Christian Bourgois

  • Il existe à New York une rue au nom évocateur: Division Avenue. Elle se situe dans une partie spécifique de Brooklyn, le quartier juif orthodoxe. C'est là que vit Surie Eckstein, qui peut s'enorgueillir d'avoir vécu une vie bien remplie: mère de dix enfants, elle passe des jours tranquilles avec sa famille. Alors qu'elle pensait être ménopausée, Surie découvre qu'elle est enceinte. C'est un choc. Une grossesse à son âge, et c'est l'ordre du monde qui semble être bouleversé. Surie décide de taire la nouvelle, quitte à mentir à sa famille et à sa communauté. Ce faisant, Surie doit aronter le souvenir de son ls Lipa, lequel avait - lui aussi - gardé le silence sur une part de sa vie. Un secret peut avoir de multiples répercussions; il permettra peut-être à Surie de se réconcilier avec certains pans de son passé.
    Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom trace le portrait empathique, tendre et saisissant d'une femme à un moment charnière de son existence. Et nous livre un roman teinté d'humour où l'émancipation se fait discrète mais pas moins puissante.

  • Issue de la bonne société de Perth, Gin se destinait à devenir musicienne. Mais elle croupit dans un hôpital psychiatrique où un beau-père malfaisant l'a abusivement fait enfermer. L'étrange Mr Toad, petit homme frêle qui collectionne les corsets de l'époque victorienne l'entend jouer du piano au foyer de l'établissement. Captivé par son jeu et sa personne (Gin est albinos), il la demande aussitôt en mariage. Quoi que peu séduite par l'idée de devenir sa femme, Gin accepte, y voyant une opportunité pour fuir la compagnie des fous. Rien dans son existence passée ne la préparait pourtant à la vie étriquée et misérable qui l'attend dans une ferme située dans les terres reculées du bush australien. N'ayant conservé que son piano à queue et la malle de trousseau de sa mère, elle se lance dans une nouvelle vie. Gin découvre ce qu'implique être une épouse et une mère, une musicienne sous-estimée qui doit subir le regard inquisiteur et peu amène des gens du village. N'ayant jamais vu une peau aussi claire et des cheveux si blancs, ils la considèrent comme un phénomène de foire. Si Gin s'obstine à jouer de son instrument, la musique restant son seul espace de liberté, sa vie a bien changé du tout au tout. En quelques années, elle a perdu ses manières de dame et s'accommode tant bien que mal de la chaleur et de la crasse.
    Ceci jusqu'à ce jour de 1944 où arrivent Antonio et John, deux prisonniers de guerre italiens, placés chez eux comme ouvriers agricoles. Rapidement, la démarcation entre maîtres et prisonniers s'estompe. Le souffle apporté par Antonio en particulier, bercé par les airs des opéras italiens, bouleverse l'équilibre de Gin qui se prend à imaginer une vie plus vaste, loin de ce coin perdu où elle étouffe. Tous deux souffrent de leur isolation et de leurs pertes réciproques : Gin ne parvient pas à oublier la mort de son premier enfant, Antonio supporte difficilement l'exil qui l'a éloigné de tous ceux qu'il aime. L'intimité croissante entre Gin et Antonio devient un moyen d'échapper à la détresse. Mais cela causera-t-il aussi leur perte ?

    Goldie Goldbloom livre un portrait de femme tout en nuances et subtilité, mais également d'un tragique saisissant. Si elle met en scène des personnages excentriques, interrogeant avec subtilité les différences, l'histoire reste ancrée dans le réel tant elle aborde des questionnements plus ordinaires : l'ineffable pouvoir de la musique, l'ivresse du premier amour, les multiples facettes du désir, la subtile tension entre une mère et ses enfants. Le paysage, tour à tour fertile et aride, reflète magnifiquement le désespoir et les passions des personnages. D'une ingénieuse retenue, sa prose est un contrepoint parfait à la complexité de protagonistes frémissants de passions réprimées. De même, une description aussi précise qu'évocatrice de ce coin de l'Ouest australien, de son climat, de sa faune et de son isolement, fait du décor un personnage à part entière.

    Goldie Goldbloom a reçu le prix the Association of Writers and Writing Program (AWP) pour ce livre en 2008.

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