Jean-Yves Tadié

  • Ce volume réunit l'ensemble des sept préfaces que j'ai données à des oeuvres de Malraux dans la Collection blanche et la Bibliothèque de la Pléiade : écrits farfelus, lettres choisies, carnets de voyage en URSS et du Front populaire, écrits sur l'art, essais critiques. Il couvre donc l'ensemble de la pensée de Malraux essayiste, dont il dégage les grands thèmes et souligne l'actualité. Si je me rappelle mes premières impressions à la lecture de Malraux, quelqu'un apparaissait, qui nous disait que l'histoire pouvait se raconter à rebours, à partir de l'art moderne (qui nous était cher, la jeunesse s'est toujours voulue moderne) vers le passé, tous les passés. Raconter n'était pas le mot, cette nouvelle histoire était faite d'apparitions, comme celle de Mme Arnoux dans L'Éducation sentimentale. C'était aussi une nouvelle géographie : surgissaient l'Afrique, l'Asie aux mille ateliers, l'Amérique de l'art précolombien, les îles d'Océanie. Mais tout excepté le médiocre, qui n'explique rien, sauf la prose du monde. L'histoire volait en éclats sous le choc des éclairs. Nos manuels, en effet, n'étaient pas écrits, ne relevaient pas de la littérature. Malraux, lui, donnait un équivalent stylistique des oeuvres dont il parlait, il traitait avec elles d'égal à égales et les reconstituait en une phrase, une image, un élan lyrique. C'était le sismographe que nous aimions aussi chez André Breton. Nous n'avions, d'autre part, jamais vu ces confrontations de photographies, de reproductions d'oeuvres d'art, ces courts circuits qui font jaillir une étincelle (dont nous étions voleurs, suivant le conseil de Rimbaud, notre contemporain). Les archives du comité Nobel ont montré que Malraux n'avait pas eu ce prix parce qu'il n'écrivait plus de romans. Étrange hiérarchie des genres, qui exclut l'essai du champ littéraire ! Au pays de Montaigne, de Pascal, de Montesquieu, de Valéry, on tiendra au contraire qu'il n'est pas moins littéraire que la fiction. La même imagination créatrice qui s'est illustrée dans La Condition humaine est présente dans Les Voix du silence, et dans la critique littéraire, dont L'homme précaire et la littérature représente l'aboutissement. L'Homme précaire retrouve le sens de la littérature. Les Voix du silence peuvent apparaître comme une recherche des temps et des arts perdus : styles négligés, artistes oubliés, continents engloutis. Elles retrouvent le temps de l'art. Restait à montrer par quels moyens. » (J.-Y. T.)

  • « Leurs yeux se rencontrèrent » : ces scènes de première rencontre qui font la force des grands romans, de Madame Bovary, de La chartreuse de Parme, surgissent aussi entre les livres et nous. On m'a souvent demandé : « Comment avez-vous connu Proust ? » comme si j'avais pu l'aborder (ce que je n'aurais jamais osé faire), comme si j'avais été un témoin privilégié de sa vie, comme s'il avait été un de ses amis dont on écrit l'histoire. Ami, on l'est peut-être plus quand on ne connaît que l'oeuvre que lorsqu'on ne connaît que l'homme.
    Ce recueil rassemble dix ans de critique proustienne. Le hasard des commandes, ou des envies, dessine « à l'horizon peut-être, une constellation ». C'est l'occasion de développer des thèmes, de Pompéi aux jardins, des contemporains à peine entrevus, Romain Rolland, une voisine du boulevard Haussmann, un prince monégasque, de reparler des personnages du roman. Des promenades, des variations, des découvertes : une photo inconnue et qui bouleverse notre connaissance de la biographie, une lettre inédite et mystérieuse.
    Le premier volume du cycle de la « Petite Histoire », passion de mon enfance, portait le titre de Napoléon, croquis de l'épopée. C'est ce que je propose ici, à propos de Proust, parce que l'écriture de la Recherche et le livre lui-même en furent bien une : des croquis de l'épopée.
    J.-Y. T.

  • Il s'agit de montrer en quoi l'individu est d'abord un type : l'enfant d'une famille bourgeoise, l'élève de condorcet, celui de sciences-po, l'asthmatique, le " jeune poète " qui envoie plus de lettres qu'il n'en reçoit, le curiste aux bains de mer.
    Qu'est-ce qu'être écrivain en 1890, ou homosexuel, ou malade, ou médecin ? puis vient le moment oú le grand artiste cesse d'être un type et, irrémédiablement différent, échappe à l'histoire et aux structures. il y a dans cet ouvrage tout ce qu'on peut savoir de proust, tout ce qu'il est utile de savoir pour comprendre sa personne et son oeuvre, non les infinis détails, de vingt et un volumes de lettres.
    La biographie d'un grand écrivain n'est pas celle d'un homme du monde, ou d'un pervers, ou d'un malade : c'est celle d'un homme qui tire sa grandeur de ce qu'il écrit, parce qu'il lui a tout sacrifié.

  • Proust s'est montré curieux de la vie des écrivains et des artistes qu'il aimait, interrogeant sur ses contemporains ou lisant des biographies, des correspondances, de balzac et ruskin à musset et sainte-beuve.
    Il a lui-même fait comprendre une fonction de la biographie : dire " pourquoi ? ", " comment ? ", et pas seulement " quoi ? " il ne s'agit plus de description, mais d'expérience intérieure, celle qui sera transformée en littérature et en personnages de roman. la biographie ne raconte pas " un vague roman tout préfabriqué ", mais la source du roman, ce qui l'a rendu possible. elle donne forme à l'informe, unité à la diversité, sens à l'apparence.
    Elle réentend la voix qui n'est plus, et redonne vie à ce genre disparu, le dialogue des morts - qui est un dialogue avec les vivants.

  • La création romanesque de proust, écrit l'auteur, s'appuie sur deux formes essentielles, le "je" et le "temps".
    La première unifie les perspectives du récit, soumet les héros à un point de vue central; la seconde contrôle le déroulement du roman, l'histoire de la vocation du narrateur et la vie des personnages. ce sont les deux formes de la sensibilité du romancier, son esthétique transcendantale.
    C'est ainsi que se succèdent, dans une composition savante qui n'est pas sans évoquer le roman proustien, le côté du "je" - des problèmes du narrateur à la peinture des personnages - et le côté du "temps" - de l'étude du romanesque à celle des techniques du récit -, tandis qu'une analyse charnière concerne l'architecture de l'oeuvre, le "je" reconstruisant le "temps" pour qu'il soit saisi comme l'espace d'un mouvement, et qu'une analyse finale, "du roman des lois au roman poétique", montre comment, de la phrase jusqu'au récit, une même figure, celle de la métaphore, confère à l'oeuvre une forme, la forme de sa forme, qui est aussi un rythme.

    L'ambition de cette étude, calquée par méthode, non par mimétisme, sur son objet, ne se borne pas au dénombrement savant, à la classification érudite, au simple répertoire des effets et de leurs causes. il s'agit ici d'une vaste réinterprétation de la recherche, considérée - enfin! - comme un roman.

  • On trouvera ici un inventaire des sujets que Proust et Freud ont traités, si nombreux qu'on ne les a sans doute pas abordés tous. Les deux hommes, s'ils s'étaient rencontrés, auraient eu tant de choses à se dire ! Dans un genre longtemps illustre, on rêve d'un dialogue des morts. Chaque thème découlant du précédent, en partant du rêve et jusqu'à la mort, nous avons espéré éclairer l'un par l'autre, comme si les discours alternés se fondaient en un propos unique : il faut être deux pour parvenir à la vérité.
    Ce que j'ai cherché. c'est à comparer deux intelligences, deux attitudes, deux comportements face aux hommes et au monde face à soi aussi. Comme si, des deux termes de la comparaison, des deux pôles de la métaphore, pouvaient, je l'espère, jaillir une étincelle, une idée, une impression poétique. Ainsi se souviendra-t-on toujours de l'un quand l'autre parle.

  • L'aventure est l'essence de la fiction. Des premiers romans grecs jusqu'aux contemporains, elle est présente, toujours : l'analyse psychologique ne peut exister sans l'aventure amoureuse, et le document réaliste transforme la grève ou l'ouverture d'un grand magasin en événement surprenant. Un roman d'aventures n'est pas seulement un roman où il y a des aventures ; c'est un récit dont l'objectif premier est de raconter des aventures, il ne peut exister sans elles. L'aventure est l'irruption du hasard, ou du destin, dans la vie quotidienne, où elle introduit un bouleversement qui rend la mort possible, probable, présente, jusqu'au dénouement qui en triomphe - lorsqu'elle ne triomphe pas. La structure du roman d'aventures reprend celle du roman du temps : au Moyen Âge, celle de la chronique, qui additionne librement les épisodes ; à l'âge moderne, cette liberté qui fait attendre le dénouement d'un coeur léger, est maintenue par le roman picaresque espagnol, puis anglais ; mais au XIXe siècle, le roman ne se consacre désormais qu'à une seule aventure qui organise le genre avec une rigueur qui depuis lors est la sienne. L'aventure est liée au futur - le lecteur sait que, mais il ne sait pas quoi -, le lecteur brûle de s'autoriser à faire ce qu'il redoute le plus par ailleurs ; le lecteur, enfin, sait que la mort est l'enjeu implicite, mais indéterminé car il ignore où et comment elle surgira. Tout dans la narration est organisé en fonction du lecteur. La phénoménologie de la lecture est donc au coeur de l'étude du genre. Cet ouvrage est devenu la synthèse de référence sur un genre qui revient fortement en littérature.

  • Recit poetique (le)

    Jean-Yves Tadié

    Cet essai veut montrer, pour la première fois, l'existence d'un genre littéraire autonome, le récit poétique, d'habitude rejeté par les manuels en fin de chapitre, parmi les inclassables. Il en relève les caractères, à travers des oeuvres françaises du XXe siècle, dont certaines sont très connues (Breton, Cocteau, Giraudoux, Gracq) et d'autres, méconnues (Limbour, Jouve, Supervielle). Donnant à lire, il veut aussi donner à aimer : suivant une méthode déjà appliquée à Proust et le roman, l'analyse épouse l'écriture des textes qu'elle commente, et fait de cet ensemble épars de quatre-vingts chefs-d'oeuvre, un livre «unique, total, neuf, et comme incantatoire».

  • Poète et philosophe de la société, Proust est un auteur universel, traduit dans toutes les langues. À la recherche du temps perdu, ce monument de la littérature française, propose à la fois l'histoire d'un individu qui ressemble à Marcel Proust, l'histoire d'une société qui est d'un temps et de tous les temps et une philosophie de l'existence. On y parcourt deux chemins secrètement mêlés : celui de l'oeuvre, telle qu'elle se donne à lire, et celui de la vie de l'écrivain. Ainsi, de Combray à Illiers, de Balbec à Cabourg, d'Odette à Reynaldo, d'Albertine à Alfred, des lieux ou des personnages du roman à ceux du réel, le lecteur suivra le parcours d'une création poétique. Déroulant, au fil des volumes qui composent la Recherche, les grands thèmes, la biographie des principaux personnages et l'identité de leurs modèles, Jean-Yves Tadié révèle les jeux de la mémoire et de l'imagination qui constituent l'art de Proust.

  • Portrait de Marcel Proust

    Jean-Yves Tadie

    • Theleme
    • 12 December 2013

    Ici, c'est avant tout l'homme, l'enfant, le mondain, le critique d'art et le brillant auteur qui sont évoqués à travers cette conférence éclairante sur la vie et la personnalité de Marcel Proust.

  • « "Je veux écrire mon songe musical", dit Debussy en 1911.
    On peut rêver en musique, ou de la musique. Y a-t-il une musique onirique ? Celle des fantaisies, des ballades, des rapsodies pour clarinette ou saxophone, celle de Jeux, du Prélude à l'après-midi d'un faune ? Celle qui échappe à l'ordre non plus de la raison verbale, mais de la raison musicale, des développements codifiés ? Celle des alliances inattendues et de la surprise ? Le portamento, le rubato seraient autant de libertés rêveuses dans l'interprétation, tout comme les prolongements de la pédale. Et le silence : ce qui est resté de songe au fond de la flûte du faune. »
    Jean-Yves Tadié.

  • Tous les lecteurs de la correspondance et de la biographie de Marcel Proust le savent, la quantité de ses amis, leur diversité est considérable. Ce contempteur de l'amitié a su s'assurer l'affection, la fidélité d'hommes et de femmes appartenant à toutes les classes et à tous les milieux sociaux. Grâce à ce cercle, la renommée d'un Proust encore peu connu s'étendait de bouche à oreille. Grâce à lui, il était soutenu comme le leader d'une équipe du Tour de France par ses coéquipiers, qui se dévouaient jour et nuit pour lui. Tous ces visages méritent d'être ressuscités pour mieux comprendre Proust, sa vie, son oeuvre, son temps. Certains ont beau être contre Sainte-Beuve : lorsqu'il avait recréé « Chateaubriand et son groupe littéraire », il ne s'était pas trompé.

  • «Enfant, le suis-je resté moi-même, pour écrire sur cet auteur que j'avais lu en entier entre dix et treize ans ? Je me sens par la mémoire, l'imagination, la joie ou la souffrance, contemporain de tous les âges de ma vie. Il suffit de retourner dans notre sous-marin intérieur, de faire entrer l'eau du passé dans les ballasts, et nous revoici à contempler par les hublots les profondeurs du temps.
    Proust reclus dans sa chambre, Cocteau l'avait comparé à juste titre au capitaine Nemo, enfermé dans son Nautilus. Comme lui, il régnait sur le monde, et les eaux de l'océan figurent celles où s'enfonce la pensée. Je sens un «allons plus loin», écrivait Proust, qui ne s'arrêtait que, comme le Nautilus, lorsqu'il avait touché le fond.
    C'est alors qu'on jette l'ancre, but du voyageur, qui orne les trois plus gros et plus beaux volumes de la collection Hetzel. C'est alors qu'on songe au phare, qui éclaire tous les autres tomes, rêves des collectionneurs, des spéculateurs et des vieux enfants.»
    Jean-Yves Tadié.


  • Spécialiste reconnu de Proust, mais aussi admirateur passionné d'Alexandre Dumas et de Jules Verne, amateur de musique en général et d'opéra en particulier, cinéphile de longue date, grand lecteur, grand voyageur, Jean-Yves Tadié n'a cessé d'écrire depuis ses vingt ans.
    Cet ensemble constitue une véritable autobiographie intellectuelle d'un homme curieux de tout, qui réussit à concilier en sa personne et sous sa plume ces trois figures souvent adverses que sont l'universitaire, l'écrivain et le critique. On lira ici des études sur Dumas et Proust, qui se complètent et se ressemblent par l'attrait des grandes sagas, du romanesque et du temps. D'autres essais s'interrogent sur les rapports entre littérature et musique.
    D'autres enfin n'ont pour but que de montrer l'évolution des goûts de l'auteur, pour qui la critique est moins une science qu'un art, de 1960 à nos jours.

  • le foisonnement de la création littéraire au xixe siècle s'accommode mal d'une étude strictement chronologique ou d'une division en écoles successives.
    cet ouvrage s'intéresse donc moins à ce qui sépare les générations de 1801 à 1900 qu'à ce qui les unit. jean-yves tadié fournit au lecteur des catégories qui lui permettent de saisir les constantes et les variables d'écriture d'une époque, ordonnées par ses artistes autour d'une passion, celle de la synthèse, et d'un conflit, celui du réel et de l'imagination.

  • Le 19e a trop souvent été interrogé en fonction de la chronologie linéaire ou au nom d'écoles. Pourtant le foisonnement de la création littéraire au 19e siècle s'y accommode mal. Cet ouvrage s'intéresse donc moins à ce qui sépare les générations de 1801 à 1900 qu'à ce qu'il les unit. Il fournit des catégories permettant de saisir les constantes et les variables d'écriture. Il montre comment ce siècle est celui où s'affirme l'individu en réaction à une évolution économique et sociale qui l'écrase. Il expose ensuite les voies par lesquelles un monde nouveau envahit la littérature : le peuple, la province, les progrès de la science ou encore le sens de l'Histoire.

  • Pourquoi une nouvelle biographie de proust ? autant demander à un peintre pourquoi de nouveaux portraits.
    Un moment arrive oú l'on croit pouvoir faire la synthèse des travaux existants, en rejetant ce qui paraît non vérifiable, en tenant compte des découvertes nouvelles, et surtout de ce que le travail d'éditeur permet seul de connaître, l'histoire des manuscrits, celle de l'oeuvre à mesure qu'elle s'écrit : la véritable biographie d'un écrivain, d'un artiste, est celle de son oeuvre.
    Il s'agit de montrer en quoi l'individu est d'abord un type : l'enfant d'une famille bourgeoise, l'élève de condorcet, celui de sciences-po, l'asthmatique, le " jeune poète " qui envoie plus de lettres qu'il n'en reçoit, le curiste aux bains de mer.
    Qu'est-ce qu'être écrivain en 1890, ou homosexuel, ou malade, ou médecin ?
    Puis vient le moment oú le grand artiste cesse d'être un type et, irrémédiablement différent, échappe à l'histoire et aux structures.
    Il y a dans cet ouvrage tout ce qu'on peut savoir de proust, tout ce qu'il est utile de savoir pour comprendre sa personne et son oeuvre, non les infinis détails de vingt et un volumes de lettre.

    La biographie d'un grand écrivain n'est pas celle d'un homme du monde, ou d'un pervers, ou d'un malade : c'est celle d'un homme qui tire sa grandeur de ce qu'il écrit, parce qu'il lui a tout sacrifié.

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