La fabrique de la librairie française

  • Baudelaire et l'expérience du gouffre Nouv.

    Comment mieux définir l'auteur des Petits poèmes en prose ou de Mon coeur mis à nu, de celui qui disait que « le principe de la poésie est dans un enthousiasme, un enlèvement de l'âme » ? Un étonnant portrait, souvent contraire aux idées reçues, d'un calme étonnant quand on sait qu'il est écrit au seuil de la mort.
    La raison principale de cette réédition est l'accessibilité du texte. En effet, la dernière édition de Baudelaire et l'expérience du gouffre, préfacée par Patrice Beray, parue aux Éditions Complexe en 1994, est épuisée.
    Nous espérons qu'en rééditant cet ouvrage, ce texte essentiel suscitera de nouvelles lectures, de nouveaux travaux.

  • Les mots et les torts ; dialogue avec Javier Bassas Nouv.

    En dialoguant avec le jeune philosophe espagnol Javier Bassas, Jacques Rancière explicite et illustre une idée qui est au coeur de tout son travail : les mots ne sont pas, comme on le dit souvent, les ombres auxquelles s'oppose la réalité solide des choses. Les mots sont eux-mêmes des réalités dont l'action construit ou subvertit un ordre du monde. En politique, le combat des opprimés a constamment emprunté aux maîtres leurs mots et détourné le sens de ces mots pour briser le consensus, c'est-à-dire le rapport établi entre les choses et les mots qui compose le paysage sensible de la domination. Cette puissance des mots qui défait un ordre établi en subvertissant le paysage normal du visible, Jacques Rancière la montre encore à l'oeuvre dans les mouvements démocratiques récents depuis la révolution de jasmin tunisienne jusqu'aux mouvements d'occupation des places.

  • Une guerre mondiale contre les femmes ; des chasses aux sorcières au féminicide Nouv.

    Cet ouvrage tente de rassembler en quelques chapitres les grands enjeux soulevés par Silvia Federici autour de la notion de sorcières et de chasse aux sorcières. Le public a connu (et reconnu) Federici à travers son magnum opus de recherche historiographique intitulé Caliban et la sorcière. Cet intérêt s'explique à la fois par la diversité des questions soulevées par l'autrice et par leur importance actuelle dans le débat public : en tournant notre regard sur les inquisiteurs du Moyen-Âge, Federici nous parle de la domination des femmes, de la genèse du capitalisme et du travail salarié, mais aussi de la privatisation des communs et de la destruction de la nature.

  • Patricia Sorel est maître de conférences en histoire à l'Université Paris Nanterre et membre du Centre d'Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines). Spécialiste d'histoire du livre, elle a notamment publié La Révolution du livre en Bretagne, 1780-1830 (PUR, 2004), Plon : le sens de l'histoire, 1833-1962 (PUR, 2016), Napoléon et le livre. La censure sous le Consulat et le Premier Empire (1799-1815) (PUR, 2020) et a codirigé l'Histoire de la librairie française (éd. du Cercle de la Librairie, 2008).

  • En quarante-huit courts chapitres, Nathalie Quintane fait le tour d'une vie d'élève, puis d'enseignante, la sienne, en s'attachant aussi bien aux objets (l'estrade, la trousse...) qu'à l'institution (ses concours, son personnel)...
    Et à ses « mutations », insidieuses ou à marche forcée.

  • De nos jours, dans notre Occident moderne et progressiste, il est difficile d'imaginer de politique publique qui ne fasse mention des droits des femmes.
    Selon un retournement particulièrement cruel, les gouvernements n'en retiennent que l'aspect le plus franchement répressif, à savoir la lutte contre les violences faites aux femmes. Dans ce livre, et après avoir signé un pamphlet pour un féminisme décolonial, Françoise Vergès propose de prendre à brasle- corps ce pont aux ânes des violences.

  • Il n'est pas question ici d'épidémiologie, ni de virologie, ni de quelque « logie » que ce soit car c'est de philosophie qu'il s'agit. Du reste, Donatella Di Cesare enseigne cette discipline dans la plus ancienne institution universitaire d'Europe, La Sapienza à Rome.
    Que penser d'une démocratie immunitaire où les experts ont acquis des places de gouvernants et où l'état d'exception est permanent ?
    Que dire de la « distanciation sociale » sinon qu'elle est l'élargissement du fossé entre les riches et ceux qui n'ont rien ?
    Comment qualifier un virus capable d'annuler l'idée même de frontière ? Comment qualifier les relations où chacun vit caché derrière son masque et où personne n'ose se toucher ?

  • D'un côté, la planète se réchauffe dangereusement, de l'autre, l'extrême droite gagne du terrain, de l'Europe aux Amériques. Que se passe-t-il quand ces deux tendances se rencontrent ?
    La poussée nationaliste contemporaine a été largement commentée, mais son rapport à l'écologie reste dans l'ombre. Ce livre entreprend de combler cette lacune : qu'ont dit, écrit et fait les principaux partis d'extrême droite à propos du climat et de l'énergie durant la dernière décennie ? En premier lieu, ils ont nié le problème. Le climato-négationnisme qu'on croyait moribond a fait un retour fracassant par la voix de leurs leaders. Dans sa grande majorité, l'extrême droite voue un culte aux réserves nationales et abhorre les éoliennes, s'oppose aux accords climatiques, entretient des liens étroits avec l'industrie fossile et nourrit de théories conspirationnistes sa détestation des mouvements écologiques et de la climatologie.
    Même quand elle reconnaît le problème, qu'elle se revendique d'un « nationalisme vert », ses positions restent en toutes circonstances déterminées par la défense de la nation et du territoire, et par son obsession de l'immigration non-blanche.
    Pour les auteurs de ce livre, l'essor des politiques nationalistes dans le contexte du réchauffement mondial nous alerte sur les dangers d'un fascisme fossile qui emploierait les moyens les plus brutaux à la préservation du statu quo.

  • Police

    Collectif

    • Fabrique
    • 18 September 2020

    La police, un sujet omniprésent sur lequel, à force, on ne sait plus trop quoi penser.
    Ce livre, qui ne prétend pas à l'objectivité, donne le point de vue de quelques individus qui ont eu « maille à partir », comme on dit, avec les forces de l'ordre.
    David Dufresne qui suit depuis longtemps les violences policières, résume ce qu'il a vu, subi, et entendu. Julien Coupat explicite le sens du mot d'ordre « Tout le monde déteste la police », il montre qu'il s'agit plus que d'un cri d'instinct, que ce slogan a valeur tactique. Eric Hazan au contraire reste (très minoritairement) convaincu que seul le basculement de la police peut transformer l'émeute en mise à bas du système : il préconise le mot d'ordre opposé : « La police avec nous ! ». Antonin Bernanos, militant antifasciste, met en évidence les connivences et les alliances objectives entre l'institution policière et l'extrême droite ; Amal Bentounsi, évoquant sa bataille judiciaire pour faire condamner les policiers meurtriers de son frère Amine Bentounsi, donne à voir la façon dont le racisme d'État a pu appuyer l'ascension inexorable et incontestée du pouvoir policier dans tous les pores du champ social.
    Enfin Frédéric Lordon examine la menace d'affranchissement sauvage, inhérente aux institutions de la violence d'État, menace d'entraîner la police dans un devenir corps-étranger au sein du corps politique, sous les oripeaux du « monopole de la violence légitime ».

  • Le début de la décennie semble marqué par une accélération de l'histoire de la relation des hommes à la Terre.
    Alors que les conséquences du dérèglement climatique, de l'Australie au Kenya, prenaient la forme de méga feux, de cyclones et de nuages de criquets ravageurs, le Covid-19 est venu frapper comme un éclair plus de la moitié de la population mondiale. Rapidement, les mesures de confinement prises par les gouvernements du monde entier ont cependant laissé entrevoir des effets inattendus : les émissions carbones chutaient drastiquement et la nature semblait reprendre un peu de ses droits jusque dans les villes. Et si la crise sanitaire était une opportunité pour la lutte contre le réchauffement terrestre ?
    Dans ce court essai, Andreas Malm prend la question à bras-le-corps. Il explique que les deux phénomènes sont biologiquement liés. On sait depuis un moment qu'une des causes premières des contagions zoonotiques (de l'animal vers l'homme et vice-versa) est la déforestation qui détruit la biodiversité... et accélère la concentration de CO2 dans l'atmosphère. Ensuite, si le virus s'est propagé à une telle vitesse sur le globe, c'est qu'il a emprunté les circuits de l'économie fossile : des routes qui s'enfoncent toujours plus profondément dans les forêts, aux cargos et aux avions, véritables autoroutes virales. Malm décrypte les mécanismes par lesquels le capital, dans sa quête de profit sans fin, produit de la pandémie comme de l'effet de serre, sans fin.
    Mais l'analogie a aussi ses limites. Malm rappelle que la crise sanitaire et économique provoquée par le Covid- 19 s'est accompagnée dès le départ de la promesse d'un « retour à la normale » - et donc à la hausse continue des températures. Si l'énergie déployée par les États pour combattre l'épidémie contraste tant avec leur inaction en matière climatique, c'est aussi qu'elle a touché en plein coeur les métropoles des pays développés, et que personne n'a intérêt à la voir perdurer. Le virus n'est pas, à la différence du CO2, un coefficient du pouvoir et de la richesse. Un tout autre antagonisme pèse sur le climat : un antagonisme social. On sait à présent qu'il est possible d'arrêter, même temporairement, le businessas- usual. Mais dans « le monde d'après-covid-19 », les méthodes bureaucratiques ne suffiront pas à éviter la catastrophe : il faudra des méthodes révolutionnaires.
    Sans quoi nous serons condamnés à survivre sur une « planète fiévreuse habitée par des gens fiévreux ».

  • Le roman de la politique

    Natacha Michel

    • Fabrique
    • 10 September 2020

    Un magnifique survol d'une époque qu'on peut trouver lointaine mais qui résonne fortement avec ce que nous vivons aujourd'hui.

  • La tradition veut que les juifs d'Afrique du Nord, comme tous ceux de la diaspora, descendent des juifs de Judée exilés après la destruction du temple de Jérusalem en 70 ap. J.-C. Le livre de Julien Cohen-Lacassagne bouleverse cette idée reçue : ce n'est pas un peuple en errance qui a traversé les mers mais une idée, animée d'une puissante dynamique missionnaire : celle du monothéisme. C'est dans les bagages des Phéniciens que le judaïsme a gagné Carthage, avant d'être adopté par des tribus berbères et de s'étendre dans l'arrière-pays. Résistant à l'expansion chrétienne, puis à celle de l'Islam, ces Maghrébins juifs ont marqué durablement les sociétés nord-africaines et contribué à une authentique civilisation judéo-musulmane partageant une langue, une culture et un même substrat religieux. La colonisation a bouleversé cet héritage, que Cohen-Lacassagne restitue brillamment contre « la tentation d'écrire une histoire juive isolée de celle du reste du monde ».

  • Confrontant l'histoire des luttes passées à l'immense défi du réchauffement climatique, Andreas Malm interroge un précepte tenace du mouvement pour le climat : la non-violence et le respect de la propriété privée. Contre lui, il rappelle que les combats des suffragettes ou pour les droits civiques n'ont pas été gagnés sans perte ni fracas, et ravive une longue tradition de sabotage des infrastructures fossiles. La violence comporte des périls, mais le statut nous condamne. Nous devons apprendre à lutter dans un monde en feu.

  • Les nuages de gaz lacrymogènes et les détonations incessantes composent l'atmosphère désormais habituelle des manifestations en France : des ZADs aux campus, des quartiers populaires aux cortèges syndicaux, toute expression d'une opposition collective à l'Etat expose aujourd'hui à la violence des armes non létales. Alors qu'un nouveau palier a été franchi avec la répression du mouvement des Gilets jaunes, ce livre propose une analyse critique du recours massif à l'arsenal non létal, principal pilier du maintien de l'ordre à la française.
    Les premiers chapitres s'appuient sur une typologie historique, depuis la matraque aux armes sonores, en passant par les multiples grenades, gaz et lanceurs de balles de défense, d'où il ressort que : 1) le développement de cet attirail se présente toujours comme une solution purement technologique à une crise de légitimité ; 2) l'écart est saisissant entre les prescriptions des fabricants et la pratique policière : bien que conçues comme des armes défensives, permettant de maintenir à distance un adversaire, les forces de l'ordre en font un usage offensif, disproportionné, terrorisant voire tortionnaire - et parfois létal, comme l'exemplifient dramatiquement les décès de Rémi Fraisse, Zineb Redouane et Steve Maia Caniço.
    Ceci n'empêche pas l'Etat et les industriels du secteur d'employer la rhétorique humanitaire pour booster un marché juteux tourné vers l'exportation (chapitre III). L'opacité des contrats et l'intraçabilité des armes jettent l'ombre sur l'utilisation de matériel de fabrication française par des régimes dictatoriaux : le gaz lacrymogène français d'Alsetex et les Flash-Balls de Verney-Carron ont ainsi servi à réprimer les populations au Bahreïn, en Tunisie et au Congo.
    L'intensification de la répression "non létale" a engendré de nouvelles pratiques d'autodéfense populaire, qui font l'objet du chapitre suivant : de la recension des blessés et leur politisation à travers des appels au désarmement de la police, à la protection des manifestants via un équipement de circonstance, l'activité des streets medics, la solidarité et l'inventivité au sein des cortèges, etc.
    Paul Rocher montre comment ces pratiques sont en retour criminalisées par l'Etat. L'ultime chapitre replace l'usage des armes non létales dans le cadre d'un durcissement autoritaire de l'Etat qui cherche à imposer complètement son agenda néolibéral, longtemps freiné par la résistance populaire. Le recours à un arsenal d'origine militaire pour régler les conflits politiques domestiques, loin de correspondre à un adoucissement du maintien de l'ordre, apparaît ici comme le corollaire de la suspension des procédures démocratiques en France.

  • Feminismes islamiques

    Zahra Ali

    Féminismes islamiques : un titre qui en fera sursauter beaucoup, y compris parmi celles et ceux qui se pensent à l'abri de tout préjugé.
    C'est que le stéréotype « islam = oppression de la femme » croise partout comme un sousmarin, tantôt en surface et pavillon haut, tantôt dans les profondeurs de l'inconscient.

  • La question coloniale est interrogée avec une particulière insistance aujourd'hui en raison du retour des manifestations violentes du racisme et des diverses figures de l'exclusion. La décolonisation, loin de se réduire aux combats pour l'indépendance et à l'accès à l'autonomie des anciennes colonies, pose un problème très actuel qui s'étend aux territoires réels et imaginaires des colonisés mais surtout des colonisateurs eux-mêmes. L'abolition de l'esclavage n'a toujours pas mis fin aux haines, aux asservissements et aux crimes. C'est la cruelle vitalité d'une colonisation de l'imaginaire lui-même qui semble rester gravée dans la chair des victimes mais aussi de leurs bourreaux. La lecture d'une fiction visionnaire, La Colonie Pénitentiaire de Kafka a ouvert le chemin d'une interrogation générale sur la relation de la machine qui soumet, qui torture et qui tue avec les stratégies de toute domination. Cette lecture a accompagné tout au long de ma réflexion le cheminement biographique et historique à travers les signes de cette colonisation charnelle et passionnelle de l'imaginaire lui-même. Il s'agit d'analyser à travers un certain nombre de témoignages, de textes et d'images le lien puissant, violent et toujours actif qui noue le colonialisme au capitalisme au coeur actuel d'un impérialisme mondialisé. Cependant cette courte méditation cherche aussi à reconnaître la puissance émancipatrice de l'écriture fictionnelle et d'une façon générale la place des gestes créatifs dans l'expérience de la liberté et de la joie qu'elle donne. J'ai donc essayé dans le même mouvement, toujours accompagnée par Kafka, d'envisager les conditions présentes de possibilité d'une décolonisation de l'imaginaire qui seule est en mesure de faire opérer contre l'oppression du réel les énergies transformatrices et les gestes révolutionnaires.

  • Depuis le 22 février 2019, chaque vendredi, les Algériens descendent dans les rues, parfois par millions, pour réclamer le départ du régime en place depuis l'indépendance : « Qu'ils dégagent tous ! », « Les généraux à la poubelle ». Un mouvement, appelé « hirak » en arabe, d'une ampleur inédite dans l'histoire du monde contemporain : on n'a jamais vu la majorité de la population opprimée d'un pays manifester ainsi pacifiquement dans les rues de ses villes pendant des mois pour exiger une authentique démocratie.
    Ce livre tente de rendre compte de cette extraordinaire ébullition, qui a sidéré tous les observateurs. Il réunit les contributions de journalistes et professionnels algériens qui ont suivi sur place le mouvement au jour le jour, ainsi que celles de spécialistes, algériens et français, qui observent l'actualité du pays depuis des décennies. D'où l'intérêt de ce livre sans équivalent, qui montre d'abord comment les slogans exprimés de mille manières dans les manifestations du hirak ont révélé la remarquable lucidité du peuple sur la nature du régime. Ils expriment sans détours que, depuis les années 1980, celui-ci est dirigé par l'équivalent d'une coupole mafieuse, principalement composée par les chefs de l'armée et de la police politique, réunis autour du partage des circuits de corruption. Une coupole qui se cache derrière une façade politique civile constituant une fausse démocratie à base de ministres et de partis, « laïques » ou « islamiques », sans aucune autonomie réelle.
    Après avoir rappelé les évolutions récentes de ce régime, qui permettent de comprendre les origines profondes du soulèvement, les auteurs rendent compte en détail de ses multiples facettes, comme l'inventivité et l'humour des manifestant.e.s, la place essentielle des jeunes et des femmes ou la revendication centrale d'une « seconde libération », celle du peuple après celle du pays en 1962. Mais aussi la mobilisation spécifique des étudiant.e.s, sans négliger le rôle de la presse et des réseaux sociaux, ni les réactions à la répression exercée par les forces de sécurité.
    En se concluant par une série de révélations sur les effets du hirak au sein du pouvoir (règlements de comptes à la tête de l'armée et de la police politique, arrestations d'oligarques liés aux réseaux de corruption de certains clans...), ainsi que sur les réactions des grandes puissances, cet ouvrage très accessible apporte des clés essentielles pour comprendre l'un des plus puissants mouvements sociaux de l'histoire moderne.

  • Sans doute faut-il préciser l'objet qui donne son titre à ce livre. Le temps du paysage ici considéré n'est pas celui où l'on a commencé à décrire dans des poèmes ou à représenter sur des murs des jardins fleuris, de sombres forêts, des montagnes majestueuses, des lacs paisibles ou des mers agitées. Il n'est pas non plus celui de la naissance et des transformations de ce mot ou de ses équivalents dans d'autres langues. Il est celui où le paysage s'est imposé comme un objet de pensée spécifique. Cet objet de pensée s'est constitué à travers des querelles concrètes sur l'aménagement des jardins, des descriptions minutieuses de parcs ornés de temples à l'antique ou d'humbles sentiers forestiers, des récits de voyages à travers lacs et montagnes solitaires ou des évocations de peintures mythologiques ou rustiques. Et ce livre en suivra les détours. Mais ce qui se forme à travers ces récits et ces querelles, ce n'est pas simplement le goût pour un spectacle qui charme les yeux ou élève l'âme. C'est l'expérience d'une forme d'unité de la diversité sensible propre à modifier la configuration existante des objets de pensée et des notions propres à les penser. Le temps du paysage est celui où l'harmonie ou la dysharmonie présentée par les jardins aménagés ou par la nature sauvage contribue à bouleverser les critères du beau et le sens même du mot art. Ce bouleversement en implique un autre qui affecte le sens d'une notion fondamentale, dans l'usage commun comme dans la réflexion philosophique, celle de nature. Or on ne touche pas à la nature sans toucher à la société qui est censée obéir à ses lois. Et le temps du paysage est aussi celui où une certaine harmonie du spectacle des champs, des forêts ou des cours d'eau s'avère propre à métaphoriser l'ordre qui convient aux sociétés humaines.

  • Nioque est l'écriture phonétique (comme on pourrait écrire iniorant) de gnoque, mot forgé par moi à partir de la racine grecque signifiant connaissance, et pour ne pas reprendre le gnossienne de Satie ni la connaissance (de l'Est) de Claudel.
    Que signifiait pour nous, dès 1990, année de la création de Nioques, la référence à Francis Ponge ? La simple nécessité d'articuler aussi rigoureusement que possible une critique radicale de la poésie (une « sortie » raisonnée hors du cadre générique et de ses charmes) et une puissante thérapie contre l'intoxication (« ces gouvernements d'affairistes et de marchands, passe encore si l'on ne nous obligeait pas à y prendre part, si l'on ne nous y maintenait pas de force la tête, si tout cela ne parlait pas si fort, si cela n'était pas seul à parler. Hélas, pour comble d'horreur, à l'intérieur de nous-mêmes, le même ordre sordide parle... »).
    Aujourd'hui, près de trente ans plus tard, par-delà le principe d'avant-garde, nous maintenons l'exigence de l'expérimentation formelle, de l'intervention restreinte ou oblique, de la résistance passive « à voix intensément basse », de l'investigation objective, de pratiques aussi littéralement présentes que possible à ce qui nous entoure. En un mot nous souhaitons confirmer la dimension réellement politique de notre communauté et de notre revue.
    Nous sommes tous, de fait,des singularités quelconques.

  • L'assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste dissident, dans le consulat saoudien d'Istanbul en octobre 2018 a violemment exposé les contradictions du royaume pétrolier. Dans un récit aux dimensions bibliques, on découvre un monarque tribal vieillissant, dont la légitimité dépend du soutien de clercs conservateurs et dont le fils, tel Absalom, s'enivre de pouvoir. Si les rivalités au sein de la famille Al Saoud menacent de déchirer le pays, des forces globales sont également impliquées dans ce drame géopolitique : les principautés sunnites du Golfe, que soutiennent les gouvernements occidentaux, luttent contre des mouvements appuyés par l'Iran chiite au Yémen, en Syrie et en Irak.

  • Que veut dire « vivre sans institution » ?
    Tout processus de destitution n'impliquet- il pas de réinstituer quelque chose ?
    Le slogan « soyons ingouvernables » contient-il, au-delà du cri de ralliement, la formule d'une vie sans police, sans économie, sans travail, sans pouvoir ?
    Dans cet échange vif avec Eric Hazan, Lordon fait d'abord oeuvre de clarification et de définition, « pour éviter les malentendus inutiles », et ouvre un débat stimulant avec quelques-unes des thèses les plus fortes du Comité invisible.

  • C'est maintenant officiel : le nucléaire n'est plus « compétitif ». Il n'offre plus de réelles perspectives de profit commercial en tant que source d'électricité. Westinghouse, le géant américain du secteur, vient d'ailleurs de faire faillite, et les constructeurs français sont en train de lui emboîter le pas. Malgré cela, l'État nucléaire français se comporte comme si de rien n'était. Et pendant que les énergéticiens spéculent sur les vertus de la transition, les fermetures de réacteurs sont partout différées, la voiture électrique installe ses bornes dans les campagnes. Le nucléaire est propre, net, rentable, il sauvera le climat, qui le sauvera en retour. Pourtant, en y regardant de plus près, les infrastructures nucléaires semblent particulièrement inadaptées à la violence des nouveaux phénomènes climatiques. Vulnérables aux épisodes de sécheresse, d'inondations, de tempêtes, elles risquent la perte de refroidissement à chaque coupure d'alimentation électrique. Dans le même temps, elles ont absolument besoin d'être situées à proximité d'importantes réserves d'eau, ce qui n'arrange rien. Le climat, dans son état actuel d'instabilité, est foncièrement antinucléaire.

  • Raphaël Kempf, avocat connu pour sa défense des manifestants et gilets jaunes victimes de violences policières ou de la répression judiciaire, propose dans ce volume un court pamphlet historico-juridique accompagné de la réédition d'articles publiés en 1898, notamment par Léon Blum et l'anarchiste Émile Pouget, contre « les lois scélérates » votées à la fin du xixe siècle. La relecture de ces textes est aujourd'hui fondamentale : l'arbitraire des gouvernements de la IIIe République contre les anarchistes n'a rien à envier au président Hollande décrétant l'état d'urgence contre les musulmans ou les militants écologistes, non plus qu'à Macron et Castaner enfermant de façon « préventive » des gilets jaunes avant qu'ils ne rejoignent les manifestations.

  • Nioques 20 Danser/Écrire. Ce numéro de Nioques n'est pas un numéro sur la danse. Il rassemble des interventions travaillées par la danse, ainsi ou autrement, présence nommée ou présence agissant invisiblement. Comme une danse interne. Le volume s'ouvre et se ferme avec des photographies, de Justin Delareux et Patrick Sainton. Il abrite des textes (dont ceux de Pierre Guéry, Patrick Gaïaudo, Vincent Lafaille, Stéphane Nowak, Dorothée Volut, Jean-Marie Gleize et Cécile Sans, etc.) mais aussi des dessins : poèmes-dessins en notation Laban de Lina Schlageter, carnets de travail, mots et dessins de la chorégraphe Yasmine Hugonnet. Ces déplis singuliers d'un danser/écrire sont également issus de lieux multiples : auteurs (face à la danse ou avec elle, ou contre elle, ou encore en lisière, ...), auteur avec danseur (Emmanuelle Jawad et Laurence Pagès), auteur-danseur (Sacha Steurer, Pauline Le Boulba), danseur écrivant (Jean-Jacques Sanchez)...

empty