Avant propos

   

Dans les dernières des années 70, alors que le monde de l’édition s’organise en s’industrialisant, le monde des livres va tourner quelques pages d’une histoire qui le lie encore à la fin de la guerre en 1945, et à la fin des guerres coloniales.

  Pour une génération de libraires issue du babyboom, ce sont des années d’apprentissage et d’engagement. Nous ne savons pas encore que nous accompagnerons la reconstruction des réseaux de librairie, et que ces réseaux hérités, depuis la sortie du conflit mondial, de trois ou quatre générations de libraires nous seront enviés dans le monde entier. La loi sur le prix unique du livre fut inscrite par François Mitterrand comme une priorité de son programme, écrite par Jack Lang et votée en août 1981 par la première assemblée nationale socialiste. Elle permet encore de trouver ses lectures dans un ensemble très divers de librairies, au coin de sa rue, sur la place centrale d’une grande ville, en bord de mer ou au milieu d’une campagne que l’on aime. Et ceci en dépit de l’attrait que représente aujourd’hui la vente en ligne, cette Gorgone qui pourrait figer les centres de nos villes et leur commerce, les transformant en un simple et permanent caravansérail de malbouffe.

  En septembre 1975, depuis notre librairie Ombres blanches que nous venons d’ouvrir sur 90 mètres carrés, nous regardons avec attention les évolutions du monde des livres, les derniers soubresauts de la censure, les effets de 1968, les nouveaux modes de consommation, les possibles régulations. Dans ces années natives, quelques maisons accompagnent plus particulièrement notre installation à Toulouse : Gallimard, Le Seuil, Fran- çois Maspero, Minuit. Ce sont leurs fonds qui donnent leurs couleurs à la librairie. Nous nous engageons auprès des éditions de Minuit et du Seuil pour le combat politique et législatif.

  On sait moins aujourd’hui, ou a trop souvent oublié que le présent des livres que nous vivons, dans l’inquié- tude ou dans l’insouciance, nous le devons à quelques acteurs. Les lignes qui précèdent n’auraient pas pu être écrites sans la détermination de Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit, qui donna une direction politique forte aux grandes questions économiques de l’édition. Minoritaire longtemps dans ces années 70 qui furent de mutation, il fut soutenu par les directeurs-fondateurs des éditions du Seuil, Jean Bardet et Paul Flamand. Ce soutien fut aussi à l’origine d’un accord de collaboration constructif pour l’évolution des modes de diffusion des livres à l’aube des années 80.

  En quarante années, les mutations de l’édition ont suivi celles de l’économie, des finances, de l’industrie, des technologies. Pour autant, même pris dans le vertige de la vitesse, des acteurs du livre sont encore sensibles aux exigences du temps long des livres. Au tournant des années 2000, le Seuil perdit ses actionnaires d’origine, lors d’une cession qui fit grand bruit. Dans le remuement incessant que subissent les secteurs de l’économie, sans doute devons-nous à cette foi dans le temps long, à la profondeur des fondations que représente un catalogue, et à quelques hommes la stabilité qui suivit cet évènement. Peu de choses sont venues en effet remettre en cause la solidarité du Seuil avec « la librairie » en géné- ral, avec Ombres blanches en particulier. L’opportunité que me donna Bernard Comment de publier un court récit de notre histoire toulousaine (Dans les ombres blanches, Fiction et Cie, Seuil 2015) témoigne de notre fidélité réciproque et de la solidarité qui en procède.
 Très récemment, fin septembre, l’annonce a été faite d’une cession, d’une fusion avec le groupe Média-Participation. Depuis 1975, nous n’avons pas cessé d’observer l’environnement dont nous dépendons, aussi cette modification à venir de la propriété des éditions du Seuil nous a conduits à remettre en mémoire nos relations avec une maison essentielle à notre activité, et avec laquelle les liens ont toujours été très forts. L’histoire des éditions du Seuil a accompagné celle des idées du xxe siècle et celles, plus complexes encore, des années originelles du xxie .

  C’est cette aventure humaine, composée de projets politiques et intellectuels, qui est le sens de cette courte histoire « exemplaire », celle d’une maison d’édition célèbre, et pas toujours connue. Elle est écrite à partir des sources habituelles, livres, articles, et surtout de l’expérience acquise de mes quarante-trois années de librairie. Elle s’adresse à chaque lecteur qui voudrait rester sensible aux évolutions du monde des livres.


 
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