Grégoire Carlé

  • D'après Sophocle, c'est en partance pour Troie qu'Ulysse et ses hommes abandonnent Philoctète à ses douleurs sur l'île de Lemnos. L'Argonaute, depuis qu'il avait été mordu par un serpent au sanctuaire de Chrysa ne cessait de souffrir, et ses cris insupportaient les Grecs. Philoctète, en Robinson antique, y passe donc dix années à survivre en maudissant Ulysse et sa lâcheté. Quand les Grecs comprennent qu'ils ne pourront faire tomber Troie sans les flèches d'Hercule, ils reviennent l'embarquer pour gagner la guerre.
    Voilà la version la plus connue, telle que racontée depuis toujours d'après Sophocle. Toute-fois Grégoire Carlé rapporte un détail d'importance omis dans la tragédie antique : l'île de Lemnos n'était pas déserte, mais peuplée de farouches amazones, obsédées sexuelles, qui menaient la vie dure au pauvre Philoctète ! Quand lui se contenterait bien de rester dans sa grotte et panser cette plaie qui l'épuise, les Lemniennes l'harnachent régulière-ment à une table pour le violer sous prétexte de rituels religieux. Épié, chassé, capturé, le pauvre doit sans répit satisfaire l'hystérie sexuelle des amazones déchaînées, jusqu'à ce que le bateau d'Ulysse ne revienne accoster au rivage...
    Dans ce péplum moderne, porté par une vraie érudition, Grégoire Carlé retrace rien moins que l'affrontement, dans la mythologie grecque, des visions du monde masculine et féminine, qui débouchera sur la victoire du monde patriarcal et sur la rupture avec l'ap-partenance cosmique au grand TOUT un et indivisible. Philoctète et les femmes nous donne à voir ce monde qui fut et qui pourrait être à nouveau.

  • Dans la chambre d'un adolescent d'une banlieue pavillonnaire moyenne, un ver creuse les cloisons, attendant de muer pour prendre son envol : c'est un capricorne. Mais le grincement de l'insecte mordant les parois accomplit son oeuvre : ces quelques jours avant de partir en vacances, notre héros les vit avec des sens et un esprit éveillés.Le manège des habitants, la géo-poésie des lotissements, et surtout les figures légendaires qui président à cela : dans cette déambulation, banalité de l'existence et mythologie mélancolique s'entremêlent pour dévoiler les rapports cachés de l'existence. Mêlant l'évocation nostalgique des fins d'été languissantes, la rêverie inspirée avec la description du monde mythique qui gouverne les humains, l'auteur de Baku rappelle que l'adolescence est, comme le Capricorne, le signe de la naissance à soi. En compagnie du capricorne, c'est à une exploration de la géographie occulte de l'adolescence que nous convie Grégoire Carlé. Invoquant Dédale cherchant la sortie de son labyrinthe pavillonnaire, ou Philoctète ramené à Ulysse par Néoptolème, l'auteur de la Nuit du Capricorne redonne au passage vers l'âge adulte toute sa profondeur, et à la vie son enchantement.

  • Le troisième volet de Baku conclut la trilogie japonaise de Grégoire Carlé dans la collection Mimolette.
    Le jeune Ichô quittera l'étrange île peuplée de fantômes et d'esprits que l'Auteur a développé dans les deux premiers tomes : Ichô va découvrir le continent, la ville et le monde extérieur. Va-t-il retrouver la fille dont il a aperçu la silhouette, et retournera-t-il parmi les siens sur leur île ?

  • Baku t.1

    Grégoire Carlé

    Premier volume d'une série de trois Mimolettes, Baku représente la première publication de Grégoire Carlé, jeune auteur de la nouvelle génération qui rejoint depuis quelques temps L'Association. Né en 1984, Grégoire Carlé, diplômé des Arts Décoratifs de Strasbourg, a publié dans le fanzine Ecarquillettes et les productions du collectif Troglodyte. Sa maîtrise graphique et narrative en font d'emblée un des auteurs sur lesquels l'avenir pourra compter. Baku dépeint la rêverie d'Ichô, enfant isolé sur une île avec sa famille dans le Japon du XIXe siècle. Crabes maudits, esprits moqueurs et fantômes ont beau être de la partie, on est ici loin de l'esthétique du manga. S'inspirant partiellement des nouvelles de l'écrivain Lafcadio Hearn (1850-1904), Grégoire Carlé restitue les mythologies japonaises avec un brio évident et une sensibilité toute personnelle.

  • Au début du XXème siècle, aux États-Unis, l'esclavage est bien aboli... mais la ségrégation raciale bat son plein ! Interdiction diverses, ligne de démarcation, vexations, lynchages, les hommes et femmes de couleur sont soumis à une multiplicité de lois les reléguant en dessous des Blancs. Notamment dans le milieu sportif : un boxeur noir ne peut concourir en catégorie "poids lourd". Mais Jack Johnson, athlète d'exception, va tout changer, obligeant la loi à changer et les Blancs à regarder.

    De l'autre côté, Arthur Cravan, poète-pugiliste, aventurier et pacifiste, dadaïste avant l'heure, véritable personnage romanesque qui écrit sa propre légende. Une vie qui défie l'entendement et dont l'aspect fictionnel se mélange intimement à la réalité.

    Ce qui est certain, c'est que ces deux hommes se croiseront à un moment-clé de leurs histoires. En pleine Première Guerre mondiale, le poète fuit les combats et débarque à Barcelone. Jack Johnson, qui vient de perdre son titre de champion du monde poids lourd, est présent. Ils vont s'affronter sur le ring durant 43 minutes avant que ce dernier ne mette l'habile homme de lettres K.O. Une rencontre sportive superbe et le premier happening de l'histoire de l'art.

  • On connaît Haïti, malheureusement, par son omniprésence dans l'actualité, toutes les catastrophes politiques et naturelles auxquelles le pays a du^ faire face ces dernières années.
    Ici, pas de drame, c'est autre chose que nous proposent Grégoire Carlé et Sylvestre Bouquet. Animés tous deux d'une passion pour les mythologies et les cultures primitives des quatre coins du globe, ils ont obtenu en 2012 le soutien financier du Centre Européen d'Actions Artistiques Contemporaines de Strasbourg pour une résidence à Jacmel, en Haïti. Dans Trou Zombi (qui est le nom d'un lieu-dit haïtien), ils nous racontent par une série d'anecdotes souvent drôles leur quête mystique, qui les mènera jusqu' à une véritable cérémonie vaudou. Ils décrivent le quotidien le plus trivial de deux blancs-becs en Haïti, évoquent les odeurs, les sons et les images qui les assaillent, révèlent la manière très particulière dont les haïtiens, du moins ceux qu'ils croisent, vivent leur foi.
    Le récit est ponctué de magnifiques dessins pleine page, à mi-chemin entre icône religieuse et arcane de tarot, comme pour illustrer l'évangile de leur cheminement vers l'expérience ultime.
    Les styles graphiques très différents des deux auteurs se croisent et se répondent, chacun enrichissant de son point de vue la narration de l'autre. C'est une oeuvre ambitieuse qui mêle récit de voyage et témoignage humanitaire alimentée d'une vision onirique, poétique et d'autodérision.

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