntaxe d'extermination s'est substituée à la controverse courtoise. Après Thermidor le calme revient. Mais bien vite, avec la résignation, s'installe le silence.Les discours parlementaires compilés dans ce recueil alternent les grands textes fondateurs et les diatribes vénéneuses. Il contient des chefs-d'oeuvre d'éloquence qui ne seront jamais surpassés et permet de saisir sur le vif les débats qui ont présidé à la naissance de la France républicaine et inauguré ses devises de tolérance et de liberté.

  • Il existe des êtres immodestes et d'une certaine façon monstrueux qui expriment par leur génie toute la sensibilité, toute la volupté, tous les cris et toutes les ambitions du monde. Ceux-là atteignent à la gloire qu'aucune sentence ne peut humilier, que l'oubli ne peut flétrir et qui intimident même les plus sceptiques par le prestige de leur supériorité et surtout parce que les siècles ne parviennent pas à les recouvrir de leurs cendres. Ils ennoblissent les consciences les plus frustes dans lesquelles ils s'insinuent à leur insu et leur ouvrent, avec les troubles et l'émulation qu'ils suscitent, les portes d'un univers où s'accomplit un prodige qui provoque le vertige : l'accès au monde mystérieux et sublime où l'obscurité s'illumine de tous les flambeaux de l'éternité.
    Quintessence du cosmopolitisme, aventurier, agent secret, escroc à ses heures, bien sûr séducteur et joueur, Casanova (1725-1798) occupe un des barreaux supérieurs de cette échelle des distinctions. Cette place, il la mérite, mais non pour les raisons triviales qui ont fait sa réputation. Ce n'est pas lui rendre justice, c'est même lui faire injure, que de le parangonner comme le modèle de tous les vices et de le réduire à la somme de ses dérèglements. Ses fabuleux Mémoires, l'Histoire de ma vie, ne sont pas seulement une grande odyssée et un témoignage exceptionnel sur l'Europe des Lumières, mais un monument de la littérature universelle. Ils n'épuisent pas son génie, qui accomplit aussi d'autres exploits qu'on ne saurait sans arbitraire négliger ou dédaigner. Ses ultimes paroles - « j'ai vécu en philosophe » - ne traduisent pas une simple revendication formelle d'identité, mais elles correspondent à un engagement, à un contrat avec lui-même et avec son siècle, susceptible de le guider vers les arcanes de la spéculation philosophique comme un Voltaire, un Diderot ou un Condorcet. S'il s'est constitué des titres sérieux à l'admiration des lettrés, Casanova s'est fait aussi l'avocat des causes que le XVIIIe siècle a soutenues, il a contribué au mépris des conventions et à la revendication de liberté. Témoin des Lumières, il en est en même temps l'un des acteurs. Rien de ce qui a préoccupé l'esprit de ses contemporains ne lui a été étranger.

  • « Les manières d'aimer ne sont plus ce qu'elles étaient, ni les rapports entre le masculin et le féminin. C'est l'un des aspects les plus troublants d'une modification d'ensemble des relations familiales, une mutation bouleversante, le plus important peut-être de tous les changements qui affectent notre civilisation à la veille du IIIe millénaire... » Georges Duby

  • « Les manières d'aimer ne sont plus ce qu'elles étaient, ni les rapports entre le masculin et le féminin. C'est l'un des aspects les plus troublants d'une modification d'ensemble des relations familiales, une mutation bouleversante, le plus important peut-être de tous les changements qui affectent notre civilisation à la veille du IIIe millénaire... » Georges Duby

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